Édition du 17 mai 2022

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Afrique

Sénégal. Les raisons d’une abstention surprise

Le 2 mars à l’ONU, Dakar n’a pas voté en faveur de la résolution condamnant l’agression russe contre l’Ukraine. Cette abstention a surpris nombre d’observateurs. Elle s’explique en partie par le rôle joué aujourd’hui par le Sénégal à la tête de l’Union africaine. Mais les considérations intérieures ne doivent pas être négligées, alors que le discours dénonçant l’impérialisme occidental gagne des partisans un peu partout dans le pays.

Tiré de Afrique XXIII
HAMIDOU ANNE > 9 MARS 2022
Diplomatie ONU Sénégal Union africaine (UA) Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) Guerre

photo Le président sénégalais, Macky Sall, en 2018.Présidence du Bénin

Depuis le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine, le 24 février dernier, les sanctions occidentales d’ordre économique se multiplient. L’Europe envoie aussi des armes au régime ukrainien en prenant bien soin de ne pas se déclarer en guerre contre la Russie. L’Afrique est en retrait dans ce que l’on pourrait appeler « la guerre des autres ». Silencieux, la plupart des États africains ne se sont pour le moment exprimé qu’à l’occasion du vote de la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU, le 2 mars, qui exige « que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine ». Cinq pays ont voté contre la résolution, dont un seul africain : l’Érythrée. Huit pays du continent n’ont pas pris part au vote : le Burkina Faso, la Guinée, la Guinée-Bissau, Eswatini, l’Éthiopie, le Cameroun, le Maroc et le Togo. Cette absence peut être considérée comme une forme d’abstention. Et dix-sept autres pays africains se sont abstenus. Si la position d’États tels que le Mali et la Centrafrique s’explique notamment par l’influence acquise ces dernières années par la Russie dans ces deux pays, l’abstention d’alliés traditionnels des Occidentaux comme le Sénégal interroge1.

Dès les premières heures du conflit, le 24 février, le président du Sénégal, Macky Sall, et le président de la Commission de l’Union africaine (UA), le Tchadien Moussa Faki Mahamat, ont signé une déclaration afin d’exprimer leur « préoccupation face à la très grave et dangereuse situation créée en Ukraine ». Appelant au « respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté nationale de l’Ukraine », ils ont demandé « l’instauration immédiate d’un cessez-le-feu et l’ouverture sans délai de négociations politiques sous l’égide des Nations Unies ». Cette demande, comme celle des capitales occidentales, a été ignorée par Vladimir Poutine.

Le 28 février, face aux images relayées d’abord sur les réseaux sociaux, puis reprises par des médias, de ressortissants africains victimes de racisme et de mauvais traitements aux frontières ukrainiennes, Sall et Faki expriment à nouveau leur préoccupation et rappellent que « toute personne a le droit de franchir les frontières internationales pendant un conflit ». Ils jugent le traitement différent appliqué aux Africains « inacceptable, choquant et raciste et en violation du droit international ».

UNE ABSTENTION SURPRISE

Après ces deux prises de position au nom de l’Union africaine, Macky Sall était attendu dans ses habits de président du Sénégal, pays phare en Afrique et allié traditionnel du bloc occidental. Le Sénégal est considéré comme un îlot de stabilité dans une sous-région en proie à une inflation de coups d’État militaires (en Guinée, au Mali et au Burkina Faso). En observant la carte de ce que les diplomates sénégalais appellent « la ceinture de sécurité », on remarque que tous les voisins du Sénégal, à l’exception de la Gambie, sont dirigés par des militaires. Dans ce contexte, Dakar reste un verrou précieux et une plateforme de lutte contre le terrorisme pour les puissances occidentales.

Le Sénégal savait donc que son positionnement serait particulièrement observé. Mais le 2 mars aux Nations Unies, l’ambassadeur sénégalais à New York s’est abstenu, conformément aux instructions de Dakar. Cette position médiane, qui a surpris diplomates et experts, pourrait trouver une explication en deux temps.

À l’instar de nombre d’États africains, le Sénégal juge que cette guerre, qui se déroule en Europe, est une crise secondaire pour les nations africaines. Si les États-Unis et surtout l’Union européenne (UE) sont en première ligne, c’est en partie parce que le front ukrainien est, dans une large mesure, un prolongement de la guerre froide dans ce que Poutine et ses stratèges considèrent comme étant leur zone d’influence. La position des autorités sénégalaises, selon un conseiller à la présidence, doit donc être perçue comme un non-alignement du Sénégal vis-à-vis d’un conflit européen aux relents d’un nouvel affrontement Est-Ouest.

Même si le Sénégal est considéré comme un pays traditionnellement respectueux des droits de l’Homme et représente un grand pourvoyeur de troupes dans les missions onusiennes de maintien de la paix, ainsi qu’un partenaire économique et commercial important de l’UE, Macky Sall tient à ce non-alignement2. Ce choix, justifient des analystes proches du pouvoir à Dakar, est conforté par la présidence en exercice de l’UA qu’exerce le Sénégal depuis le 5 février 2022 : cette fonction imposerait à Macky Sall d’adopter une position médiane afin d’être à équidistance des différentes orientations des pays africains.

« L’HOMME DE LA FRANCE »

Mais il y a une autre explication à cette abstention : l’évolution des dynamiques régionales. Depuis la brouille entre la junte malienne et Paris et le départ annoncé des soldats français du Mali, l’ambiance n’est plus la même dans la sous-région. Dakar ne peut plus faire fi de cette nouvelle donne qui chamboule la configuration politique et sécuritaire dans le Sahel : les Russes sont à Bamako, donc aux portes du Sénégal.

