Édition du 19 octobre 2021

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Syndicalisme

Syndicalisme et conflictualité sociale

Une société est rarement un tout statique ou immuable. Les bouleversements qui ont caractérisé les sociétés où s’est mis-en place et où s’est propagé à son ensemble le mode de production capitaliste ont été profonds. Ces changements d’ailleurs ne sont pas le fruit d’une génération spontanée. Ils résultent d’une dynamique qui a nécessairement un aspect conflictuel. Nous sommes, que nous le voulions ou non, dans certains cas, les héritiers de certains processus de transformations et de changements qui remontent aussi loin que le XVIIIe siècle. Pour comprendre ce qui est en cause lors des conflits de travail, certaines notions sociales, historiques, économiques, politiques et juridiques sont parfois nécessaires et utiles.

Pour comprendre la conflictualité sociale sous le capitalisme, il faut nécessairement la mettre en lien avec les éléments suivants : le capitalisme, le libéralisme économique, les trois premières grandes Révolutions industrielles, la création et la généralisation du salariat, les caractéristiques du rapport salarial (exploitation, domination, subordination et oppression), les luttes de résistance des salariéEs, la place des communautés religieuses dans certaines institutions sociales, la création de l’État, les lois sociales et la législation du travail, les décisions des tribunaux en matière de droit social, les deux grandes guerres mondiales, la Société des Nations et l’Organisation internationale du travail (OIT), la crise des années trente, la Déclaration de Philadelphie, la Société du savoir, la Société post-industrielle, la Société de consommation, le fordisme, l’institutionnalisation du syndicalisme, la « Formule Rand », la prise en charge par l’État du financement ou (et) de la gestion de certains services publics, parapublics et péripublics, la syndicalisation dans le service civil (le secteur public) et l’élargissement des libertés syndicales dans les secteurs de la santé et de l’éducation, la division sexuelle du travail, la présence des femmes sur le marché du travail et la montée du féminisme, le passage du Welfare State à la crise de l’État-providence et l’adoption par les gouvernements de politiques inspirées du monétarisme et du néo-libéralisme…

Une société au sein de laquelle domine le mode de production capitaliste et le règne du salariat est rarement une société pacifiée où le conflit industriel (le conflit qui se crée à l’occasion du travail rémunéré) est absent. Il y a bien eu, de la part du législateur, durant la période couverte par les années 1799 à 1872, une tentative de nier l’existence du conflit au sein des entreprises (période que nous qualifions de « libéralisme totalitaire » durant laquelle triomphait, en raison des Combination Act, de la Loi des maîtres et des apprentis et de la Loi des maîtres et des serviteurs le « despotisme d’usine »). Ces pièces législatives ont la particularité d’avoir échoué. La Loi des unions ouvrières, adoptée par le parlement fédéral en 1872, a eu pour effet de légaliser les associations syndicales dans les entreprises privées jusque-là considérées comme un délit criminel.

Le paysage syndical dans les sociétés industrielles et post-industrielles s’est constitué à travers l’histoire des Révolutions industrielles et des caractéristiques de la composition de la main-d’œuvre salariée (secteur primaire, secteur secondaire et secteur tertiaire). Il y a d’abord eu des associations d’homme de métier, des unions industrielles (les cols bleus) et des syndicats dans le secteur des services (les cols blancs, les cols roses). Il y a aussi eu, au sein des organisations syndicales des clivages fondés sur la religion (syndicats catholiques) ou l’orientation politique dont le but ultime était la suppression du salariat (syndicats rouges). Qui dit pluralisme syndical dit aussi rapports tantôt de collaboration/coopération (alliances) et tantôt de concurrence/compétition (rivalité) entre les organisations des salariéEs syndiquéEs. Pour comprendre la conflictualité sociale, il faut aussi prendre en considération la composition et les caractéristiques de la main-d’œuvre (hommes/femmes, vieux/jeunes, population native/population immigrante, salariéEs sédentaires/salariéEs nomades, salariéEs raciséEs, statuts au travail, etc.).

Conflit et vision simmelienne du conflit

De l’Antiquité égyptienne à l’ère contemporaine en passant par la Renaissance, du mode de production esclavagiste au mode de production capitaliste en passant par la transition du féodalisme au capitalisme, une chose est constante dans l’histoire de l’humanité : la présence du conflit, et sa prégnance surtout.

