Édition du 22 novembre 2022

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Amérique latine

Mexique 2011 : comment décrire la dégénérescence d'un pays et la résistance à la violence

Comment décrire ce qui se passe actuellement au Mexique ? Comment décrire la dégénérescence d’un pays ? Comment proposer une analyse alors que les principales et principaux analystes du pays n’y parviennent pas ou n’y arrive qu’avec difficulté ?

On m’a demandé d’écrire un article sur la situation actuelle au Mexique. Je vais faire de mon mieux. Je vais le faire à partir de mes impressions personnelles, de ce que j’ai vu, vécu et lu au cours de la dernière année.

J’ai quitté le Mexique en 2007, un an après l’élection du nouveau gouvernement paniste de Philipe Calderon, élu en 2006. J’y suis revenue en 2010 et j’y suis encore en 2011, plus de 40 000 mortEs et 10 000 disparuEs après. Comment raconter le changement brutal introduit par le gouvernement mexicain pour une supposée guerre contre le narcotrafic ? Il serait plus juste de la nommer : guerre contre le peuple mexicain.

Je vais commencer par une anecdote personnelle, bien que quotidienne et pas si personnelle que cela puisse paraître au premier abord. C’est une journée comme toutes les autres, de la mi-juillet 2011, j’arrive dans un marché d’une capitale du sud du pays, pour rencontrer une amie à moi, qui travaille au marché central. Il est 17h15. Je dois la rejoindre à son petit commerce. Ce genre de commerce qui permet de nourrir une famille de 6 personnes, au jour le jour. On est en contexte de la survie quotidienne où on ne fait pas d’économie pour ses vieux jours, où on n’a parfois que des tortillas et des œufs à donner à manger à ses enfants, lorsque les affaires vont plutôt bien. Alors j’arrive à ce marché et il y a quelques minutes à peine, 10 tueurs à gage viennent de tuer un père de famille et son fils, à quelques mètres du petit commerce de mon amie. C’est un compagnon de travail depuis des décennies maintenant et on y a vu grandir son fils. Il vendait des casquettes et des nappes en plastique. J’ai vu le déploiement de l’armée et de la police sur le lieu des assassinats. On n’a arrêté personne. Il n’y a que deux sorties possibles dans cette ville du sud. Comment est-ce qu’on n’a pas pu voir 10 hommes armés de mitraillettes qui venaient de tuer au marché central ??!! Après. j’ai vu l’autel aux morts qu’on a installé sur le lieu des assassinats et où la bougie brillera plusieurs semaines encore. Les gens du marché vont y déposer des fleurs. C’est comme si on venait d’assassiner un membre de la famille. J’ai entendu aussi d’autres histoires, de personnes différentes, qui se sont fait attaquer, frapper et voler par des gens dont on se doutait qu’ils étaient de la police, en civil, aux petites heures du matin alors qu’ils sortaient de la ville vers l’intérieur des terres. Trois histoires, de gens différents, aux mêmes heures, le même cadre et on les laisse faire, jour après jour en toute impunité... mais cela est une autre histoire, je m’égare (si peu...).

Comme les plus de 50 000 victimes de la supposée guerre contre le narcotrafic, on prétend que les assassinés du marché étaient impliqués d’une façon ou d’une autre, dans ce commerce illicite. C’est une façon très commune de ne pas faire d’enquête sur les crimes, de prendre toutes les victimes pour des bandits, de laisser l’impunité régner dans ce pays. Par ailleurs, la grande majorité des victimes sont des jeunes hommes souvent mineurs. Les crimes contre les femmes sont encore plus odieux, car ils impliquent des viols, tortures et sévices sexuels. Mais elles étaient elles aussi, d’une façon ou d’une autre, liées au narcotrafic, laisse-t-on entendre. On n’enquête donc pas. Affaires classées, sans intérêt.

Revenant à l’épisode du marché. C’est alors le chaos total. Les petits commerçants se cachent derrière les rideaux de fer des commerces, pour ceux qui en ont, et une fois le chaos plus ou moins passé, on court chez soi pour se terrer. Dans ces états du sud du pays, comme dans tous les états du nord, on retrouve chaque jour, je dis bien chaque jour, des personnes assassinées, des têtes coupées et séparées du reste du corps, des corps complètement démembrés, dans des sacs de plastic ou pas, dans les lieux publics, pour que chacun sache qui mène dans ce pays, ou bien pendus à des ponts, avec des messages ( narco messages ) des narcotrafiquants qui se livrent une guerre sans fin depuis un peu plus de quatre ans. Tous les analystes sérieux du pays affirment que le gouvernement a des intérêts dans ce narcotrafic, défendant un cartel plutôt que d’autre pour garder sa place dans ce marché très lucratif de la drogue, de la traite de personnes, de la traite des femmes, des enfants et des migrants centre-américains ou nationaux, de la traite des armes, etc. À bon entendeur salut. Tous ceux et celles qui consomment de la marijuana, de la cocaïne et de l’héroïne dans les marchés du nord, le Canada et le Québec inclus, participent en quelque sorte à ce massacre.

