Édition du 31 janvier 2023

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Purger l'Ukraine des livres russes, jusqu'à Pouchkine et Dostoïevski

L’armée russe, probablement moins encline à envahir et conquérir le territoire ukrainien qu’à le laisser à l’état de ruines, ne fait pas dans la dentelle. La directrice de l’Institut ukrainien du livre, Oleksandra Koval, dresse ainsi un bilan des infrastructures culturelles qui ne cesse de s’alourdir.

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35 établissements endommagés par les tirs, quatre détruits, dont deux bibliothèques particulièrement tournées vers les jeunes, à Chernihiv et Donestsk. « Quant à Marioupol, où nous ne disposons pas de données, on peut supposer que toutes les bibliothèques ont été rasées et atteintes, ce qui représente une vingtaine de lieux », note la directrice.

Avant d’ajouter que les dégâts sont probablement plus lourds encore : la difficulté est d’obtenir des gouvernements locaux qu’ils fassent remonter ces informations. Les dernières données que le ministère de la Culture a fournies font état de la destruction de 66 maisons de la culture, de théâtres, de bibliothèques et de bâtiments historiques. Le 13 mai dernier, on recensait 27 établissements de prêt détruits ou frappés par les troupes russes, rapporte Interfax Ukraine.

Traquer l’ennemi

De quoi nourrir l’animosité et la rancœur, comme le montre Oleksandra Koval. Elle en vient en effet à suggérer que des livres de Pouchkine ou Dostoïevski soient retirés des ouvrages proposés en prêt. « Il faut avouer que ces deux auteurs ont jeté les bases de la “mesure russe” et du messianisme. Nourris de ces textes depuis leur enfance, les gens ont cru que la mission du peuple russe n’était pas de prendre soin de sa vie et de son pays, mais de “sauver” le monde contre son gré. C’est en réalité une littérature très nocive, elle peut véritablement influencer l’opinion des gens. »

Pour elle, la messe est dite : « Par conséquent, j’estime, à titre personnel, que ces livres devraient être également retirés des bibliothèques publiques et scolaires. Ils devraient probablement demeurer dans les établissements universitaires et de recherche, pour étudier les racines du mal et du totalitarisme. Je pense que beaucoup de réflexions scientifiques seront écrites et des études porteront sur la manière dont les classiques russes ont influencé la mentalité des Russes. Et comment ils ont, indirectement, conduit à une position aussi agressive — ainsi qu’à des tentatives de déshumaniser d’autres peuples du monde. L’Ukraine y compris. »

Le pays voit le nombre de ses lieux de prêt diminuer à mesure que les mortiers et les bombes s’abattent. Et dans le même temps, une véritable politique de chasse aux sorcières s’exerce : le ministère de la Culture a signalé qu’il tentait de retirer tout ouvrage de propagande russe des collections — certains déplorant qu’un tel travail n’ait pas été effectué plus tôt. Or, pour beaucoup, les classiques de la littérature pourraient être expédiés dans le même sac.

« Il est évident que, dans un premier temps, seront concernés les ouvrages anti-ukrainiens, ces récits impérialistes et la propagande violente, la politique pro-russe et chauvine », note la directrice. Restera, à l’avenir, à déterminer comment de tels ouvrages ont pu trouver une place dans les établissements : cadeaux de la Russie à des dirigeants locaux ?

« Dans un second temps, les livres d’auteurs russes contemporains, publiés en Russie après 1991 seront concernés. Et certainement dans différents genres — y compris les livres pour enfants, les romans d’amour ou policiers. C’est une exigence évidente de l’époque. » Les classiques, quant à eux, ne perdent rien pour attendre.
La perspective de l’État est de parvenir en retirer quelque 100 millions d’exemplaires, cerne de manière progressive, avec un remplacement et une substitution qui interviendront au fil du temps. En moyenne, l’Institut ukrainien a, entre 2018 et 2021, acheté 600.000 ouvrages par an : « Dire que nous en achèterons 5 millions dans une difficile période d’après-guerre ne semble pas très réaliste. »

Papiers, librairies, économie...

