Édition du 7 février 2023

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International

Amérique centrale

Stratégie, trahison ou réalisme politique ?

Suite au coup d’état du 28 juin dernier au Honduras, expulsant le président légitime Manuel Zelaya de son poste et aussi de son pays, les pays latins dans leur quasi-totalité avaient coupé leurs liens avec ce pays. Les divers organismes régionaux, OEA, Groupe de Rio, SICA, MERCOSUR..., ont également expulsé le pays de leurs instances.

Depuis ce temps, des élections, qu’on peut à peine qualifier de telles, ont été organisées dans une ambiance de violence, de censure médiatique et de boycott de la part de la Résistance. Il en est résulté la transmission du pouvoir à Porfirio Lobo, homme d’affaires et grand propriétaire terrien, en qualité de "président" en remplacement de Roberto Micheletti dit "Goriletti", surnom que lui ont valu ses escadres de "gorilles".

Aujourd’hui, presqu’un an après le coup d’état, les seuls pays qui reconnaissent le gouvernement du Honduras sont les U.S.A. évidemment, la Colombie et le Panama, évidemment aussi. Ni l’Union Européenne, ni le MERCOSUR (communauté économique d’Amérique du Sud) ne le reconnaissent explicitement quoiqu’ils aient tenté de remettre certaines négociations sur pied. Les pays de gauche l’ont carrément condamné et le Vénézuéla conteste même la légitimité du scrutin. Pour sa part, le SICA (Système d’intégration centroaméricain) avait également fermé ses portes au Honduras et depuis ce moment en est resté pratiquement paralysé.
Ce n’est plus un secret pour quiconque, que les U.S.A. étaient derrière le coup d’état hondurien dans le but de freiner, voire même renverser, la tendance intégriste en Amérique latine et particulièrement les avancées de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les peuples de Notre Amérique) menées par Cuba et le Vénézuéla, ennemis jurés de la Maison Blanche. En seconde étape, le gouvernement a lancé une vaste offensive de pression diplomatique pour rompre l’isolement du Honduras. Peu à peu les pays de la région ont commencé à modifier leurs positions.

La surprise, cependant - certains pourraient le qualifier de choc - est le récent effort concerté de la part de deux présidents de gauche d’Amérique centrale, Alvaro Colom du Guatemala et Mauricio Funes d’El Salvador sur Daniel Ortega du Nicaragua afin de normaliser les relations avec leur voisin hondurien. Ils se sont rencontrés tous les trois à cet effet jeudi dernier, 8 avril, dans la capitale nicaraguayenne, Managua. En outre, le SICA devait siéger justement dimanche dernier pour discuter, entre autres, de sa réactivation et de la réincorporation du Honduras, mais les gouvernements du Guatemala et d’El Salvador ont annulé la rencontre sous divers prétextes.

Le président Ortega, qui a, jusqu’ici, même seul, farouchement refusé toute légitimité et tout contact avec ce gouvernement usurpateur, a finalement reçu Porfirio Lobo à Managua ce dimanche 11 avril et s’est entretenu avec lui pendant trois heures. La rencontre s’est terminée par la signature d’une entente relativement aux eaux territoriales du Golfe de Fonseca qui est un sujet contentieux pour les deux pays ainsi que pour l’El Salvador. Cette rencontre a été interprétée comme une reconnaissance tacite du président Lobo, ce qui permettait de concrétiser finalement la réunion tripartite (Nicaragua, Guatemala et El Salvador) du SICA prévue pour dimanche afin de normaliser à court terme les relations entre le Nicaragua et le Honduras et initier la réincorporation du Honduras au groupe.

Le président guatémaltèque a cependant annulé sa participation pour "raisons de contretemps et problèmes d’horaire" selon son porte-parole, ce qui entraîné le report de la réunion à une date ultérieure. Les raisons invoquées par Colom sont habituellement une façon diplomatique de ne pas donner les véritables raisons, elles ne seraient que des excuses polies qui recèlent d’autres raisons. On peut bien se demander lesquelles, mais à ce stade-ci, il est difficile d’émettre quelque hypothèse que ce soit sur le sujet. Peut-être le saura-t-on des les jours qui viennent. On pourra alors décider quel choix s’applique : stratégie, trahison ou réalisme politique.

Est-ce la fin de la gauche en Amérique centrale ?

Ce dimanche aura été riche en événements pour le président nicaraguayen Daniel Ortega. Outre sa rencontre avec Porfirio Lobo du Honduras, il a prononcé le discours de clôture de la rencontre internationale des partis de gauche convoquée par son propre parti, le FSLN (Front sandiniste de libération nationale).

Y participaient des délégations de mouvements politiques et sociaux justement du Nicaragua, d’El Salvador, du Guatemala et du Honduras en plus de celles de Costa Rica, du Mexique, de Puerto Rico et de Cuba. D’autres y assistaient, en tant qu’invités. Parmi celles-ci on pouvait compter entre autres, les délégations du Vénézuéla, de Palestine, d’Iran, de la Libye et de la République arabe démocratique saraouïe. Malheureusement, on ne dit pas si Québec solidaire y était pour représenter le Québec !

