Édition du 21 juin 2022

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Asie/Proche-Orient

Ni fatidiques, ni importantes : les troisièmes élections en Israël décideront peu, voire rien du tout

Laissez tomber la rhétorique pathétique et dramatique : les élections de demain ne sont pas fatidiques, et probablement même pas importantes. Comme les deux précédentes, elles ne décideront que peu, voire rien du tout, de l’image d’Israël, et pas seulement parce que le résultat sera apparemment un match nul. Il en est ainsi lorsqu’il y a un accord général sur les questions fatidiques, et que les questions controversées sont marginales. C’est comme ça quand la ligne qui sépare les camps est presque entièrement personnelle - Netanyahou, oui ou non - et que le conflit entre les camps est un conflit d’identités bien plus que d’idées.

Tiré de Tlaxcala.org

La colère qui accompagne ce combat n’atteste pas de son importance ; elle montre en fait le vide idéologique qui se cache derrière la tempête d’émotions. La dispute à propos de Benjamin Netanyahou n’a presque rien à voir avec sa politique, mais surtout avec sa conduite personnelle. Il n’y a presque rien à débattre de sa politique, car l’opposition n’a pas de véritable alternative à offrir. La loi du retour, la loi sur l’État-nation, la fermeture de Gaza et l’occupation de la Cisjordanie - sur ces questions fondamentales, il existe un fichu consensus. La discussion porte sur le style de vie de Netanyahou et ses efforts indécents pour faire plier le système juridique afin d’échapper à la justice. Contrairement aux prophéties de malheur, ces questions détermineront beaucoup moins l’image d’Israël que ce que suggèrent ceux qui osent combattre Netanyahou. Le visage de la démocratie israélienne est façonné entre Rafah et Jénine, bien plus qu’entre la résidence du premier ministre et le tribunal de district.

La question qui définit Israël plus que toute autre est une question sur laquelle tout le monde s’accorde. La supériorité des Juifs et leurs privilèges dans ce pays ne sont pas à discuter. Son sous-produit, le droit de l’État de poursuivre l’occupation comme il le souhaite, n’est pas non plus l’objet d’un véritable débat. La plupart des gens sont également d’accord sur ce point. Entre la droite et la gauche, il n’y a pas de dispute : à l’exception de la Liste unifiée [al-Qa’imah al-Mushtarakah/HaReshima HaMeshutefet) , tout le monde est sioniste : Tout le monde est favorable au maintien de la supériorité juive. La seule chose qui reste à débattre est la « loi française »*, un projet de loi visant à empêcher l’inculpation de Netanyahou dans les affaires de corruption qui le concernent. Une telle loi est inacceptable, mais contrairement aux voix du pessimisme, elle ne changera pas notre système de gouvernement.

À part cela, tout le reste est une question de large consensus public concernant un État juif non égalitaire avec des privilèges juifs et une supériorité juive. De là découle également le droit incontesté de régner sur un autre peuple dans les territoires occupés. Netanyahou et Gantz n’ont aucune divergence à ce sujet. Netanyahou dit annexion (et n’annexe pas), Gantz accepte l’annexion (sous certaines conditions) alors que l’annexion de facto existe ici depuis des décennies avec le consentement de tous, sans intention d’y mettre fin. De l’extrémiste de droite Itamar Ben-Gvir au président du parti travailliste le député Amir Peretz, en passant par le député du Meretz Nitzan Horowitz, personne ne conteste vraiment ce que les Juifs sont autorisés à faire en Terre d’Israël. Tout le monde est pour les Juifs et les démocrates, malgré la contradiction insurmontable entre eux et la nécessité inévitable de choisir entre eux. Ainsi, l’élection de demain est moins critique qu’il n’y paraît. L’Israël de Netanyahou et l’Israël de Gantz se ressembleront comme deux gouttes d’eau.

La psychose anti-Netanyahou est un épouvantail destiné à dissimuler cela. Le « destin de la démocratie », l’ « avenir de l’État de droit », la « in de l’État », la « destruction du temple » - tous des grands mots, sans rien pour les étayer. S’il existe un profond fossé idéologique, c’est uniquement entre la Liste unifiée et tous les autres. Une petite quinzaine de députés face à 105, voilà la vraie histoire. Les ultra-orthodoxes se déclarent également antisionistes, mais c’est complètement faux : ce sont les plus grands des colons.

Il est temps pour Netanyahou de partir, il est temps pour Gantz de le remplacer, mais l’obscurité est beaucoup moins obscure et la lumière est beaucoup moins lumineuse. En Grande-Bretagne, des élections fatidiques ont récemment eu lieu entre la droite et la gauche. Aux USA, il pourrait y avoir une élection fatidique entre le président Donald Trump et le sénateur Bernie Sanders.

En Israël, il ne reste plus qu’à espérer que May Golan, numéro 34 sur la liste du Likoud à la Knesset, ne sera pas élue, et que Iman Khatib Yassin, numéro 15 sur celle de la Liste unifiée, sera élue. Trop peu pour qu’on puisse parler d’élection fatidique.

NdT

* Loi française : ce projet est ainsi appelé en référence à la France de 1999, où le Conseil constitutionnel présidé par Roland Dumas décréta pratiquement l’impunité de Jacques Chirac, alors Président, face à diverses poursuites pour détournements de fonds, abus de biens sociaux etc.

Gideon Levy

Journal Haaretz, Israël

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