Édition du 22 septembre 2020

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Économie

Pour Amazon, le coronavirus est une affaire très profitable

La crise sanitaire et le confinement d’une partie de la population mondiale profitent largement au géant du commerce électronique. Qui entend se rendre incontournable aux yeux des États. Et faire oublier qu’il est un champion de l’évasion fiscale.

Tiré de Reporterre.

Le cours de la bourse de l’action Amazon a bondi de 12 % en une semaine. Partout ailleurs, les indicateurs des grandes entreprises s’effondrent, la récession menace. Mais le géant du commerce en ligne semble imperturbable. Il surfe sur la crise avec des profits records. Les commandes explosent et ses travailleurs subissent des cadences toujours plus soutenues pour livrer les populations cloîtrées chez elles.

« À mesure que le Covid-19 s’est répandu, nous avons vu une hausse du nombre de personnes qui achètent en ligne », écrit l’entreprise de Jeff Bezos dans un billet de blog, samedi 14 mars. « Nos besoins en personnel sont sans précédent pour cette période de l’année », précise-t-elle. Aux États-Unis, Amazon prévoit d’embaucher 100.000 intérimaires. Elle se présente comme un acteur essentiel et presque vital du confinement.

« Dans ce contexte d’épidémie, notre entreprise peut aider la collectivité d’une manière qui est à la portée de peu d’entreprises en livrant aux clients les produits dont ils ont directement besoin devant leur porte, déclare-t-elle dans un courriel adressé à ses salariés que Reporterre a pu se procurer. Nous sommes conscients qu’il s’agit d’une situation exceptionnelle qui génère une augmentation des besoins de nos clients. »

Parcourir le site internet de la multinationale donne un bon reflet de l’époque que nous vivons. Ses étals virtuels révèlent nos angoisses et nos pulsions de consommation. Les masques, les gants et les thermomètres infrarouges sont en tête de vente. Dans le rayon mode, on s’arrache les blouses blanches. Pour les enfants, feutres de coloriage et cahiers de devoir font partie des meilleures ventes. La peur de la pénurie est palpable. Les clients achètent en masse des carafes pour filtrer l’eau, des piles électriques ou des congélateurs.

« En ce moment, Amazon se fait un pognon de dingue »

Peu d’achats relèvent de produits de première nécessité. Selon la CFDT Amazon, « le textile, les articles de maison et l’électronique représentent les plus gros volumes de marchandises. L’alimentaire pèse pour moins de 1 % des ventes », dit à Reporterre son porte-parole, Julien Vincent. Même constat à la CGT : « La direction nous a dit que la vente de jeux vidéos a augmenté de 200 % et celle des outils de bureautique de 362 %. En ce moment, Amazon se fait un pognon de dingue », dit un membre du syndicat. « Depuis une semaine, je ne charge que des DVD, des livres, des chargeurs de téléphone ou des objets sexuels, parfois un paquet de chips », raconte Christophe Néant, salarié sur le site d’Amazon à Montélimar (Drôme). « Bref, rien d’essentiel mais on nous fait travailler comme des fous. »

Les commerces physiques ayant fermé, la multinationale bénéficie d’un effet d’aubaine et se retrouve avec beaucoup moins de concurrents. « Cette situation permet à Amazon d’asseoir son pouvoir, elle profite de la crise sanitaire », estime Marie-Aube Ruault, adhérente au Syndicat de la librairie française, une profession qui a dû fermer tous ses magasins à cause du coronavirus. « Si la vente de livres en librairie n’est pas indispensable à la vie de la nation, pourquoi la vente de livres par Amazon l’est-elle ? », s’interroge le syndicat dans un communiqué.

Ne pouvant plus se déplacer, des populations entières se retrouvent captives et contraintes de changer d’habitude de consommation. L’épidémie du coronavirus pourrait même accélérer l’évolution vers le tout numérique et préparer l’avènement d’une société où domine la livraison à domicile.

« Regardez la journée typique des gens en ce moment : ils travaillent en ligne, en utilisant des outils collaboratifs alimentés par les serveurs d’Amazon. Ils font leurs courses sur internet et le soir ils se divertissent avec des plateformes comme Netflix, qui fonctionnent à partir du cloud d’Amazon », constate Bob O’Donnell, de Technalysis Research, cité par Ouest-France.

« Le modèle Amazon aggrave la crise sanitaire »

Amazon se rend incontournable. En Italie, elle a offert son service prime vidéo à toute la population pour éviter qu’ « elle s’ennuie ». Les Italiens pourront visionner gratuitement grâce à elle des dizaines de milliers d’heures de séries et de films. Aux États-Unis, l’entreprise a aussi affirmé vouloir livrer en priorité des masques et du gel hydro-alcoolique.

« Elle s’invente un rôle d’assistant des hôpitaux et de la santé. C’est une stratégie d’influence », dit Alma Dufour, des Amis de la Terre. Elle veut montrer qu’elle est l’alliée des États afin d’éviter de se faire encadrer par eux », note la chargée de campagne ; « le modèle d’Amazon repose sur l’évitement de la réglementation. C’est terrible de constater que la seule entreprise qui arrive aujourd’hui à tirer son épingle du jeu est une multinationale connue pour son évasion et sa fraude fiscales massives. »

Selon l’association, les vendeurs qui vendent sur Amazon aurait fraudé en France plus de 4 milliards d’euros de TVA. « Cet argent, on en aurait eu besoin pour les hôpitaux. En appauvrissant les finances publiques, Amazon aggrave la crise sanitaire. »

