Vous avancerez sur un chemin bordé de jeunes feuilles, ce vert tendre qui s’ouvre au ciel. Le vent passera dans les branches comme une voix ancienne. Elle te posera des questions, comme font les enfants qui sentent que les réponses existent quelque part. Toi, tu prendras le temps. À 74 ans, tu sauras que le temps ne se garde pas. Pour marquer l’arrivée d’un siècle nouveau, il se donne.
Au milieu de la marche, tu t’arrêteras. Tu lui feras signe de venir. Pour lui révéler un secret ? Non. Pour lui confier une mémoire. Tu parleras de ton époque comme d’un pays lointain. Tu ne diras pas tout. Tu lui raconteras une histoire en commençant par quatre mots, "Il était une fois...".
Il était une fois un monde qui doutait de lui-même. Un monde dur, traversé de peurs et de colères. Il y avait des guerres que l’on regardait de loin et d’autres que l’on portait en soi. Des villes frappées, des enfants qui n’avaient pas le temps d’être des enfants. Il y avait des discours qui dressaient les uns contre les autres, des vérités malmenées, des habitudes de détourner les yeux, et des fatigues. Il y avait des jours où la bêtise faisait loi, où la médiocrité gouvernait, où le cynisme semblait plus fort que la bonté. Et beaucoup se taisaient.
Pas tous.
Au cœur de ce désordre, un enfant est né. D’un père et d’une mère qui l’ont aimé sans condition, assez pour le laisser devenir. Dans ce silence offert, quelque chose s’est mis à chanter en lui. Il gazouillait, il babillait, il s’annonçait. Une manière d’entendre, puis de répondre. Une musique.
Plus tard, il a grandi. Il a trouvé d’autres voix, d’autres mains, d’autres silences habités. Des jeunes hommes, des jeunes femmes, nés eux aussi de cet amour-là. Ensemble, ils ont joué, composé, dansé pour tenir tête au monde, autrement. Par leurs élans, ils refusaient de céder à la laideur.
Au fil des routes, il a vu des gens tomber et d’autres se relever. Il n’a pas changé le monde. Mais il a répondu quand on appelait. Il est resté quand il aurait été plus simple de partir. Il a partagé ce qu’il pouvait. Il a refusé certains mots, certaines facilités.
Parfois, il a arrêté de jouer pour ne pas ajouter au bruit. Parfois, avec les siens, il est monté sur scène sans rien jouer. Dans certains contextes, le silence était sa meilleure composition. Et parfois, il a parlé pour ne pas laisser faire.
Ce n’était pas grand-chose.
C’était beaucoup.
Cet homme a compris peu à peu que vivre n’est pas gagner, mais tenir, aimer, recommencer à jouer, à chanter.
— -
Elle t’écoutera sans bouger, ta petite-fille, lui raconter cette histoire. Elle regardera ton visage, et tu souriras. Elle ne dira rien. Mais elle prendra ta main. Vous reprendrez le chemin.
Un peu plus loin, elle s’arrêtera. Au milieu du sentier, un minuscule escargot. Elle se penchera, le prendra avec précaution, et le déposera sur le bord, là où il pourra continuer.
Tu la regarderas faire. Sans bruit, sans explication. Puis tu l’entendras murmurer, presque pour elle-même, "Il était une fois, un homme...".
Cet homme, c’est toi.
Aujourd’hui.
Un enfant de 8 mois et 19 jours.
Mohamed Lotfi
19 Avril 2026
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