Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Temps d'angoisses et de peurs collectives grandissantes : quelle contre-stratégie pour la gauche ?

En ces temps de montée inquiétante de la droite extrême, il vaut la peine quand on est de gauche, de prendre un peu de distance et de réfléchir à deux fois, en ne craignant pas de s’extraire de sentiers battus par trop convenus. Après tout, qui dit succès de la droite, dit aussi revers ou échec de la gauche, et par conséquent responsabilité sociale et politique de cette dernière : qu’est-ce que la gauche –dans ses courants dominants— ne comprend pas de la situation sociale et politique actuelle et pourquoi a-t-elle tant de difficulté à s’opposer à l’extrême-droite en n’arrivant plus à faire entendre un discours contre-hégémonique véritablement audible pour de larges secteurs de la population ? (Texte publié initialement dans le numéro 34 des Nouveaux cahiers du socialisme (automne 2025)).

Que l’on soit aux USA, en Europe, au Canada ou au Québec, et quelles que soient les particularités sociales et politiques de ces contrées, le constat reste grosso modo le même : à chaque fois la droite et la droite-extrême gagnent du terrain, pendant que les forces de gauche –aussi conscientes du danger et indignées soient-elles— se retrouvent de plus en plus désemparées et sur la défensive.

Il vaut donc la peine de réfléchir à des contre-stratégies sociales et politiques de gauche qui seraient victorieuses et plus efficaces que celles qui ont été utilisées jusqu’à présent. Mais pour ce faire et ne pas en rester à la seule analyse objective des facteurs socio-politiques, on cherchera à combiner à ces derniers, la prise en compte de la subjectivité humaine, en y ajoutant la dimension psychologique et en s’attardant à la fameuse question des « affects collectifs », à ce que l’on pourrait appeler le développement des troubles anxieux collectifs propres à notre époque [1]. On tentera ensuite de jeter un éclairage nouveau sur quelques-unes des manifestations psychologiques inhérentes à la mécanique du bouc émissaire, si souvent évoquée aujourd’hui pour expliquer les succès de l’extrême droite. Et c’est en tirant leçon de cette approche –à la fois psychologique et socio-politique- ainsi qu’en prenant en compte autant la composante des affects collectifs que celle du bouc-émissaire, que l’on tentera de mettre en évidence, quelques grandes orientations stratégiques possibles qui pourraient aider la gauche à retrouver –malgré bien des défis— les chemins de la victoire.

Tout le monde connaît la fameuse formule de Spinoza, "Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre". Quelque part, c’est ce que nous essayerons de faire ici. Plutôt que de seulement s’indigner du fascisme montant, en ridiculisant au passage les partisans de l’extrême droite et en se scandalisant de leurs discours et interventions, il s’agira de chercher à comprendre les conditions de possibilité de leur succès ; et cela, justement pour mieux par la suite réussir à les combattre.

I) Trois grandes vagues de peurs collectives

Si l’on se permet un retour rapide sur l’histoire du monde des 80 dernières années, on ne manquera pas de noter que depuis la fin de la dernière guerre mondiale (1945), se sont peu à peu développées à l’échelle du globe des conditions d’existence nouvelles qui ont donné naissance à une série de dangers collectifs inédits ; des dangers inconnus jusqu’alors, touchant de larges secteurs de la population du monde et dont les êtres humains étaient les premiers responsables. Ce sont ces dangers qui ont peu à peu participé à la constitution de peurs collectives grandissantes, plus ou moins conscientes, mais qui au fil des ans se sont super-posées les unes aux autres, en s’imposant de manière chaque fois plus aigüe à la conscience humaine planétaire : la menace d’un affrontement militaire nucléaire généralisé (1) ; le risque récurrent d’accidents de grande ampleur liés à la production massive d’énergie nucléaire (2) ; enfin le péril de dérèglements climatiques aux conséquences incalculables (3).

Mais là, avant toutes choses, il faut rappeler que –pour les êtres humains que nous sommes— la peur n’est pas mauvaise à priori. Elle représente une sorte de signal d’alerte, et face à un danger appréhendé, elle peut nous aider à rassembler nos énergies, à nous ressaisir et à mieux faire face à une quelconque menace. La peur n’est donc pas que mauvaise conseillère et pourrait être même, on le verra, symptôme de notre liberté. Il reste que dans le cas des grandes peurs collectives qui, depuis la dernière guerre mondiale, nous ont assaillis, il s’agit de peurs qui, à chaque fois, ont trouvé moins d’occasions de s’attaquer à leurs causes effectives. Ne trouvant pas de représentations adéquates pour y faire face, elles se sont donc peu à peu transmuées en angoisses indéterminées et sans objet, toutes prêtes à se fixer sur n’importe quel objet de substitution, faisant ainsi naître ce qu’on pourrait appeler des « angoisses nomades », ou encore des "angoisses contre-productives et paralysantes" [2].