Cette situation se fait aussi au détriment des travailleurs et de leur santé. Tous les syndicats s’insurgent des conditions sanitaires en pleine pandémie. Dans les hangars, les salariés travaillent parfois au coude à coude. « Dans les allées, on se frôle à moins de 30 centimètres. En une minute, vous pouvez croiser entre 15 et 20 personnes », raconte Christian Néant à Reporterre. « On a pratiquement rien pour se protéger, la direction nous distribue des lingettes mais elles ne sont pas anti-bactériologiques, c’est pour le ménage, elles ont une odeur de fruits exotiques. »

« Je n’ai pas le droit de voir ma famille mais je dois livrer 90 clients dans la journée »

Les livreurs sont également touchés. Avec l’accroissement des commandes, le rythme est plus intense, le nombre de clients en une journée a parfois doublé. « Je ne vois pas l’intérêt de prendre des risques pour distribuer des vêtements, des taies d’oreillers ou des jeux vidéos », explique un livreur à Reporterre sous couvert d’anonymat, alors qu’il est obligé de travailler. « Je n’ai pas le droit d’aller voir ma famille ni mes amis, par contre, je dois livrer 90 clients dans la journée, toucher 90 interphones, portes, etc. Ça n’a aucun sens ». Même des consommateurs s’étonnent : « Je me suis fait livrer des gants par un livreur Amazon, qui lui-même ne portait pas de gants », écrit un client sur twitter.

L’épidémie de coronavirus a frappé plusieurs salariés. Sept sont confinés actuellement à Montélimar, selon la CGT. Amazon a refusé de fermer deux entrepôts en Espagne, ainsi que ceux de Sevrey (Saône-et-Loire) et Boves (Somme), alors que des cas de Covid-19 y sont attestés. À Douai (Nord), une centaine de salariés sont actuellement en grève car la direction les menace de représailles s’ils exercent leur droit de retrait.

« Dans chaque entrepôt Amazon sur le territoire, il y a entre 500 et 2.000 personnes. Les densités de population sont fortes. Si on laisse ces endroits fonctionner presque normalement, ce n’est pas la peine de faire fermer la petite boutique du coin ! » dit Julien Vincent, de la CFDT.

Pour le professeur de santé publique au CHU de Clermont-Ferrand, le professeur Laurent Gerbaud, la multiplication des commandes en ligne pourrait être un vecteur de la propagation du virus : « Les livreurs sont confrontés à deux risques : ils peuvent attraper le coronavirus par la respiration des clients infectés ou avec les mains en signant les accusés de réception. La livraison à domicile peut créer de nouvelles chaînes de contamination. Le gouvernement n’a rien anticipé, il a pris des mesures en état de panique cognitive. Il n’y a eu aucun calcul bénéfice/risque entre les différentes stratégies. » Pour ce médecin, l’explosion de la vente en ligne n’est pas une solution sanitaire.

Jeudi 19 mars, interpellé sur France Inter, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a qualifié les « pressions » de la direction sur ses salariés d’« inacceptables », « et nous le ferons savoir à Amazon », a-t-il ajouté. Il s’est également montré plutôt favorable à la réouverture des librairies.

Un non-sens pour le Syndicat des librairies, mais aussi pour l’association les Amis de la Terre : « Ce n’est pas les librairies qu’il faut ouvrir mais les sites d’Amazon qu’il faut fermer pour lutter efficacement contre la pandémie », disent-ils. Mais ni la direction ni le gouvernement n’envisagent cette option-là. Dans un courriel qu’a pu se procurer Reporterre, la direction d’Amazon l’affirme clairement à ses salariés :

Quant au gouvernement, l’association les Amis de la Terre dénonce « un discours insuffisant, voire opportuniste » : « Elle s’inscrit dans une longue suite de laisser-faires inquiétants de la part de l’État, qui continue d’autoriser les projets d’entrepôts. » En juillet dernier, Reporterre avait révélé la carte des nouveaux sites d’implantation d’Amazon. Après avoir autorisé quatre sites en 2019, le gouvernement pourrait en autoriser cinq supplémentaires en 2020, à Rouen, Annecy, Belfort…

Macron a accueilli fin février Jeff Bezos à l’Élysée

Le gouvernement actuel a toujours cultivé des liens étroits avec cette multinationale. Lors de l’inauguration du site de Boves, en 2017, l’alors tout récent président de la République s’était déplacé en personne. Le 22 octobre 2019, c’était au tour du secrétaire d’État Cédric O d’assister à l’ouverture du nouveau site robotisé de Brétigny-sur-Orge (Essonne).

Au cours de sa dernière visite en février, à Paris ( où il a dépensé en quatre jours plus de 80.000 euros dans des hôtels de luxe), Jeff Bezos, le patron Amazon, a même été reçu à l’Élysée pour discuter « climat, développement durable et préservation de la nature ». Il avait annoncé quelques jours auparavant un don personnel de 10 milliards d’euros pour lutter contre le réchauffement climatique, soit un dixième de sa fortune.

« Avec ce geste, inédit par son ampleur, Jeff Bezos a voulu faire taire les critiques , estime Alma Dufour des Amis de la Terre. Mais il ne faut pas être dupe, que cela soit pour la crise du réchauffement climatique ou celle du Covid-19, en cherchant à se rendre indispensable aux États, Amazon veut avant tout échapper à toute régulation et maximaliser son profit. »

Sous les critiques, cependant, Amazon a fini par annoncer ce week-end qu’elle comptait donner la priorité aux produits dits essentiels en Italie et en France. Les modalités de cette décision ne sont pas encore établies.

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