Édition du 3 mars 2026

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Féminisme

Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique

En dix ans, le masculinisme est passé de la marge à la visibilité. Ses discours, amplifiés par les réseaux sociaux, façonnent désormais une partie de l’espace public. Léa Clermont-Dion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Tiré de La Conversation
19 février 2026

Par Léa Clermont-Dion

L’autrice est professeure associée en éducation spécialisée en études féministes, Université Concordia.

« Cette liste des femmes à abattre est celle de Marc Lépine vue du ciel. » Cette phrase me revient parfois en boucle. Elle date d’il y a dix ans.

Cette assertion n’a rien de banal. Elle provient d’un homme aux affinités idéologiques proches du mouvement incel — les « célibataires involontaires » — appartenant à la grande mouvance masculiniste. Cet individu s’était cru légitime de la prononcer lorsque la romancière Marie-Hélène Poitras et moi avions publié Les Superbes : une enquête sur le succès et les femmes. Le plaidoyer avait le mérite d’être clair : celles que nous avions interviewées dans ce livre méritaient d’être éliminées.

La haine exprimée par cet homme sur le réseau social Twitter (aujourd’hui X) avait mené à une enquête de la Sûreté du Québec, classée sans suite. Ce commentaire annonçait déjà un environnement en ligne hostile.

Comme chercheuse à l’Université Concordia, j’étudie avec mon équipe les cyberviolences fondées sur le genre et la manosphère — cette constellation de forums, de groupes et d’influenceurs unit par une idéologie masculiniste et participant à l’orchestration d’attaques coordonnées sur les réseaux sociaux.

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Prolifération des discours masculinistes

Une décennie plus tard, ce commentaire se noierait presque dans la masse des propos masculinistes que nous observons aujourd’hui en ligne tellement ils affluent. Le masculinisme est aussi un vecteur de cyberviolences faites aux femmes tel que démontré par le dernier rapport du Haut Comité sur l’égalité, en France. Doit-on rappeler que, selon une étude majeure publiée par The Economist Intelligence Unit, 85 % des femmes ont vécu de telles violences ?

Depuis la première apparition en ligne de ce type de propos, le masculinisme s’est popularisé. Par exemple, depuis 2016, Andrew Tate est devenu une figure de proue de ce mouvement. Ses vidéos ont été vues plus de 11,4 milliards de fois sur sa page TikTok, notamment par des jeunes de la génération Z. Parmi ses nombreuses déclarations incendiaires, Tate a notamment suggéréde retirer le droit de vote aux femmes parce qu’elles avaient voté en majorité pour Kamala Harris lors de la présidentielle américaine de 2024.

Si ce phénomène est largement répandu, il demeure mal compris. Pour plusieurs, le masculinisme est l’équivalant du féminisme. Il constitue plutôt un contre-mouvement politique qui s’oppose aux avancées des droits des femmes, comme le définissent les chercheurs de l’UQAM Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, invoquant ce qu’il qualifie de « crise de la masculinité ».

Cette « crise » est analysée par les adeptes de ce mouvement comme un recul des rôles masculins traditionnels dans la société. Les hommes y seraient relégués à des positions subalternes, piétinés par les femmes qui occupent une plus grande place dans les sphères de pouvoir et de l’économie. Ce discours victimaire forme le socle idéologique du masculinisme, qui revendique une réappropriation des privilèges et du pouvoir que les hommes auraient, selon ses partisans, perdu au profit des femmes.

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Plusieurs adeptes du masculinisme usent de cyberviolences sexistes et racistes pour faire entendre leur voix. Cette violence en ligne a été largement documentée, notamment dans Je vous salue salope (2022), le film que j’ai cosigné avec Guylaine Maroist.

L’élection de Trump, un tournant

Que s’est-il passé depuis dix ans ?

D’abord, l’élection de Donald Trump en 2016 a marqué un tournant. Pour la première fois depuis longtemps, la principale puissance mondiale s’est retrouvée dirigée par une figure politique qui banalise l’insulte, la désinformation et des propos ouvertement racistes et sexistes. Le fait qu’une telle figure d’autorité puisse tenir ce type de discours a contribué à légitimer certaines formes de haine, en particulier à l’égard des femmes.

