Édition du 4 octobre 2022

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Arts culture et société

Platon : Charmide : ou Sur la sagesse ; genre peirastique[1] (Texte 34)

Dans la maîtrise du connais-toi toi-même

« Le sage est donc le seul qui se connaîtra lui-même et qui sera en mesure d’examiner ce qu’il se trouve savoir et ce qu’il ne sait pas, et il aura pareillement la capacité d’examiner autrui sur ce qu’il sait et croit savoir, lorsqu’il le sait, et inversement sur ce qu’il croit savoir, alors qu’il ne sait pas ; et personne d’autre n’aura cette capacité. C’est donc en cela que consistent le fait d’être sage, la sagesse et se connaître soi-même : savoir ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas. […] » (167a).

Mots clés : Âme, Sophrosune (la santé de l’esprit, la maîtrise de soi, sagesse), Sophia (savoir).

Introduction

On divise normalement les œuvres de Platon en trois grandes périodes : jeunesse (incluant la période transitoire menant vers la maturité), maturité et vieillesse (Dixsaut, 1998, p. 1 223). Le Charmide est une œuvre de jeunesse qui traite de la sagesse (sophrosynè) examinée sous l’angle éthique (la modération ou la maîtrise de soi) et épistémologique (la science de la science).

Les personnages du dialogue

Les principaux personnages de ce dialogue, tantôt narratif, tantôt réfutatif[2], sont : Socrate, Chéréphon, Charmide et Critias. Ainsi, Socrate en présence de Chéréphon examine les définitions de la sagesse proposées par Charmide et Critias. Ces deux derniers personnages ont fait partie du groupe de la « Tyrannie des Trente », dont le règne fut peut-être bref (404-403) mais néanmoins très sanguinaire. L’oeuvre nous suggère que c’est leur incapacité à définir ce à quoi correspond la sagesse (sophrosynè), au sens de « maîtrise de soi », qui peut expliquer leur participation à ce régime dictatorial des Trente tyrans. Il y aurait, dans cette démonstration, une intention apologétique de la part de Platon en faveur de Socrate qui n’aurait pas à être tenu responsable du « destin tragique » de Charmide et de Critias[3], puisque ces deux personnages, à une certaine époque, « faisaient partie de son entourage » (Brisson, 2020, p. 159).

Les divisions du dialogue

Il y a quatre grandes parties au Charmide de Platon :

1.0 Prologue (153a-158e)

2.0 Définitions de Charmide (158e-162b) :

Le calme et la modération (158e-160d) ;

La pudeur (160d-161b) ;

Faire ses propres affaires (161b-162b)[4].

3.0 Définitions de Critias (162b-175a) :

Reprise de la définition « Faire ses propres affaires » (162c-163d) ;

Faire le bien (163d-164d) ;

La connaissance de soi-même (164d-166c) ;

La science d’elle-même et des autres sciences (166c-175a).

4.0 Conclusion (175a-176d).

Un dialogue ayant pour objet la définition de la sagesse

Charmide est un dialogue aporétique, c’est-à-dire sans conclusion apparente. Il est par conséquent impossible de trouver dans ce livre une définition positive et définitive de la sagesse. Est-ce là le résultat d’un choix volontaire ou délibéré de la part de Platon ? La question semble pertinente pour Louis-André Dorion (2004) qui y répond d’une manière affirmative. Pour ce dernier, il s’agit d’un échec « prévisible et "programmé" » (p. 13). Comment pourrait-il en être autrement puisque Socrate a été déclaré par l’Oracle de Delphes comme le plus savant des hommes en raison de sa reconnaissance et de son aveu qu’il était ignorant des choses les plus importantes ? Si Socrate ne sait pas ce qu’est la sagesse, qui peut prétendre détenir la définition de ce à quoi elle correspond ? Dans ce dialogue, ce n’est pas Socrate qui est incapable de définir la sagesse, ce sont plutôt ses deux interlocuteurs : Charmide et Critias. Selon Luc Brisson (2020, p. 160), c’est dans ce dialogue que Critias met de l’avant une définition de la sagesse « à laquelle pourrait souscrire le Socrate de Platon : "savoir ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas". Si […] la sagesse doit comporter un contenu positif propre à assurer le bonheur, ce savoir doit être celui du bien et du mal. »

Brisson a raison de préciser que le Socrate qui apparaît dans Charmide n’est pas l’authentique, mais celui de la pensée de Platon. Par conséquent, la définition de la sagesse, perçue comme étant manquante, l’est effectivement ; Platon ne peut mettre les mots dans — ni se permettre de les imaginer sortir de — la bouche de son maître, et préfère alors une autre voix, celle de Critias. Pourquoi ? Parce que ce dernier a sûrement manqué de sagesse et espère en acquérir davantage, comme Platon lui-même. Mais la définir sur la base des contenus et des carences de notre savoir relève d’une prise de conscience de notre propre conscience, ce qui représente le point de départ d’un long cheminement vers la sagesse toujours indéfinie, qui implique alors de grandir dans ce que l’on ne sait pas pour ainsi se développer et atteindre une certaine science. Par conséquent, la santé de l’esprit doit s’unir au bien-être du corps, alors que tous deux ont besoin d’un sens à l’existence, à la fois dans une recherche des origines et dans un but à accomplir au-delà des velléités terrestres. Disons que la sagesse exige une expérience de la vie pour espérer en avoir au moins une meilleure idée et s’exclamer avoir trouvé une définition suffisamment juste, ce que Platon n’a pas encore réussi à ce moment-là, car il n’a pas vécu comme Socrate.