Il reste que pour l’humanité d’après-guerre, la première sonnette d’alarme qui a résonné à ce propos fut celle du largage par l’armée états-unienne, de 2 bombes nucléaires sur les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, provoquant à elles seules près de 200 000 morts, tout en poussant le Japon à une capitulation sans condition. Elle n’en a pas moins fait réagir à l’époque beaucoup de citoyens du monde, et notamment le philosophe Jean-Paul Sartre qui a écrit à ce moment là :
Plus d’un Européen eût préféré que le Japon fût envahi, écrasé sous les bombardements de la flotte : mais cette petite bombe qui peut tuer cent mille hommes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. A la prochaine, la terre peut sauter, cette fin absurde laisserait en suspens pour toujours les problèmes qui font depuis dix mille ans nos soucis (...) La communauté qui s’est faite gardienne de la bombe atomique est au-dessus du règne naturel car elle est responsable de sa vie et de sa mort : il faudra qu’à chaque jour, à chaque minute elle consente à vivre. Voilà ce que nous éprouvons aujourd’hui dans l’angoisse (…). » [3]

On le voit ici, Sartre évoque l’angoisse, mais celle-ci garde dans sa philosophie existentialiste un côté positif, elle reste la compagne de la liberté. Elle peut se muer en un appel à la responsabilité collective librement assumée. Transparaît d’ailleurs dans cette approche philosophique, la marque d’un optimisme collectif et politique indéniable, et que l’on doit à la fin de la guerre (avec ses plus de 50 millions de morts !) ainsi qu’à la victoire des alliés sur le nazisme et le fascisme. Et rien n’indique à cette époque que l’humanité ne pourra pas faire face à ce défi si inédit : voilà que nous acquérons comme humanité le formidable privilège de devenir responsables de notre vie même !

La deuxième sonnette d’alarme qui a retenti à l’échelle du monde, s’est faite entendre un peu plus tard et par deux fois : tout d’abord à Tchernobyl (en ex URSS), le 26 avril 1986, puis à Fukushima, le 9 mars 2011 au Japon. Cette fois-ci, le danger appréhendé provenait de la fusion accidentelle du cœur de réacteurs nucléaires libérant dans l’atmosphère, sur de larges espaces et pendant de longues période de temps, des radiations potentiellement mortelles. Certes les victimes de ces accidents ont été bien moins nombreuses que dans les cas d’Hiroshima et Nagasaki, et les conséquences apparemment moins immédiatement désastreuses [4]. Il n’en reste pas moins que ce type de danger tend à faire désormais partie de l’équation énergétique de base de bien des sociétés contemporaines, installant dans leur mode de vie même un risque permanent et de longue portée, en particulier pour les 31 pays (en majorité industrialisés avancés) dans lesquels fonctionnent aujourd’hui 441 réacteurs nucléaires. Il faut noter aussi qu’au-delà de l’omerta sur les conséquences réelles et analysées sur le long terme de ces radiations nucléaire libérées, le danger a fini par toucher directement une des sociétés capitalistes techniquement la plus avancée, le Japon, laissant bien apercevoir qu’il n’y a pas là –pour les centrales nucléaires civiles— de garantie absolue, de solution technique infaillible aux risques qu’elles font naître.

Quant à la troisième sonnette d’alarme, elle a pu résonner dans les dernières décennies, plus spécialement à deux reprises : le 13 juin 1992, lors du sommet de la terre de Rio de Janeiro alors qu’on rappelait à l’humanité entière, l’urgente nécessité de protéger l’environnement et de se lancer dans ce qu’on appelait alors « le développement durable » ; puis le 12 décembre 2015 lors des accords de Paris signés par 193 pays et destinés à réduire ses émissions de CO2 pour tenter de maintenir les hausses de température sur la planète à 1,5 degrés. Cette fois-ci cependant, l’affaire est autrement sérieuse, car ce ne sont plus des bouffées guerrières qu’il faut parvenir à calmer, ou encore des manières de produire de l’énergie à grande échelle qu’il faudrait stopper, c’est l’ensemble de nos activités productives telles qu’elles se donnent à travers le capitalisme mondialisé qui sont frontalement mises en cause. Car ces activités productives, non seulement produisent des gaz à effets de serre augmentant la température globale et le risque de catastrophes climatiques, mais encore contaminent l’ensemble de la planète et détruisent une partie non négligeable des espèces vivantes qui s’y étaient développées. Plus encore, elles perturbent les conditions mêmes de possibilité de l’émergence et de la reproduction de la vie sur terre [5].