Quant aux librairies, en Ukraine, la directrice de l’Institut est sans illusions : on ignore totalement combien ont été frappées par les tirs russes. « Lorsqu’elles ne travaillent pas, c’est soit à cause de la situation militaire, soit parce qu’elles sont fermées, soit parce que leurs salariés sont partis », note Oleksandra Koval. Et, plus encore, « parce que les gens hésitent à acheter des livres ». D’ailleurs, seuls les commerces basés dans l’ouest du pays peuvent encore avoir une activité.
Avant la guerre, le pays comptait une librairie pour 165.000 habitants, contre une pour 20.000 voire 10.000 dans les autres pays européens. Un projet de loi, prévu pour fin 2023, qui n’a pas pu être adopté, visait à octroyer des aides et subventions pour ces commerces — le développement de ce segment aura été enrayé, les fonds n’étant jamais arrivés.

« La reprise sera un sujet à venir. Elle s’effectuera quand les hostilités cesseront. Nous savons, par exemple, que la librairie Viva a déjà rouvert ses portes à Kharkiv et j’espère que ce processus se poursuivra plus activement. » Pas question, alors, de laisser libre cours à l’importation d’ouvrages publiés par l’envahisseur. « Les éditeurs russes ont dit un jour qu’ils exportaient environ 10 % de leurs tirages en Ukraine. Cela signifie que les Ukrainiens ont payé environ 100 millions $ par an, pour des livres importés de Russie. »

Primeur nationale

Des chiffres qui continuent d’alimenter la colère : « En 2021, selon les données officielles des douanes, des livres, pour une valeur de 5,23 millions $ sont arrivés en Ukraine — bien que l’on émette des doutes sur ce montant. » Or, tous les livres russes ne découlent pas d’une importation : certains furent directement publiés et imprimés sur le territoire ukrainien.

Depuis 2014, un véritable rééquilibrage est à l’œuvre entre le russe et l’ukrainien qui s’est aussi appuyé sur une politique d’interdiction pure et simple : sur l’année passée, les éditeurs locaux ont imprimé 39,9 millions de livres ukrainiens contre 2,5 millions d’ouvrages russes. « La loi sur la langue fonctionne. Et les besoins des gens évoluent. »

Encore faudra-t-il produire, au sortir du conflit. Les trois plus grandes imprimeries du pays sont basées à Kharkiv et aucune d’entre elles n’est à ce jour en activité. « Pour autant que nous le sachions, elles ne sont pas endommagées, ou alors de façon marginale. Dès qu’il sera possible de reprendre le travail dans la ville, elles feront face à de gros volumes d’impression », note la directrice.

Comble, la crise mondiale du papier, actuellement le cadet des soucis du peuple ukrainien, fait gémir toute l’industrie du livre. Mais en l’état, les stocks disponibles en Ukraine s’avèrent suffisants… justement parce que l’impression de livres est quasiment à l’arrêt. Là encore, il reviendra au gouvernement de s’emparer de la question pour venir en aide aux éditeurs.

Porter le fer et la parole

Si l’Institut, actuellement privé de fonds, ne peut plus mener ses projets à bien, il n’en demeure pas moins actif : les appels au boycott de livres russes, portés jusqu’au niveau des salons européens et internationaux ont été entendus. « Cette année, il n’y avait pas de stands nationaux russes à Vilnius, Bologne, Londres ou Paris ; il n’y en aura pas à Varsovie, Göteborg, Francfort ou Montréal, et nous espérons que les organisateurs poursuivront ce boycott à l’avenir. »
Dans différentes manifestations, des stands ukrainiens ont fleuri, sans livre ni éditeur : il s’agissait avant tout de sensibiliser, de communiquer. En parallèle, les maisons ukrainiennes ont offert une quarantaine d’ouvrages pour enfants, qui peuvent être gratuitement imprimés et distribués aux jeunes qui ont fui le pays.

À LIRE : Kyiv : des ebooks gratuits, pour une Ukraine “européenne et civilisée”
Plus de 70.000 exemplaires ont déjà été publiés, dont plus de 55.000 en Pologne. Bientôt, 80.000 de mieux seront produits par le voisin polonais, à l’initiative de l’Institut du livre de Pologne. Le tout a été placé sous le patronage de la Première dame d’Ukraine, Olena Zelenska et de celle de Pologne, Agatha Kornhauser-Duda.
Enfin, une liste d’ouvrages à traduire pour plonger dans la littérature ukrainienne est en cours de constitution : il importe d’aider les éditeurs à faire les bons choix et les bibliothécaires dans leurs recommandations. « Nous pensons qu’une fois que vous aurez découvert la merveilleuse littérature ukrainienne, les lecteurs étrangers en resteront fans pour toujours. »

Nicolas Gary

Directeur de la publication de ActuaLitté. Homme de la situation.

ng@actualitte.com

https://actualitte.com/auteurs/216/nicolas-gary

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