Édition du 29 novembre 2022

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États-Unis

Obama est de plus en plus contesté sur l'usage massif des drones

Commençons par un jeu de différences. Qu’est-ce qui distingue les deux textes suivants ? Le premier : « Si nécessaire, dans le respect des principes d’autodéfense, nous ne nous interdisons pas l’utilisation de la force avant qu’une attaque se produise, même si l’incertitude demeure concernant le lieu et l’endroit de l’attaque ennemie. » Le second : « Les conditions par lesquelles un dirigeant opérationnel représente une menace imminente d’attaque violente contre les États-Unis ne requièrent pas que les États-Unis disposent d’une preuve limpide d’une attaque spécifique contre des personnes ou des intérêts américains dans un futur proche. »

09 février 2013 | Mediapart.fr

Le premier texte provient du document officiel définissant la stratégie de sécurité nationale des États-Unis. Il date de 2006 et a été rédigé par l’administration Bush. Le second est extrait d’un mémo du département de la justice concernant la légalité d’assassiner un citoyen américain soupçonné d’appartenir à Al Qaïda ou à des groupes terroristes. On ne connaît pas sa date, mais il a été écrit dans les deux dernières années, sous l’administration Obama donc. Et, au petit jeu des différences, on aboutit à : zéro.

Le premier texte est la pierre angulaire de ce que l’administration Bush et ses critiques définissaient comme « la guerre préventive », à mener contre les terroristes, mais aussi les États soupçonnés de vouloir employer des armes de destruction massive. Le second document se veut plus restreint puisqu’il ne concerne que « les circonstances par lesquelles le gouvernement (peut être amené) à utiliser la force dans un pays étranger qui n’est pas en guerre contre les États-Unis ». Il reprend néanmoins le même raisonnement sur l’action préventive et il sert à justifier ce qui est devenu LA manière dont Washington mène aujourd’hui ses guerres : l’emploi des drones.

Evolution entre 2005 et 2013 du nombre de frappes par les drones au Pakistan et au Yémen et en Somalie.© Washington Post

Le débat sur l’utilisation de ces aéronefs sans pilote est en passe de devenir très épineux pour l’administration Obama. L’audition devant le Sénat, jeudi 7 février, du futur patron de la CIA a été l’une de plus mouvementée depuis longtemps. À la fois dans la salle, d’où une dizaine de militants de l’association pacifiste et féministe Code Pink ont été expulsés après avoir interrompu la séance à plusieurs reprises, mais aussi entre le candidat et les sénateurs qui l’interrogent.

Les élus ont en effet fait l’étalage de leur frustration à être complètement tenus dans l’ignorance des tenants et aboutissants du programme de drones, en particulier de son utilisation pour des « assassinats ciblés », y compris contre au moins un citoyen américain, Anouar Al-Aulaqi, tué par un tir de missile depuis un drone de la CIA, au Yémen en septembre 2011. Un de ses acolytes, abattu dans le même bombardement, Samir Khan, possédait lui aussi la nationalité américaine, de même que le fils de 16 ans d’Al-Aulaqi, tué quinze jours plus tard dans un autre bombardement. Mais dans ces deux cas, la CIA explique qu’ils n’étaient pas les « cibles », juste des « individus au mauvais endroit au mauvais moment »…

John Brennan, le futur patron de la CIA, est l’homme emblématique de cette nouvelle façon de faire la guerre. Espion de terrain, puis analyste à l’agence pendant 25 ans (où il a soutenu les programmes de torture et d’enlèvements), il est devenu en 2009 le conseiller d’Obama sur les questions antiterroristes. À ce poste, il a été l’un des principaux artisans (avec le vice-président Joe Biden) de la montée en puissance du programme de drones.

Il y a dix ans, les États-Unis possédaient 50 de ces aéronefs. Le pays en a désormais 7 500 (plus du tiers de tous les engins aériens du Pentagone). La plupart sont opérés par l’armée au-dessus de l’Afghanistan (avec 447 tirs de missiles depuis ces engins en 2012, contre 257 en 2009), mais ce sont les vols (et les bombardements) au-dessus du Pakistan, du Yémen et de la Somalie, qui posent problème. Non seulement parce qu’il s’agit de pays avec lesquels les États-Unis ne sont pas en guerre, mais aussi parce que la CIA, qui est en charge de ces attaques, refuse de communiquer la dessus, allant même encore récemment jusqu’à nier leur existence.

Avec 311 attaques de drones sur le Pakistan (il n’y en avait eu que 52 durant les années Bush) ayant causé 2 500 à 3 500 morts (dont 260 à 890 seraient des civils), on n’est plus dans le cas d’opérations ponctuelles et limitées.