Il faut le dire cependant : ces 3 vagues de menaces s’accumulant au fil du temps les unes sur les autres ont eu d’autant plus d’impact qu’en parallèle s’est installée à partir des années 1980 et aux côtés d’une série de crises nouvelles [6] —économico-financière (2008), sanitaire (Covid, 2020), géopolitique (invasion de l’Ukraine (2022)—, une profonde crise du politique. Résultats : la puissance d’affirmation collective des sociétés humaines se trouve désormais en panne d’alternatives socio-politiques crédibles. Quant à la démocratie libérale, elle se retrouve enfermée dans la cage de fer du néolibéralisme, incapable de s’approfondir sous le poids des étroites règles du marché ; un marché néolibéral totalitaire qui apparaît dorénavant comme le seul horizon possible, lui-même bousculé par la crise récente de l’architecture des relations inter-étatiques nouées à la fin de la seconde guerre mondiale.

Il en résulte, plus particulièrement en Occident, une crise de la puissance publique, de l’organisation politique même de nos sociétés, se traduisant par d’importants sentiments collectifs de désorientation, de colères rentrées, de ressentiments, d’impuissance intériorisée, d’angoisses et de désarrois ainsi que de cynisme grandissant.

Tout est donc là pour faire naître et prospérer des angoisses nomades ou encore des " angoisses contre-productives et paralysantes" pouvant se fixer sur n’importe quel objet qu’on aura l’heur de brandir à la vindicte publique.

II) Le mécanisme psycho-sociologique du bouc-émissaire

Le mécanisme psycho-sociologique du bouc émissaire est souvent évoqué pour rendre compte de ces ennemis imaginaires que la droite extrême pointe du doigt et présente comme étant la source de tous les maux dont nos sociétés pourraient pâtir aujourd’hui. Mais que sait-on exactement de cette mécanique du bouc émissaire, qui semble pouvoir être vue comme une véritable constante anthropologique de l’humanité ? On la retrouve en effet très souvent à l’oeuvre dans les grands comme les petits groupes humains : depuis les juifs et tziganes vivant en Allemagne et envoyés dans les camps d’extermination par les Nazis des années 1930/40, jusqu’au jeune gay ou trans persécuté par une classe d’élèves straight dans une cour d’école du Québec. Dans chacun de ces cas, des différences culturelles, parfois minimes mais renvoyant à l’arbitraire et à la fragilité des coutumes culturelles du groupe dominant, suscitent –dans des conditions d’insécurité données— des sentiments plus ou moins conscients de peurs ou d’angoisses stimulant des réactions de défense passionnées et irrationnelles.

Ce mécanisme, on l’observe en effet plus particulièrement dans les situations de crise, de tension sociale, ou de conflit. Il permettrait au groupe dominant de maintenir une cohésion apparente, mais au prix de l’injustice et de la souffrance de la victime. C’est tout au moins la thèse la plus connue que défendait, l’anthropologue, théologien et philosophe René Girard, dans son ouvrage "La Violence et le Sacré". Selon lui, la désignation d’un bouc-émissaire a pour fonction de maintenir la cohésion d’une société, elle-même traversée de violences intestines nées de ce qu’il appelle la violence mimétique.