Les sociologues ont beau se casser la tête et faire preuve de la plus grande ingéniosité, quand vient le temps de forger un qualificatif susceptible de rendre compte de la société dans laquelle nous vivons (société postindustrielle ; société des loisirs ; société bureaucratique, technologique, de consommation ; société bloquée, en mutations, ouverte, fermée ; société du savoir ; etc.), il nous semble que la moindre des choses est d’ajouter que la société moderne – ou postmoderne, c’est selon – est d’abord et avant tout une société conflictuelle, comme celles qui l’ont précédée.

Cependant, qualifier la société ainsi est aussi insuffisant que les autres appellations mentionnées précédemment. Par contre, cela a le mérite suivant : cette appellation-ci nous fait réaliser, au départ, qu’une société ne se saisit pas uniquement par un champ d’activités (industriel, bureaucratique, technologique), mais renvoie aussi à des activités humaines et sociales. Or, celles-ci se produisent généralement dans le trouble et ce n’est qu’à travers ces moments de perturbations que des changements et des ruptures se produisent.

Le vocabulaire courant ne manque pas de mots pour désigner les affrontements auxquels nous faisons face tout au long de notre parcours de vie : concurrence, compétition, guerre, révolution, lutte, combat, bataille, querelle, dispute, mésentente, rivalité, désaccord, etc. Le conflit correspond à une situation relationnelle qui se structure autour d’un antagonisme. Il prend forme autour d’un enjeu qui a pour effet de polariser les positions des parties en présence.

Peu connu, le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) a néanmoins développé un point de vue original sur le conflit qui mérite qu’on s’y arrête[1]. Simmel soutient qu’il n’y a pas « d’unité sociale dans laquelle les mouvements convergents des éléments ne soient aussi inextricablement mêlés à des mouvements divergents ». Il définit sociologiquement le conflit comme un moment de socialisation qui sert à résoudre les tensions entre les contraires.

Pour Simmel, la société est le produit d’actions réciproques et contradictoires des individus. Elle ne peut donc exister que dans le conflit permanent. Celui-ci donne à une personne le sentiment de ne pas être complètement dominée dans une relation sociale. C’est ce qui lui permet, entre autres choses, de résister à la domination et à l’aliénation.

L’expérience historique nous fournit maints exemples qui illustrent que la société n’existe que dans une succession d’affrontements qui alternent avec des accalmies qui s’accompagnent de solutions provisoires. Simmel identifie trois solutions aux conflits : la victoire (dans ce cas, il y a domination momentanée de l’un des protagonistes sur l’autre) ; la résignation (la lassitude vient à bout des deux parties, sans dégager de véritable vainqueur) et le compromis (qui s’accompagne d’une entente provisoire et précaire qui permet aux groupes antagonistes de se présenter en vainqueur).

De ces trois portes de sortie, Simmel est d’avis que c’est le compromis qui est la meilleure issue. Il y voit même une « des plus grandes inventions de l’humanité ». Le compromis est vu par l’intellectuel allemand comme permettant le maintien de l’unité dans l’opposition, tout en autorisant la possibilité d’un nouveau conflit, débouchant sur de nouvelles négociations et par conséquent de nouveaux compromis. C’est la sortie de crise qui alimente la cohésion de différentes parties de la société.

Si Georg Simmel ne définit pas clairement le conflit, il le pose néanmoins comme une forme de socialisation dont les causes résident dans « la haine et l’envie, la misère et la convoitise, qui sont véritablement l’élément de dissociation » (p. 265). Malgré cela, il le perçoit de manière très positive. Il écrit à ce sujet qu’« une fois que le conflit a éclaté […], il est en fait un mouvement de protection contre le dualisme qui sépare, et une voie qui mènera à une sorte d’unité, quelle qu’elle soit » et « en lui même, le conflit est déjà la résolution de tensions entre les contraires » (p. 265).

Conflictualité et changement social

Il faut donc se méfier des « conformopathes », ces êtres allergiques à toute turbulence démocratique. Ces personnes n’ont rien compris à la dynamique de la vie en société et du changement social. Elles sont les relais de ces leaders pathologiques et pathétiques qui s’imaginent que leurs décisions doivent susciter l’adhésion unanime. Il y a un réel danger à vouloir d’une société pacifiée et apathique. C’est beaucoup par le choc puis la résolution de ses antagonismes qu’une société évolue. Il importe donc de se méfier et de s’opposer à l’unanimisme stérilisant qui est à la source d’un conservatisme momifiant.

Yvan Perrier

21 septembre 2021

[1] Georg Simmel, « Le conflit », dans Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, Paris, Presses universitaires de France, 2013, p. 265-346.
Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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