Deux morts en direct sur plus de 40 000. C’est mon expérience personnelle. Personne ne peut se dire à l’abri. Chaque mort fait ses dommages collatéraux, physiques ou psychologiques. C’est cela le vrai terrorisme. Que les gens qui n’ont rien à voir, qui sortent pour gagner leur pain quotidien aient peur. Et qu’après, on leur extorque de l’argent pour leur protection, pour qu’ils puissent continuer à travailler en sans être inquiété. Même s’il ne leur reste que les tortillas et le sel à donner à manger à leur famille.

Récemment, le poète de l’État de Morelos, au sud de la ville de Mexico, Javier Cecilia, a vu son fils assassiné au cours d’une soirée entre amis. Il est à la source d’un mouvement citoyen contre la violence, contre la prétendue guerre au narcotrafic que mène le gouvernement et contre la militarisation du pays. Premier soulèvement d’importance de la société civile, de masse, mais très limité dans ses demandes et critiqué pour essayer de négocier avec un gouvernement qui est à la source de la violence actuelle. C’est un mouvement très important où la société civile se lève et a le courage de dire qu’elle en a marre. Estamos hasta la madre, no mas sangre (on en a marre, on ne veut plus de sang). C’est la consigne générale.

Que dire des autres anecdotes dans le pays ? Les fêtes d’adolescents dans des maisons privées dans le nord du pays où les tueurs à gage arrivent et tuent tous les jeunes présents ? Les centres de réhabilitation pour les jeunes drogués où les jeunes en réhabilitation subissent le même sort ? Les migrants centre-américains en route vers le rêve américain, qui se font séquestrer et qui, s’ils ne veulent pas collaborer au commerce illicite, se font assassiner par centaines tous les mois et que l’on finit par retrouver dans des fosses communes. Et je parle de centaines et de milliers de corps !Les femmes migrantes qu’on force à vendre leur corps pour gonfler les profits des mafias, liées ou pas, aux gouvernements locaux et national ? Les hommes et femmes migrantes qui se font torturer jusqu’à ce qu’ils donnent les coordonnées de leurs parents aux États-Unis, lesquels se feront ensuite extorquer ? Tout cela avec la collaboration des autorités mexicaines, de l’Institut de migration, des polices judiciaires, étatiques et municipales et de l’armée ? Sans oublier les conséquences sur les touristes canadiens qui ne peuvent plus passer sans risque par la frontière nord avec leur véhicules de plaisance ou qui ne veulent plus aller à en vacances à Acapulco (complètement déconseillé... )

Mais qu’est-ce qui se passe dans ce pays ? Qu’est-ce qui déraille ? Les liens du gouvernement en poste avec le narcotrafic. Sans aucun doute. Son implication pour les lieux où se cultive la drogue, souvent des communautés paysannes et ou autochtones extrêmement pauvres et obligés, pour pouvoir simplement manger sans avoir à migrer, sans aucun doute. Son implication aussi dans la lutte pour les territoire de culture, de vente et de transit, sans aucun doute. Le négoce de la vente d’armes ayant pour origine les États-Unis, où sont les principaux vendeurs, et principaux consommateurs de la drogue, sans aucun doute. Le négoce de la traite de blanches et de migrantEs centre-américainEs et mexicainEs, sans aucun doute. Mais aussi, la lutte pour les territoires autochtones et les réserves naturelles pour que le capital transnational puisse continuer à tirer profit (je veux dire saccager) ce qu’il reste d’or, d’argent et de zinc et d’eau, entres autres ressources précieuses et profitables. Sans aucun doute aussi.

Les compagnies canadiennes sont parmi les principales minières présentes au Mexique pour terminer le saccage. Il y a déjà de nombreux cas documentés d’assassinats de leaders sociaux, opposés au saccage perpétrés par ces entreprises canadiennes et de nombreux cas de violence physique avec menace de mort qui ne sont pas documentés par peur de représailles. Parmi ces entreprises certaines ont un conseil d’administration complètement québécois.

Ce qui se joue présentement au Mexique, c’est une offensive néolibérale transnationale qui va au delà du commerce de la drogue et de ses dérivés mais qui l’inclut également. Ce qui se joue présentement au Mexique, c’est le pire cauchemar du néolibéralisme. Une société en décomposition en raison des pires abus d’un système qui ne pense qu’en termes de profit et d’impunité. Un système qui ne pense qu’en terme de profits individuels et qui se fout éperdument des répercussions sociales sur une société si riche en termes de valeurs communautaires et solidaires, de cultures millénaires diversifiées et vivante, d’une histoire de luttes et de victoires. Et les couches les plus conscientes continuent à lutter, malgré l’adversité et le danger quotidien et imminent...

Je ne sais que dire de plus présentement. Des anecdotes, il y en aurait encore en masse. En étant à l’intérieur et solidaire, on en souffre également. À mesure qu’évolueront les analyses sur ce qui se passe, j’imagine que l’on pourra voir et comprendre plus clairement ce qui se passe ici.

En attendant, je ne puis que conseiller d’être attentives et attentifs à ce qui se passe dans ce pays que tant de québécoisEs connaissent et ont visité sans peut-être le connaître vraiment et qui, de plus, fait partie de cet Accord de libre échange nord américain (ALENA) signé sans avoir demandé l’avis à quiconque d’entre nous.

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