Mais sans reprendre ses thèses et suivre en tout cet auteur –dont certains développements hautement spéculatifs ont suscité bien des objections légitimes [7]—, ce qu’on retiendra à propos de la mécanique du bouc-émissaire, c’est quelque chose de socio-psychologiquement, beaucoup plus simple. Lorsque l’on a affaire à un groupe humain en difficulté et que l’on peut lui désigner un ennemi dont il aura désormais à se défendre (un bouc-émissaire), les membres de ce groupe, en s’unissant à l’encontre de ce danger imaginé, vont expérimenter une force nouvelle qui leur donnera l’impression de mieux faire face aux difficultés et fragilités qui les taraudent, chacun retrouvant une force d’affirmation que lui donne la cohésion apparente du groupe auquel il se lie plus étroitement. Dans les sociétés humaines, c’est en effet toujours à travers le renforcement de liens sociaux avec d’autres que l’individu accroît son propre pouvoir d’affirmation et affronte ses fragilités singulières. Et ce phénomène dérive en bonne partie de cette caractéristique humaine qui est d’être « une individualité sociale », c’est-à-dire, tout en même temps un individu capable d’une certaine autonomie, et un individu faisant étroitement corps avec la formation sociale ou la société à laquelle il appartient. C’est précisément cette double dimension de notre condition qui permet de comprendre pourquoi la mécanique du bouc-émissaire peut dans des périodes de crise prendre une telle importance pour chacun d’entre nous. Avec tous les défis collectifs que cela peut représenter, particulièrement à notre époque !

III) Contre-stratégie pour la gauche : trois orientations alternatives possibles

On le voit ces quelques indications données, tant à propos des angoisses collectives générées par notre époque qu’à propos de la mécanique du bouc-émissaire, permettent de mieux mesurer l’ampleur des défis auxquels la gauche est confrontée à l’époque actuelle. Le péril fasciste, la montée du populisme, de l’autoritarisme et des haines ethniques ou raciales brandies comme des bouc-émissaires, ne se combattront pas simplement en s’en scandalisant et en dénonçant haut et fort les horreurs que les unes et les autres peuvent effectivement représenter pour le futur. Elles ne se combattront efficacement que si on peut leur opposer une stratégie socio-politique qui prenne en compte ces réalités psycho-sociologiques et soit capable d’en tirer leçon pour les combats à venir.

Comment donc contrecarrer ces angoisses nomades, et contourner les logiques du bouc-émissaire à l’oeuvre ? Politiquement, il s’agit de s’attaquer à ce qui est à l’origine de ces peurs collectives qui se sont muées en angoisse, en émotions sans objets et à la recherche d’objets de substitution. Et il s’agit d’y parvenir en court-circuitant les mécanismes du bouc émissaire qui tendent à se constituer, en leur proposant un contenu différent, un contenu qui tout en même temps puisse collectivement rassurer et s’attaquer aux causes réelles de ces émotions. Ce n’est évidemment là rien de facile, et cela explique en partie des difficultés actuelles de la gauche, mais on peut tout au moins tenter de montrer à partir de quelles conditions combinées cela deviendrait possible.

1) La première de ces conditions, consiste à savoir reconnaître, affirmer et exprimer nos colères, rages et mal-être collectifs alimentés par le désordre établi contemporain. Il faut, comme disent Les Mères au Front du Québec, ne pas avoir peur de s’encolérer, et tout en même temps il faut ne pas avoir peur de nommer et de désigner clairement à tous quels sont nos ennemis, ou mieux dit encore quelles sont les sources réelles de nos maux actuels, et par conséquent de nos colères. Or, puisqu’on est de gauche, cela implique d’oser s’attaquer politiquement au capitalisme néolibéral, un système qui pris dans sa globalité et de par sa puissance matérielle, a alimenté au fil de l’histoire et ne cesse de reproduire de manière combinée, de multiples désordres, dominations et agressions caractérisées : exploitation des travailleurs et travailleuses, oppressions de genre et de « races (? ) », prédations environnementales, conflits de classes, guerres de tous contre tous, etc [8].

En se faisant donc beaucoup plus spontanément l’écho des désorientations, malaises et colères présentes partout dans nos sociétés et en particulier au sein des classes populaires, il s’agira d’oser clairement parler de rupture vis-à-vis du système capitaliste néolibéral mondialisé, notamment en pointant du doigt comme étant notre ennemi numéro un, l’oligarchie des milliardaires qui ne cesse d’accentuer les inégalités et de gouverner le monde selon ses seuls et propres intérêts, devenant ainsi la gardienne morbide d’un désordre établi chaque fois plus chaotique. Il faut donc ne pas craindre de dénoncer nos ennemis, comme par exemple le fait Bernie Sanders aux USA ! Si l’on veut tout à la fois rallier et rassurer celles et ceux qui, en colère, cherchent une solution aux drames qu’ils vivent, il faut savoir être sûr de soi et indiquer clairement là où gisent les problèmes de notre temps. Dans un sens, comme l’extrême-droite... qui se permet sans vergogne d’être sûre d’elle-même, alors qu’elle ne le fait pourtant que sur le mode mensonger, illusoire et mystificateur.