Les relations avec les autorités maliennes, enfermées dans une logique jusqu’au-boutiste et servies par une propagande quotidienne, sont devenues froides avec le Sénégal. En soutenant et en appliquant les sanctions de la Cédéao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest), Dakar a fermé le corridor Dakar-Bamako, qui était stratégique pour le Mali - c’est par ce canal que Bamako importait une grande partie de ses marchandises. Cette décision, du fait de l’embargo de la Cédéao, a fait du Sénégal une cible des partisans de la junte.

À Dakar, au sein des milieux urbains et de la classe politique devenue virulente depuis les émeutes de mars 2021, Macky Sall est catalogué comme « l’homme de la France », souvent sans grande rigueur argumentaire. Son régime est la cible d’une vaste contestation au sein des partis de l’opposition, dans les médias et sur les réseaux sociaux, sans que l’on sache réellement si cette campagne est instrumentalisée par des puissances étrangères. Ce que l’on qualifie de « sentiment anti-français », qui a atteint son paroxysme au Mali, a aussi une forte résonance au Sénégal, notamment au sein de la jeunesse urbaine et des élites intellectuelles et médiatiques. Ce « sentiment » alimente les prises de position pro-russes chez certains leaders politiques qui ont soutenu les putschs au Mali et en Guinée au nom de la contestation de l’impérialisme français.

LA PRESSION DU MOUVEMENT AND SAMM JIKKO YI

Un député de l’opposition, Mamadou Lamine Diallo, du parti Tekki, a salué l’invasion russe de l’Ukraine par ce tweet : «  #Kebetu La France installe à des milliers de kms un pouvoir qui lui est favorable au Tchad. La Russie veut faire la même chose à des centaines de kms en Ukraine. Quel est le problème ?  »

Cet ancien fonctionnaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), diplômé de Polytechnique en France, n’a pas une forte assise électorale. Mais il fait partie des principaux responsables publics qui dénoncent avec véhémence l’impérialisme français. Lui et d’autres parlementaires soutiennent un mouvement qui a émergé depuis près d’un an dans la société civile pour appeler à la criminalisation de l’homosexualité et à la fin de l’impérialisme.

Cette organisation hétéroclite, And Samm Jikko Yi (« Ensemble, préserver nos valeurs », en wolof), composée d’imams, d’associations islamistes, de militants d’extrême-gauche, de syndicalistes, d’hommes politiques ou encore d’activistes (dont certains développent des thèses conspirationnistes, notamment antivax), a pris de l’ampleur et appelle à voter contre la majorité à toutes les élections. Ce collectif a organisé sa première manifestation le 23 mai 2021 en présence de parlementaires dont Ousmane Sonko, arrivé troisième à l’élection présidentielle de 2019. Depuis, il a lancé une pétition appelant à criminaliser l’homosexualité (signée par l’essentiel des chefs religieux musulmans) et a remis une proposition de loi à des députés (rejetée par la majorité).

Ses leaders font le tour du pays pour vilipender le pouvoir en place, qu’ils accusent de dérouler un agenda pro-LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) et, ce faisant, de se plier aux injonctions de l’Occident (et notamment de la France), accusé de vouloir imposer des valeurs jugées contraires à la morale et à la religion du pays. Ce discours critique, tant vis-à-vis de Macky Sall que de Paris, bénéficie d’un large écho au sein de la société.

UNE ÉQUATION COMPLEXE

Au vu de la situation en Ukraine, qui risque de s’aggraver, la diplomatie sénégalaise devrait à nouveau être mise à l’épreuve ces prochaines semaines. Déjà, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a adopté le 4 mars la résolution A/HRC/RES/49/1 qui crée une commission d’enquête internationale indépendante sur les allégations de violations des droits de l’Homme en Ukraine résultant de l’agression russe. Le groupe africain, sous la houlette du Sénégal, a imposé la prise en charge spécifique des populations africaines victimes de traitements racistes en Ukraine avant de soutenir la résolution. Un paragraphe 6 bis a ainsi été rajouté à la résolution, qui « souligne que tous ceux qui fuient le conflit en Ukraine devraient être protégés sans discrimination, y compris sur la base de leur identité raciale, ethnique ou de leur pays ». Le texte a reçu le vote du Sénégal en compagnie de sept autres pays africains (le Bénin, la Côte d’Ivoire, la Gambie, la Libye, le Malawi, la Mauritanie et la Somalie) sur les treize membres du conseil.

Macky Sall, qui a pris en février le relais de son homologue congolais Felix Tshisekedi à la tête de l’UA, ne s’attendait sûrement pas à devoir porter la voix, dans un tel contexte, d’une Afrique divisée quant à la Russie et à ses velléités expansionnistes sur le continent. Il est appelé, à deux ans du terme de son mandat, à prendre davantage d’épaisseur internationale tout en tenant compte d’une opinion nationale bruyante, de plus en plus attentive aux enjeux internationaux et souvent à la merci des stratégies de désinformation qui pullulent sur internet.

Macky Sall, Aissata Tall Sall, sa ministre des Affaires étrangères, et la task force créée pour l’épauler dans son mandat à la présidence de l’UA, devront faire preuve de dextérité et d’agilité afin de réconcilier les postures divergentes vis-à-vis de la Russie, dont l’image ne cesse de séduire la rue en Afrique francophone, sur fond de défiance grandissante vis-à-vis des Occidentaux en général, et de la France en particulier.

HAMIDOU ANNE
Hamidou Anne est essayiste. Il est l’auteur de Panser l’Afrique qui vient (Présence Africaine, 2019) et de Amadou Mahtar… (suite)

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