Parmi les interventions ayant eu le plus d’impact, on a retenu celles des délégués de Puerto Rico qui ont mis en évidence le caractère colonial de la domination étatsunienne et ont réaffirmé leur engagement à poursuivre leurs efforts en vue d’atteindre leur indépendance pleine et entière malgré les conditions difficiles qu’ils affrontent. Ils ont également rappelé combien d’autres peuples caribéens sont encore sous domination coloniale : Aruba, Bonaire, Guadeloupe, Martinique, les Iles Vierges britanniques et états-uniennes entre autres. On a oublié la colonie - également intégrée à l’Amérique du nord - qui s’appelle le Québec.

Dans leur déclaration, les participants ont aussi donné leur appui au peuple du Honduras qui poursuit sa lutte et sa résistance malgré la répression quotidienne. Rappelons-nous que cinq journalistes ont été tués au cours du seul mois de mars, neuf personnes ont été tuées en fin de semaine dans un quartier pauvre de Tegucigalpa, le leader syndical des enseignants a été récemment assassiné et les paysans d’Aguan sont en voie d’être délogés par l’arrivée massive de militaires armés au service de grands propriétaires terriens, dont Miguel Facussé, un des principaux personnages derrière le coup d’état de juin dernier, qui veulent s’approprier et exploiter ces terres. Certains de ces paysans ont déjà été assassinés.

Les participants ont également condamné la campagne médiatique contre Cuba et ont invité les forces progressistes à exprimer leur solidarité avec l’Ile et à dénoncer l’ingérence croissante des U.S.A. dans les affaires internes de ce pays.

Au cours des sessions de travail, les diverses délégations ont fait part de leurs expériences et ont convenu qu’en Amérique latine et les Caraïbes, les forces progressistes et de gauche continuent à progresser sur la voie de la consolidation de la transformation sociale du continent. Ils étaient d’accord également, que les USA n’allaient pas non plus contempler le phénomène passivement. En ce sens, lors de la clôture de la rencontre, le groupe a exprimé dans sa déclaration, la nécessité de rester unis et de serrer les rangs plus que jamais.

"Il s’agit d’une lutte, dit le texte, qui n’a plus pour seul objectif, l’émancipation des opprimés mais de sauver l’humanité elle-même, qui ne pourra plus survivre très longtemps si on ne change pas le système qui dirige présentement les destinées du monde entier et qui tient la civilisation humaine au bord du gouffre. C’est pour cette raison, poursuit le texte, que nous avons besoin d’une stratégie et d’une action communes de la part des forces qui luttent pour ce changement de système. Pour changer un monde globalisé, il faut globaliser la lutte en vue de cet objectif et pour cela, globaliser également l’espoir de cet autre monde nécessaire, qui ne sera possible que s’il est socialiste".

On pourrait donc voir dans ces commentaires une conviction que des progrès se font mais que la tâche, comme les défis ont pris de nouvelles proportions.
Les dirigeants politiques de gauche sont-ils d’abord de gauche ou d’abord politiques ?

Dans son discours de clôture, Daniel Ortega affirmait que les peuples défendent présentement des victoires stratégiques comme la victoire de Cuba dont il a qualifié la révolution comme pierre angulaire de la révolution latino-américaine et caribéenne.

On peut se demander quelle ligne de pensée il pouvait bien avoir après avoir non seulement rencontré un symbole par excellence de la domination et de la répression étatsunienne mais avoir en plus, signé une entente avec ce président internationalement contesté, après avoir ouvert la dernière porte interdisant la réintégration du Honduras au sein du SICA et tacitement légitimé ce gouvernement pantin.

On peut se demander quelle est sa logique, son raisonnement en tant que leader "de gauche". Croit-il encore à cette gauche progressiste qui appelle à la globalisation de la révolution socialiste pour la survie de l’humanité ? Qu’en est-il des autres leaders ? "La Gauche" est-elle un but idéologique ou une voie rapide pour se faire élire ? ou encore rester au pouvoir après avoir perdu ses illusions ? Ou est-ce que ces convictions auraient une telle profondeur que malgré tous les actes politiques qui semblent les contredire, l’objectif n’est jamais perdu de vue ? On ne ferait que prendre des chemins détournés... Y aurait-il, par le biais de la réintégration du Honduras au sein de la famille d’Amérique centrale, une stratégie pour obliger ce gouvernement à modifier en profondeur sa façon de faire et en fin de compte ouvrir plutôt la porte à la Résistance ?

On dit que les actes en disent plus long que les paroles. Dans le cas de la politique, je crois que ce sont les résultats des actes qui ont le dernier mot !


Sources : Telesur (Vénézuéla) et Prensa Latina (Cuba)

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