2) La seconde de ces conditions c’est de tout faire pour promouvoir —c’est-à-dire être à l’origine, être capable d’initier— des luttes populaires qui favorisent l’unité la plus large et nous remettent sur le chemin des victoires, et cela en mettant en oeuvre une pédagogie qui cherche avant tout l’accroissement de la force du camp populaire. Notamment pour reconstruire cette force collective véritable qui nous manque tant et dont le mécanisme du bouc-émissaire donne l’éphémère illusion aux groupes humains en difficulté. Face à l’urgence des dangers qui s’accumulent devant nous, il y a là d’ailleurs pour la gauche une tension difficile à assumer, entre la volonté de se lancer tout de go dans des luttes spontanées et radicales, et la volonté de participer à des luttes larges requérant au point de départ souvent une stratégie d’alliance laborieuse ; tension qui ne sera résolue que si la gauche parvient à se trouver à l’origine de ces luttes larges et à en apparaître comme l’acteur moteur, l’acteur qui les pousse en les radicalisant chaque fois plus loin [9].

En prenant ainsi en considération l’éparpillement dans lequel se trouvent les forces populaires, on aura pour préoccupation qu’elles se reconstituent, par-delà toutes les diversités dont elles sont constituées, comme une force sociale et politique suffisamment puissante et ample qu’elle se trouve capable de freiner efficacement la montée actuelle de l’extrême-droite fascisante. En ce sens, il s’agira pour la gauche d’oser se lancer dans des combats ou des luttes qui favorisent et permettent l’unité la plus large, ouvrant ainsi la possibilité d’authentiques victoires —aussi partielles soient-elles ; condition à tout élargissement et renforcement du camp même de la gauche et des classes populaires. On pourrait prendre à ce propos l’exemple –aussi limité soit-il par ailleurs— de la lutte récente menée contre les coupures dans l’éducation décrétées avant les vacances estivales par le Ministre de l’éducation du Québec d’alors, Bernard Drainville. C’est parce que se sont joints aux cris de colère des syndicats et des associations de parents, le mécontentement de la majorité des directions d’école, que le gouvernement a dû faire machine arrière, donnant tout au moins l’impression de reculer. On pourrait aussi évoquer l’appel des Mères au front du Québec le 8 mars 2025 qui a ainsi donné à cette journée, une dimension politiquement encore plus large, réunissant luttes des femmes et lutte contre le trumpisme fascisant dans une même action collective rassembleuse et porteuse d’espoirs.

3) La troisième de ces conditions combinées réside dans le fait de se donner les moyens –ici et maintenant— de rebâtir un grand récit socio-politique de gauche, rassembleur et positif autour duquel les angoisses collectives actuelles pourraient se rassembler et, au passage se transmuer en énergie transformatrice apaisée et stimulante.

En sachant qu’on ne peut pas seulement réagir aux attaques de la droite-extrême sur le mode défensif (avec toujours le risque d’être prisonnier du terrain de l’adversaire), il s’agira d’oser travailler à un projet politique global affirmatif qui, comme le rappelle l’historien français Patrick Boucheron après la tuerie de Charlie Hebdo en France, viserait à « s’aérer ensemble », c’est-à-dire à transmuer cette peur collective diffuse poussant au repli sur soi et à la défense identitaire, en une énergie transformatrice et positive, une énergie citoyenne susceptible de s’attaquer aux sources véritables de nos malaises et mal-être contemporains : les inégalités socio-économiques et malaises culturels générés par le capitalisme néolibéral mondialisé. En somme, il s’agira de faire entendre, comme le dit Roger Martelli : « le grand récit d’une société rassemblée et apaisée par l’égalité, le respect de chacune et de chacun, la citoyenneté, la solidarité et la sobriété » [10]. C’est là, à vrai dire, une tâche de grande ampleur et qui va à l’encontre de bien de nos réflexes immédiats, dans la mesure où il s’agit dans ce grand récit à reconstruire ensemble, de prendre le contre-pied des idéologies néolibérales et post-modernes à la mode et par conséquent largement hégémoniques, voulant que spontanément toute chose ne soit vue que sur le mode individualisé, ou à travers des silos particularisés et séparés : luttes des femmes, luttes autochtones, luttes anti-racistes ou décoloniales, luttes écologistes, luttes LGBTQIAS + [11], etc.