Aussi ardu semble être de saisir la véritable sagesse, aussi loin semble-t-elle l’être pour l’ambitieux ou l’ambitieuse qui aspire à une position d’autorité, car exercer son pouvoir sur autrui, sans connaître suffisamment sa propre nature et le bien agir pour les bonnes raisons, risque d’entraîner l’imposition de sa propre loi et de faire apparaître le tyran en soi. Mais le temps consacré à la sagesse réduit celui accordé à l’action… Encore une fois, vouloir aller trop vite revient à en manquer et à perdre encore plus de temps à corriger les erreurs provoquées, ce qui aurait pu être évité si un peu plus de temps avait été consacré à la manière d’agir dans les circonstances. Mais quelquefois il faut agir vite, très vite… Encore ici, la sagesse implique de savoir réagir en faisant de notre mieux, mais en acceptant aussi d’apprendre de l’expérience vécue, ce qui signifie de prendre un peu de temps pour faire une rétrospective, évaluer le bien et le mal causés et se préparer à faire aussi bien ou à agir autrement lorsqu’une situation semblable reviendra. Alors, seront jugé.e.s plus sages celui et celle qui choisiront de grandir en connaissance de soi et en relation avec autrui, tout en reconnaissant à la fois les acquis obtenus et l’étendue de ce qui reste caché. Dans ses Pensées, Pascal disait d’ailleurs que la connaissance est une sphère dont la surface est en contact avec ce qu’elle ne contient pas, c’est-à-dire l’inconnu ; il y a donc beaucoup plus d’inconnus qui nous entourent que ce que nous croyons connaître au sein de notre bulle.

Tout compte fait, devons-nous associer automatiquement la sagesse au raisonnable, voire même à la raison ? Un sage use certes de raison, mais quiconque sait raisonner n’est pas pour autant sage. Ainsi, la sagesse devient un état recherché de la raison en vue d’une finalité plus élevée que la simple satisfaction des ambitions terrestres.

Pour conclure

Charmide touche à la fois à l’éthique et à la politique[5]. Nous pouvons même voir ce texte comme un effort de la part de Platon pour disculper Socrate de l’accusation d’avoir encouragé l’avènement des Trente tyrans. Dans ce dialogue, Socrate postule que l’âme est le siège de la sagesse (154e). Ailleurs, précisément dans Alcibiade, le même Socrate tente de démontrer au jeune aspirant qu’il n’est pas tout à fait prêt à envisager une carrière politique en raison du fait qu’il ne se connaît pas suffisamment lui-même et pour ce motif, il manque de sagesse. Pour Socrate, apprendre à se connaître soi-même est une condition préalable et sine qua non de la sagesse[6], ce qui présuppose qu’une personne sage doit être en mesure d’identifier positivement « ce qu’elle sait et ce qu’elle ne sait pas ». De plus, qui n’est pas capable d’identifier ou de définir la sagesse n’est pas habilité à gouverner la Cité. Mais la complexité de pouvoir oser même la définir correctement insinue qu’un nombre extrêmement limité de personnes pourraient aspirer à gouverner, sinon envisager l’éventualité de ne découvrir aucun être suffisamment sage au sein de l’État, forçant donc un contentement des personnes jugées les moins « mauvaises »… Plus que cela, comment savoir si une personne est vraiment sage, si tout le monde autour ne l’est pas réellement ? Est-ce donc ce que Tocqueville a constaté dans les régimes démocratiques, voire ces régimes que Platon craindra pour leur graine populiste bien plantée de laquelle germera la tyrannie ? À défaut de connaître l’archétype optimal de la sagesse, l’astuce suggère une volonté de désigner les personnes les plus sages en fonction de l’expérience collective, permettant ainsi de s’en sortir avec un certain nombre de candidat.e.s possédant les aptitudes à veiller au bien commun.

Ce dialogue nous invite à apprendre à philosopher dans le cadre d’une démarche dialectique, un exercice qui ne se pratique pas en solitaire. Cette démarche suppose le déploiement d’un cheminement critique en lien avec une interrogation fondamentale visant à définir adéquatement un objet donné au-delà de l’opinion ou de la perception ou encore de la définition spontanée que nous pouvons en avoir. La sagesse implique qu’une personne fasse « ses propres affaires », qu’elle fasse « le bien » et qu’elle se connaisse elle-même. La sagesse est donc possible « dans la mesure où elle est orientée par la connaissance du bien »[7] (Dorion, 2004, p. 70). Et ce bien doit être exclu du relativisme des uns des autres et inspirer un universalisme qui n’exclut personne. Voilà la splendeur d’une utopie millénaire.

Guylain Bernier

Yvan Perrier

11 juillet 2022

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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