Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Coronavirus

Sur la survicissitude en temps de Covid

Il neige. Je ferme les yeux. Je me recueille. C’est vendredi Saint aujourd’hui. Comme un drôle de présage… Au fond, qu’y a t-il d’essentiel ? J’entends les oiseaux, arrivés un peu trop tôt avec l’espoir du printemps, chanter dans ce tourbillon blanc soudain, un peu mêlés dans cette espèce d’entre-deux.

Nous voilà enfin face à l’essentiel. Face à soi-même aussi. Apprendre à se faire face. L’essentiel…

Cet essentiel est différent, selon chacun. Pour certains, c’est la joie des jeux vidéos et séries télévisées qui s’enchainent, avalant les heures dans un confinement un peu comateux.

Pour d’autres, c’est peut-être l’angoisse de rester chez soi et l’anxiété de ne pas savoir ce qui s’en vient, ni comment prioriser les factures à repousser. Et pour d’autres encore, il y a la réalité de l’urgence.

Incarner cette urgence, être un acteur participatif, proactif, utile. Essentiel.

« Comment veux-tu qu’on survisse ? On est tous au salaire minimal », Urbain Desbois

À l’hôpital, cela va de soi. Dans les CHSLD, on vient de se le rappeler aussi. Et puis, il y a toute cette armée d’auxiliaires, de préposés aux bénéficiaires, d’aidants « naturels », vous savez, ceux qui sont épuisés par leurs multiples quarts de travail jour/soir/nuit, par les crises à gérer, le mépris et les engueulades, ceux qui ramassent le vomi et j’en passe pour rester polie, et j’oubliais, qui gagnent trois fois rien aussi, bref, tout ceux là qui sont tout à coup hissés au rang « d’essentiels ».

Au-delà de la santé et des services sociaux, il y a ces métiers dont on ne parle pas, mais dont on vient de réaliser l’importance. Comme ce concierge que l’on n’entend pas dans son cagibi à balais, que l’on ne voit pas s’agiter le soir venu, mais dont on devine la présence le lendemain matin devant la poubelle vidée de son bureau. L’arme suprême dans cette pandémie n’est-elle pas le savon ?

Et quid des camionneurs, qui transportent nos besoins essentiels, des livreurs de repas préparés (ou d’achats pas vraiment essentiels), des chauffeurs de transports en commun ? Et la liste est sûrement plus longue qu’on le croit.

Même jusqu’à l’épicerie, la caissière, derrière son plexiglas, fait respecter le mot d’ordre. C’est 2 mètres, chacun son tour ! Il faut bien qu’elle se lève, elle, le matin, alors que roupillent encore son mari commerçant et sa fille serveuse. Heureusement, on lui a promis une prime de 4%, un boni pour son apport essentiel à la crise. C’est drôle, pour une fois, on reconnaît son utilité !

Ou si le 4% était une monnaie d’échange contre l’exposition à laquelle elle est quotidiennement soumise en côtoyant toute la population et au risque inévitablement plus grand pour elle d’attraper la maladie ?

Ces métiers pourtant jugés avec condescendance deviennent tout à coup nécessaires, et sont réclamés comme tels. Ne dit-on pas maintenant que ces salariés sont requis au front ? Pour la plupart ingrats, stéréotypés, peu qualifiés, peu ou sous-payés, précaires même, souvent exercés par les femmes auxquelles on accole une étiquette d’aidante naturelle, ces métiers de soins et de services sont à la base de la pyramide : ils sont nécessaires. Il semblerait que ce soient des métiers à revaloriser.

Il est peut-être temps de reconnaitre ce qui est essentiel au fonctionnement de notre société.