En conclusion

Il faut le dire : pour qu’elles puissent atteindre leurs objectifs déclarées, ces trois orientations de fond devraient pouvoir être menées de front, réalisées d’un même mouvement. Ce qui représente un défi de taille pour l’ensemble des forces de gauche. Mais peut-être est-ce là la raison ultime de ce texte : montrer qu’il n’y a rien d’aisé à lutter contre fascisme, et que si l’on veut le combattre avec efficacité, remporter des victoires sur lui, il faut savoir prendre la mesure des enjeux qu’il met en branle, comprendre l’ampleur des défis qui se dressent devant nous. Après tout, n’est-ce pas à ce prix que la gauche a pu être dans le passé pour les communautés humaines ce « sel de la terre » si indispensable ? Et n’est-ce pas à la gauche d’aujourd’hui de reprendre ce flambeau, en sachant –comme dit Walter Benjamin— qu’elle est attendue par les générations passées pour que leurs rêves de justice, d’égalité, de solidarité puissent voir enfin le jour ? En fait, c’est sur nos épaules —nous les vivants d’aujourd’hui— que reposent ces aspirations millénaires à ce qu’existent et perdurent plus d’égalité, de liberté et de convivialité entre les humains. Saurons-nous les reprendre à notre compte et en réaliser ici et maintenant les promesses ? C’est tout au moins ce à quoi il faut s’employer de toute urgence si l’on veut juguler l’ensemble des dangers qui – à la manière des drames vécus dans les années 30— sont en train de barrer de manière si préoccupante notre avenir.

Pierre Mouterde
Août/septembre 2025


[1Il existe dans le camp de la gauche une vaste tradition théorique de recherche touchant aux caractéristiques psychologiques collectives de la subjectivité humaine. Que l’on pense par exemple aux thèses de Wilhelm Reich des années 30, au freudo-marxisme des années 60 et 70 ou à certaines thèses de Marcuse ou de l’École de Frankfort. Plus récemment Frédéric Lordon a abordé cette thématique en tentant de combiner la tradition spinoziste et les apports de la psychanalyse, lacanienne ou non. Voir Frédéric Lordon, Sandra Lucbert, Pulsion, La découverte, 2025. Voir aussi dans l’actualité récente, le débat Frédéric Lordon/Houria Bouteldja : Du capitalisme, du racisme et de leurs rapports, https://www.youtube.com/watch?v=D1yzj7RkaNE

[2Comme le fait remarquer Alain Deneault dans une entrevue destinée à être prochainement publiée : « Freud explique en 1915 dans la Métapsychologie que dans le processus primaire, la génération de pulsions s’accompagne de représentations. Même dans l’inconscient, il y a un couplage affect-représentation. C’est la raison pour laquelle dans nos rêves, on rêve à des images, on rêve à des gens. C’est la raison pour laquelle on fait des lapsus. C’est qu’inconsciemment, les pulsions sont toujours, en quelque sorte, greffées à des représentations. La représentation est véhiculée par un affect. »

[3Voir la revue, Les temps modernes, octobre 1945. (p. 165-166)

[4Pour Tchernobyl, il y aurait eu de 28 victimes (selon le gouvernement) à 4 000 victimes (selon l’ONU) et à 200 000 sur tout le continent européen (selon Greenpeace). Pour Fukushima, au-delà des 22 500 morts provoqués par le tsunami et alors que 80% de la radioactivité a été poussée par des vents favorables vers l’océan, il y aurait eu, au-delà du seul mort déclaré, de 600 à 3 000 décès dus aux conséquences à moyen et long terme des radiations.

[5Alors qu’au Canada la moyenne des émissions de GES entre 2016 et 2020 était de 19,4 tonnes par habitant, soit 4 fois la moyenne mondiale d’émissions par habitant (le Québec atteignant de son côté le chiffre de 8,6 tonnes), il faudrait selon les experts du GIEC que les émission moyennes par habitant à l’échelle planétaire puissent être réduites à 2 tonnes pour espérer respecter l’objectif de l’Accord de Paris de 2015, soit limiter le réchauffement à +1,5 degré Celsius par rapport à l’ère industrielle. Voir Alexandre Shields, Le Devoir du 4 janvier 2023, Le Canada est encore loin du compte. A ne pas y arriver (ce qui reste l’hypothèse la plus plausible), on s’exposerait —suite à l’élévation du niveau des mers, l’apparition de phénomènes météorologiques extrêmes et la mortalité massive des plantes et des animaux, etc.— à des conséquences dramatiques touchant à la vie comme aux conditions d’existence de millions d’humains, particulièrement ceux vivant dans les pays du Sud.