Au cours de son mandat, l’invalidation de Roe v. Wade a aussi constitué un recul majeur des droits reproductifs en retirant la protection constitutionnelle du droit à l’avortement. Plus largement, Trump a cristallisé un moment de fragilisation des droits des femmes. Depuis sa réélection en 2024, plusieurs observateurs s’inquiètent d’une dégradation du climat démocratique américain, notamment à la lumière de politiques migratoires répressives et de la montée d’une rhétorique autoritaire.

Dans ma lecture, le mouvement MAGA s’inscrit dans une dynamique masculiniste, une thèse avancée par l’historien Olivier Bourtin. On y retrouve plusieurs traits typiques de ces discours : un appel au rétablissement d’un ordre traditionnel entre les sexes ; la valorisation de la virilité, de la force et de la domination masculine ; une certaine légitimation de la violence symbolique ou réelle ; et enfin une rhétorique nataliste qui renforce l’assignation des femmes à leur rôle reproductif.

Pourtant, plusieurs cherchent encore à faire croire que le masculinisme serait marginal, réduit à des prises de position individuelles. Cette analyse est contestée par plusieurs chercheurs, dont le politologue Tristan Boursier, chercheur à l’UQO. J’estime que le masculinisme constitue un véritable contre-mouvement politique, dont les discours trouvent désormais un écho croissant jusque dans la sphère publique et politique.

Des femmes brandissent des rubans blancs lors d’une manifestation

Manifestation contre la violence faite aux femmes devant le palais de justice, à l’occasion du 22ᵉ anniversaire du massacre de l’École Polytechnique, le mardi 6 décembre 2011 à Montréal. Quatorze étudiantes ont été abattues par Marc Lépine. La Presse canadienne/Ryan Remiorz

Évolution des plates-formes numériques

Le contexte depuis dix ans s’est aussi transformé par le changement de réglementation des grandes plates-formes numériques. Depuis 2022, des réformes ont été menées sur les plates-formes comme X appartenant à Elon Musk ou celle de Meta détenue par Mark Zuckerberg. Au nom de la liberté d’expression, souvent mal interprétée par les « broligarches » de la Silicon Valley, qui ne cachent plus leur orientation libertarienne, on a affaibli sur ces plates-formes la modération humaine, réhabilité des comptes bannis et affaibli la vérification des faits (fact-checking).

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Cet effritement de l’encadrement a favorisé la profusion de désinformation et la prolifération de propos haineux impunis. La violence masculiniste s’en est ainsi trouvée légitimée, autorisée et popularisée.

Ce n’est pas par hasard que le Haut Comité sur l’égalité en France a tiré la sonnette d’alarme en affirmant dans son dernier rapport que la menace masculiniste était la plus importante à surveiller au pays en matière d’égalité. Des influenceurs comme Andrew Tate comptent aujourd’hui des millions d’abonnés ; ses contenus sont jugés positivement par 23 % des garçons de 15-16 ans et 56 % des jeunes pères (25-34 ans) au Royaume-Uni. Plus de 60 % des vidéos recommandées sur YouTube Shorts et 35 % sur TikTok contiennent des propos toxiques après quelques interactions avec du contenu masculiniste.

D’autre part, une étude menée auprès d’élèves de plusieurs écoles secondaires à Montréalmontre que 34 % des jeunes adhèrent aux discours masculinistes.

Encadrer la haine

Le contexte est préoccupant et mérite d’être urgemment pris en compte par le gouvernement canadien. En 2023, nous déposions à la Chambre des communes, avec Guylaine Maroist, une pétition de 30 000 signatures réclamant une loi contre les contenus haineux en ligne. Elle est restée sans suite.

Depuis, les débats sur l’encadrement des plates-formes numériques polarisent Ottawa. Le projet de loi C-63 sur les préjudices en ligne, déposé en février 2024, vise à contraindre les plates-formes à limiter les contenus nocifs et à créer une Commission de la sécurité numérique dotée de pouvoirs de sanction. Un comité spécial sur l’antiféminisme, auquel j’ai participé, s’est également tenu en décembre dernier à la Chambre des communes.

Quoiqu’il en soit, le masculinisme doit être considéré pour ce qu’il est : non pas une simple opinion parmi d’autres, mais une idéologie politique qui fragilise notre démocratie, les droits des femmes et réifient les cyberviolences.

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