Édition du 7 avril 2026

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Débats

Le bouffon armé ou des fascistes au pouvoir dans une démocratie libérale

Un an après le retour au pouvoir de Trump, on peut commencer à dresser un portrait de son gouvernement et des forces sociales qui lui compliquent la vie ou s’y opposent. Faisons-nous face à un régime fasciste sur le point de mettre fin à la démocratie dans ce pays ? S’agit-il simplement d’un gouvernement impérialiste et pro-capitaliste comme tous ceux qui ont gouverné les États-Unis depuis des générations ? Nos observations mènent quelque part entre ces deux pôles.

Deux mandats bien différents

Rappelons que Trump a déjà été président pendant quatre ans, sans que l’ordre économique et géostratégique mondial soit remis en question, et que ses efforts visant à renverser les résultats de l’élection de 2020 ont mené à un échec retentissant. Des centaines de ses plus ardents partisans se sont retrouvés derrière les barreaux, notamment. Les procès se sont multipliés contre lui, ses alliés et ses entreprises durant le mandat de Biden, et il en a perdu plusieurs. Ce n’est pas un hasard si une des premières décisions de son second mandat a été de gracier toutes les personnes reconnues coupables de crimes lors des événements du 6 janvier 2021. Pas étonnant non plus qu’il ait tenté, sans succès jusqu’à maintenant, de rendre la pareil à ceux qui avaient mené la charge contre lui, soit dans les deux procédures de destitution ou les différents procès civils et criminels.

Durant son premier mandat, Trump était bien encadré par des personnalités issues des élites politiques républicaines et de l’appareil d’État. Il pouvait causer des dommages importants, notamment sur des sujets qui faisaient consensus parmi les Républicains, comme les baisses d’impôt profitant aux plus riches ou la nomination de juges ultra-conservateurs à la Cour suprême. Sur ce terrain, il pouvait compter sur les leaders de son parti au Congrès comme McConnell (au sénat) ou McCarthy (à la Chambre). Son conseil des ministres était garni de personnalités de droite ayant fait leurs preuves sous les gouvernements des Bush père et fils.

Cette fois-ci, Trump a décidé de prendre une approche bien différente. Il a désigné aux plus hautes fonctions des gens dont la principale qualité semble être leur capacité à mentir sans hésitation devant les médias, mais dont la compétence est pour le moins douteuse. Bref, il s’est en quelque sorte cloné en recrutant d’autres clowns. Marco Rubio, son nouveau secrétaire d’État, est une exception en ce qui concerne l’incompétence, mais pas en ce qui concerne la virtuosité dans la génération de bullshit (voir ses justifications byzantines pour la guerre contre l’Iran).

L’idée de remplir l’administration de gens choisis pour leur loyauté envers le boss, leur manque total de scrupules et leur adhésion aux idées les plus radicales présentes dans la grande famille républicaine n’est pas venue que de Trump lui-même. C’était un des axes principaux du Projet 2025 développé par le think tank conservateur chrétien Heritage Foundation. Ceci signifie que peu de personnes dans les deux ou trois cercles concentriques autour du président ont la volonté ou la capacité de le contredire, même quand il met de l’avant ses idées les plus radicales ou les moins réfléchies.

Nous avons pu observer, cependant, qu’à l’échelon immédiatement inférieur à celui des nominations partisanes, les démissions de fonctionnaires de carrière se sont multipliées, que ce soit à la Justice ou à la Santé, notamment. Ces départs fracassants ont forcé l’administration à étendre le cercle de l’incompétence toujours plus loin, conduisant à plusieurs petits désastres en pratique, notamment sur le fameux dossier Epstein ou les tentatives de poursuites contre ses ennemis déclarés, sans oublier la propagation de maladies qu’on croyait éradiquées...

Les mobilisations contre la première administration Trump avaient été fortes au début, notamment du côté du mouvement des femmes, mais avaient eu tendance à s’estomper, sauf pour l’épisode du mouvement Black Lives Matter en 2020. Ce mouvement massif dans un grand nombre de villes à travers le pays a sans doute fait la différence lors des élections de novembre 2020 et permis à Biden d’arracher une courte victoire.

Le Parti démocrate, loin de tirer un bilan sérieux de sa défaite cuisante de 2016, a essentiellement continué la routine habituelle faite de liens étroits avec les lobbyistes du monde des affaires et de politiques presque impossibles à distinguer de celles des républicains dits modérés. Quelques exceptions ont émergé, notamment avec Alexandra Occasio Cortez (AOC) et d’autres recrues de gauche mobilisées par la campagne de Bernie Sanders. Mais cette tendance est demeurée assez marginale et limitée à des batailles contre les Démocrates de droite dans des districts acquis au parti de l’Âne.

Maintenant, en réponse aux attaques incessantes contre les droits des personnes migrantes (et des gens qui ont l’air d’être des personnes migrantes…), au budget attaquant le régime d’assurance santé et donnant des milliards aux plus riches, les mobilisations populaires sont constantes et de plus en plus vastes et profondes. La récente grève générale à Minneapolis représente un degré de mobilisation locale qu’on a pas vu aux États-Unis depuis des générations. Quand avons-nous vu le gouverneur de l’État, le maire d’une grande ville, la police locale, les leaders religieux et communautaires, les syndicats et bien d’autres se retrouver d’un côté et les autorités fédérales de l’autre ? Même pas à l’époque de Nixon et des mobilisations contre la guerre du Viet Nam.