[6On pourrait rajouter à ce cocktail de facteurs, celui du caractère de plus en plus « liquide » de la société capitaliste contemporaine, faisant que valeurs et institutions collectives tendent à se précariser et se fluidifier chaque fois plus. Voir à ce propos les thèses de Zygmunt Bauman dont le point de départ analytique git dans ces quelques formules du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels : « Ce bouleversement continuel de la production, cet ébranlement ininterrompu de tout le système social, cette agitation et cette perpétuelle insécurité distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes (…) Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané (...) »

[7Le mécanisme du bouc émissaire, René Girard dans son ouvrage La Violence et le Sacré, en a étudié de près le phénomène, mais en le couplant à une explication de type spéculatif : selon lui, le désir mimétique chez les humains consiste à imiter ceux qui désirent, à vouloir donc ce qu’ils désirent, l’objet du désir étant d’autant plus précieux qu’il est déjà désiré par quelqu’un. En fait pour lui, tout désir d’avoir est un désir d’être plus que nous sommes, nous faisant entrer les uns les autres dans une logique de rivalité mimétique. Depuis cette perspective, la violence est contagieuse parce qu’elle est mimétique. D’où, la solution religieuse de remplacer la violence de tous contre tous, par la violence faite à un seul, par le sacrifice d’un seul, et que par exemple la Fête juive du Yom Kippour (rituel qui consiste à purifier la communauté de ses fautes) rappelle à sa manière. Voir à ce propos :
https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&q=le+m%C3%A9canisme+du+bouc+%C3%A9missaire#fpstate=ive&vld=cid:0817421c,vid:QYTKoHPrKxI,st:0 fautes) rappelle à sa manière. Voir à ce propos :
https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&q=le+m%C3%A9canisme+du+bouc+%C3%A9missaire#fpstate=ive&vld=cid:0817421c,vid:QYTKoHPrKxI,st:0

[8En termes plus clairement politique, cela signifie se défaire des orientations sociales-libérales ou même socio-démocrates classiques –globalement réformistes et aujourd’hui largement dominantes— qui ne remettent pas clairement en cause les logiques du profit capitaliste ou d’aliénations subséquentes, imaginant par exemple possible d’accoucher d’un capitalisme vert.

[9Une telle orientation implique bien sûr d’imaginer des luttes autant dans la rue et que dans les urnes, mais surtout de les penser à travers une stratégie qui vise à leur élargissement et radicalisation progressive, en reprenant à son compte la tradition du « front unique », c’est-à-dire cette volonté de réaliser, de la base au sommet, l’unité la plus large possible de tous les membres du camp populaire. Bien loin en tout état de cause, de la lutte « classe contre classe » initiée par la 3ième internationale entre 1929 et 1934 et qui a conduit à la division des forces de gauche ainsi qu’à leur affaiblissement vis-à-vis du péril fasciste d’alors.

[10Il s’agit là d’un travail de fond qui appelle à penser –non pas les intersections—, mais ce qui pourrait les réunir, c’est-à-dire ce qui rassemblerait les différentes oppressions alimentées (ou repris à son compte) par le capitalisme, dans un projet de transformation sociale et politique qui les englobe et les ramène à une même lutte générale. Les travaux de Nancy Fraser sur la nécessaire combinaison entre luttes pour la reconnaissance et luttes pour la redistribution, ou encore les efforts des éco-socialistes, ou des féministes anti-capitalistes pour faire naître des synthèses théoriques qui rassemblent des champs de luttes trop longtemps différenciés, devraient dans ce cadre être approfondis, voir élargis à d’autres thématiques devenues problématiques aujourd’hui (comme la technique !).

[11Expression de luttes nécessaires menées au nom de la reconnaissance de la dissidence sexuelle, ces appellations différenciées s’additionnant les unes aux autres au fil des ans, et revendiquées comme telles par ceux et celles qui luttent avec raison à l’encontre du modèle de sexualité hétéro-normatif dominant, sont précisément le signe de cette difficulté de penser la globalité des choses, de s’extraire de cette fragmentation conceptuelle si symptomatique des difficultés de notre époque.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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