Obama s’arroge le privilège d’être « juge, juré et bourreau »

Notons que ces derniers chiffres sont fournis par des organisations qui les compilent grâce à des renseignements sur le terrain, puisque la CIA refuse d’en parler (voir le Bureau for Investigative Journalism et la New America Foundation). Relevons également que ce sont trois pays où les journalistes ne peuvent pas travailler librement et en toute sécurité, ce qui arrange bien évidemment les États-Unis, qui n’ont pas à expliquer l’impact de leurs frappes sur les populations civiles.

Des étudiants de Stanford et de la New York University ont néanmoins pu mener une étude sur les conséquences de ces frappes sur les habitants pakistanais des zones ciblées : sa lecture conforte dans l’idée que si chaque frappe faisait l’objet d’un article dans la presse internationale, l’administration Obama aurait bien du mal à continuer ainsi.

Si John Brennan est l’un des principaux artisans de cette politique d’assassinats ciblés depuis les airs, il est aussi l’un des rares à en avoir parlé en public et à admettre que davantage de transparence est nécessaire. Il est le premier officiel américain à avoir reconnu l’utilisation de drones et à estimer aujourd’hui que les États-Unis « devraient admettre publiquement quand des civils sont tués ». Ceci alors que la CIA et d’autres responsables de la Maison Blanche continuent de nier la mort de civils dans ces bombardements.

Pour Brennan, l’utilisation des drones demeure le moyen le plus efficace de mener la « guerre contre le terrorisme » : moindre coût, moins de soldats morts ou blessés, plus de discrétion. Ses critiques – qui gagnent en vigueur aux États-Unis – remettent en causse l’argument de l’efficacité, estimant que ces assassinats sont imprécis et qu’ils font plus de mal que de bien en aliénant les populations dans les régions ciblées. Mais ils s’opposent surtout à une méthode qu’ils estiment immorale et illégale. Obama – qui approuve lui-même les assassinats ciblés selon une liste que lui présente ses conseillers – s’arroge ainsi le privilège d’être « juge, juré et bourreau ».

Un long article du New York Times l’an passé avait montré les débats internes à la Maison Blanche sur cette question. Et une phrase prononcée par Obama et rapportée par l’auteur d’un livre sur la traque de Ben Laden, montre qu’il n’est pas vraiment dupe des méthodes qu’il emploie : « Il y a une distanciation qui conduit à une pensée tentante : à savoir que l’on peut, d’une certaine manière, résoudre des problèmes sécuritaires frustrants sans se salir les mains. »

Néanmoins, parce que c’était facile, relativement secret et nouveau, l’administration a pu poursuivre et développer son programme de drones sans se préoccuper de sa légalité. Mais les choses sont en train de changer. De plus en plus d’Américains – qui se sont historiquement battus contre l’arbitraire du pouvoir de la couronne britannique – sont révoltés par cette façon de mener la guerre. Les élus, de droite comme de gauche, contestent cet accaparement de pouvoir sans supervision. Les juristes et les associations de défense des droits de l’Homme sont convaincus de l’inconstitutionnalité de ces méthodes (encore plus quand des citoyens américains sont tués).

L’ONU s’est à son tour emparée de la question en chargeant son rapporteur sur les questions de droits humains et de contre-terrorisme d’examiner une trentaine des frappes dans différents pays pour déterminer leur légalité et leur impact. Celui-ci a annoncé qu’il n’hésiterait pas à soulever la question des « crimes de guerre » si son enquête devait démontrer ce qui est parfois rapporté, c’est-à-dire deux attaques consécutives, d’abord sur une cible, puis sur ceux qui viennent porter assistance. Le rapport de l’ONU devra être présenté lors de la prochaine assemblée générale cet automne, mais il va susciter beaucoup d’attention durant les mois qui viennent, plaçant les drones sous les feux de la rampe alors que leurs opérateurs souhaitaient les maintenir dans l’ombre.

Avec la volonté des élus américains – et celle professée par John Brennan – d’introduire davantage de supervision et de légalité dans l’emploi des drones ; avec le retrait des troupes d’Afghanistan qui doit être compensé par l’accent mis sur les drones et les forces spéciales ; avec les nouvelles bases de décollage de ces engins en Arabie Saoudite et prochainement au Niger ; avec la question de savoir comment ces aéronefs ont été utilisés au Mali (uniquement en observation ou aussi pour des bombardements ?) ; il est évident que le secret qui prévalait jusqu’ici autour des drones ne peut plus durer.

L’administration Obama qui avait reprise à son compte, et avec un certain enthousiasme tant que cela restait discret, la doctrine Bush de frappes préventives, va désormais devoir rendre des comptes.

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