Quand au Parti démocrate, il est maintenant divisé en deux grandes tendances, celle des Démocrates socialistes, incluant AOC et le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, et la néolibérale qui est en continuité avec Clinton, Obama et Biden, représentée par des personnalités comme le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, candidat pressenti à la présidence pour 2028. Ces deux grandes tendances étaient aussi présentes depuis la campagne de Sanders en 2016. La différence est que maintenant, la tendance plus à gauche est nettement plus forte, comme en témoignent les foules lors des assemblées publiques organisées à l’appel de Sanders, souvent dans des coins du pays où les Républicains dominent depuis des décennies. Les sondages le démontrent aussi, avec une majorité de l’électorat démocrate en faveur de politiques comme l’abolition de ICE et la solidarité avec la Palestine.

Les divisions au sommet

La résistance et la mobilisation dans la population conduit, comme il se doit, à des divisions au sommet de la structure politique quant aux choix à faire dans l’intérêt du système. En plus des deux grandes tendances parmi les démocrates, on observe des dissensions croissantes du côté des républicains. Plusieurs votes importants au Congrès ont contredit la volonté du président. On pense notamment à la loi forçant la publication des dossiers du ministère de la justice sur l’affaire Epstein. Aussi, plusieurs des compressions budgétaires aveugles effectuées en début de mandat durant le passage de Elon Musk ont par la suite été renversées discrètement par le congrès où les républicains sont majoritaires.

Au moment d’écrire ces lignes, il semble douteux que le Congrès approuve la guerre contre l’Iran et plusieurs membres républicains du sénat ou de la chambre des représentants ont commencé à réclamer le respect de leur rôle en politique étrangère et militaire. Le congédiement de Kristy Noem, cheffe de file de la campagne de terreur menée par ICE, est survenu à la suite de sa comparution devant les deux chambres du Congrès, où les questions les attaques provenaient autant de ses collègues républicains que des démocrates.

Aussi, la Cour suprême, pourtant composée de 6 juges nommés par des présidents républicains (dont 3 par Trump) et seulement 3 par des démocrates, ne se prononce pas toujours en faveur des politiques de l’administration. Récemment les tarifs imposés à toute la planète par Trump ont été jugés contraires à la constitution qui donne le pouvoir d’imposer des tarifs au Congrès. De nombreux tribunaux, à tous les niveaux, ont prononcé des jugements bloquant les politiques anti-immigration, entre autres. La question de la division des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire n’a pas fini d’occuper les institutions étasuniennes en cette année des 250 ans de la Déclaration d’indépendance.

Les bras de fer avec les gouvernements des grandes villes et de plusieurs États sont aussi monnaie courante, entre autres autour des opérations de ICE et de la police frontalière. La limite du pouvoir de l’État fédéral face aux autorités locales est aussi un enjeu majeur.

Enfin, le milieu des affaires est loin de se rallier en bloc derrière le président. Le Wall Street Journal, la publication phare du capitalisme étasunien depuis des décennies, a souvent dénoncé le président, notamment sur la question des tarifs. Si on ne peut que s’inquiéter de la complicité entre Trump et une poignée de milliardaires, qualifiés d’oligarques, c’est plus l’exception que la règle si on regarde l’ensemble de la classe capitaliste. Leur impact est particulièrement marquant dans l’univers des médias. Mais la plupart des patrons semblent encore attachés au modèle néolibéral installé depuis Reagan.

Des fascistes sans fascisme ?

Bref, on n’a pas devant nous quelque chose comme un régime fasciste des années 1920 ou 1930. Pourquoi ? Parce que le système capitaliste ne fait pas face à une menace existentielle comme celle posée par la Révolution russe et les soulèvements révolutionnaires socialistes qui ont ébranlé l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie il y a un siècle. L’arrivée au pouvoir des dictateurs de cette époque signifiait non seulement la répression brutale des syndicats et des partis de gauche ou la persécution des minorités, mais aussi le renoncement de la majorité de la classe dirigeante à un système libéral qui garantissait ses propres droits et son rôle actif dans les affaires du pays.

Trump a beau dénoncer constamment la menace de la “gauche radicale débile”, associant sa terminologie anticommuniste à l’ensemble du Parti démocrate (une mauvaise blague !), la menace au système est complètement imaginaire. La tendance politique la plus à gauche occupant la moindre place dans le paysage politique étasunien est équivalente à notre NPD (avec AOC, Sanders et Mamdani, notamment).

En même temps, l’administration Trump mène des politiques inspirées par les modèles autoritaires et a déjà causé bien des dommages. Jusqu’à quel point ceux-ci sont-ils irréparables ? C’est une question pour la suite des choses. Est-ce que la victoire probable des Démocrates aux élections à mi-mandat de novembre suffira à freiner cet élan destructeur ? On peut en douter. Il va falloir que la pression populaire se poursuive et même s’intensifie. La grève générale à Minneapolis constitue un exemple à généraliser. La solidarité intense, rue par rue, quartier par quartier, contre l’occupation paramilitaire des agents fédéraux va devoir se généraliser pour mettre en échec un gouvernement dont la brutalité n’a d’égal que l’incompétence.

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