« Ceux qui tiennent le gouvernail, ils s’sont même pas rendus compte que le bateau est plus dans l’eau », Ibid

Que dire de la SAQ, devant laquelle se dresse une queue tout aussi longue, sinon plus, qu’à l’épicerie, un lundi, un mardi ou même un mercredi ? Après tout, on est en vacances, n’est-ce pas ?! On peut bien chiller avec un pti verre de vin ! Tout bon Québécois nécessite, il semblerait, ce luxe… essentiel. Il faut dire qu’à moi aussi ça ferait le plus grand bien, quoique une bouteille, c’est le même prix qu’un poulet. Faut croire que le pti verre n’est pas accessible à tous.

Et comment pourrais-je passer à la prochaine section sans mentionner la SQDC consacrée comme service essentiel…

C’est que le gouvernement a dressé le 23 mars dernier sa liste des services jugés essentiels afin d’autoriser leur fonctionnement, et de le refuser aux autres. Cocasse d’ailleurs, que j’ai réussi à acheter du fumier dans ma quincaillerie mais que la pépinière soit fermée, que le gars qui vend des bagels soit ouvert mais l’épicerie en vrac bio soit fermée. Étonnante aussi cette possibilité pour les entreprises de faire une demande afin de pouvoir se faire désigner comme service essentiel. Mais si l’ouverture des monopoles d’État de vente d’alcools, et a fortiori de cannabis ne surprend pas, alors continuons vers quelque chose de plus intelligent.

Il est peut-être temps de saisir l’opportunité de la reconnaissance des vrais services essentiels, et même, et surtout, au-delà de la crise. Car après celle-ci, ne sera-t-il pas trop facile de retourner dans le confort de ses baskets ? De retourner au business as usual. Et qui paiera de toutes façons la facture à la fin de ces mesures économiques qui risquent fort de se transformer en décroissance et en récession ? « J’vois toute l’Amérique qui pleure ».

Je ne pense pas que les banques s’inquiètent de leur sort, alors que le gouvernement leur demande non pas de geler les taux d’intérêt, ce qui dans le contexte actuel serait normal, au vu d’ailleurs de toutes les injections de fonds publics qui creusent ce qui sera un gros déficit, mais simplement de les baisser, demande devant laquelle elles lèvent le nez avec arrogance !
Que dire de tout ceux qui continuent à travailler en télétravail ou au ralenti certes, mais qui ne voient pas leur cagnotte descendre vraiment ? De tout ceux qui saisissent les opportunités d’affaire dans cette crise ? Des avocats, gestionnaires et autres cadres qui ne voient pas leur salaire se dégonfler ?

Les travailleurs autonomes qui ont vu leur revenu fondre comme neige au soleil, à qui on offre 2000$/mois d’aide gouvernementale, s’en trouvent souvent fort réjouis, les gestionnaires gouvernementaux ne s’étant peut-être pas rendus compte de la précarité dans laquelle évoluent normalement ceux-ci.

Alors la réflexion de reconnaître les métiers essentiels, alors même qu’elle nous fait réfléchir quant à notre propre utilité, voire futilité, doit se faire, car on ne peut poursuivre dans une voie qui n’a plus de sens.

Cela doit invariablement passer par une reconnaissance de l’importance des métiers, mais surtout par une rémunération plus juste.

Un peu partout sur la planète, du moins parmi les pays dits développés, on commence à parler de revenu minimum garanti. Mais est-ce suffisant ? Ne faut-il pas revoir les critères d’évaluation des emplois ? L’Organisation Internationale Du Travail (OIT) dresse une liste d’évaluation objective des emplois dans le cadre de la fameuse égalité salariale entre hommes et femmes. Elle différencie les compétences requises, l’effort, les responsabilités et les conditions de travail. Celle-ci devrait-elle servir à l’évaluation des métiers jugés essentiels à la société ?

Il y a des écarts de rémunération, et ceux-ci se creusent davantage. On le sait, il y a aussi des indécences. Alors tant qu’à faire, il serait temps de revoir le système de rémunération au complet. Parce que j’aimerais bien moi aussi partager avec monsieur le gestionnaire un pti verre de vin.

Et cela ne peut pas se faire qu’à coups d’arcs-en-ciel.

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