Édition du 10 septembre 2019

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Asie/Proche-Orient

Tensions sociales en Chine du Sud : vers une grève générale ? (1ère partie)

Presse-toi à gauche ! entreprend la publi- cation d’un long article sur la situation de la classe ouvrière en Chine. La recherche de Jean Ruffier montre les tensions qui s’accu- mulent dans l’atelier du monde et que les mobilisations chez Honda notamment pourraient être les signes avant-coureurs de confrontations majeures entre les salariéEs des grandes entreprises et le patronat chinois.

L’issue de ces luttes pourraient influer sur le rapport de force à l’échelle mondial. L’ère des ouvriers chinois obéissants et mal payés touche à sa fin. Une étude du CNRS dans le Sud de la Chine montre une combativité nouvelle qui pourrait déboucher sur une grève générale.

Si le Sud de la Chine – particulièrement la province du Guangdong – est devenu l’atelier du monde, cela est dû à plusieurs raisons ; mais la plus mentionnée est celle de l’existence d’une main d’œuvre travailleuse, obéissante, et acceptant sans rechigner bas salaires et mauvaises conditions de travail.

Ces vingt dernières années, la croissance a été ininterrompue et les salaires ont peu bougé. Les statistiques officielles chinoises montrent même que ces salaires auraient plutôt diminué en proportion du produit industriel brut.

Un printemps ouvrier en Chine du Sud ?

Depuis un an, on voit se multiplier les conflits du travail. De ce fait, les salaires montent. Les journaux ont même fait état de plusieurs conflits, dans des entreprises taïwanaises ou japonaises, lesquels se sont soldés par de très conséquentes hausses de salaires. Le mouvement est tellement fort que de plus en plus d’observateurs parlent de la possibilité d’une grève générale en Chine du Sud.

Sans pouvoir prédire ce qui relève de l’imprévisible, il nous semble que les conditions sont réunies pour un printemps ouvrier en Chine du sud, explosif ou rampant, mouvement qui a déjà commencé ; tout porte à penser qu’il va se développer dans les mois qui viennent.

Le Centre franco-chinois de recherches sur les organisations, de l’université Sun Yatsen à Canton, a mené des observations de terrain et des discussions avec les entreprises, les syndicats, les activistes et les pouvoirs politiques dont nous voudrions rendre compte dans cet article et qui permettent de se faire une idée de ce à quoi il faut attendre.

Pourquoi fait-on grève ?

Mancur Olson est un économiste américain célèbre pour une théorisation de l’action collective publiée en 1965. D’après lui, la grève est d’abord le résultat d’un calcul : les ouvriers regardent ce qu’ils risquent de perdre (heures non-payées, répression) et ce qu’ils risquent de gagner (augmentation de salaires).
Cette idée de recherche de l’intérêt correspond bien à l’état d’esprit de nombres d’ouvriers chinois. D’après Olson, il n’y a pas de grève sans contrainte, car on a toujours intérêt individuellement à ce que les autres fassent grève pour avoir une augmentation, mais pas à faire soi-même grève pour ne pas perdre de salaire.

La contrainte demande un minimum d’organisation, et cela explique pourquoi les grèves étaient si difficiles à organiser jusqu’ici en Chine, car on sait à quel point l’Etat chinois écrase violemment tout début d’organisation concurrente du Parti.
Les ouvriers d’aujourd’hui ne ressemblent guère à ceux d’hier. Dans la Chine des trente premières années du régime communiste, être ouvrier voulait dire avoir un certain niveau d’instruction et le privilège de travailler pour l’Etat. C’était une fonction enviée.

Les réformes ont réduit considérablement l’importance numérique des ouvriers d’entreprises d’Etat au profit d’entreprises privées. Celles-ci ont massivement embauché des jeunes sans instruction venus des campagnes pauvres.

Une nouvelle génération d’ouvriers

Trente ans après le décollage industriel, nous sommes maintenant à la deuxième génération d’ouvriers d’origine rurale. Cette deuxième génération est plus instruite que ne l’était la première. Elle a l’expérience de la première génération, et surtout elle n’a connu que la croissance.

La première génération d’ouvriers d’origine rurale avait connu la guerre civile et des périodes de famine. La génération actuelle sait ce qu’est la misère, mais elle a rarement été confrontée à la famine, et très exceptionnellement à la répression. C’est une génération qui croit en son avenir.

Ces ouvriers ont quitté des villages que les jeunes fuient et où sévit un chômage endémique. Le revenu moyen des paysans chinois tourne aujourd’hui autour de 100 euros par an, celui des ouvriers est dix fois supérieur. Les ouvriers d’origine rurale ont donc expérimenté une véritable promotion sociale.

Vingt ans d’observation des usines chinoises m’ont montré des évolutions dans les mentalités de ces ouvriers, évolutions que nous lions à l’expérience concrète vécue par ces derniers. Il est impossible de décrire la variété des opinions des ouvriers chinois, mais on peut tenter de sortir certaines constantes de discours lorsque ces derniers renvoient à des situations observées.

La presse insiste beaucoup sur les conditions de travail qui ne sont souvent pas meilleures que dans les autres pays du tiers-monde. Ces conditions du travail sont naturellement mal vécues, mais elles sont aussi perçues comme une fatalité, et, globalement, ne se dégradent pas.

Par contre, l’intensité au travail monte. Il y a vingt ans, la plupart des usines que j’observais n’avaient pas des conditions de travail enviables, mais le rythme de travail était rarement soutenu.

Il y avait de nombreuses raisons à cela : d’une part, les salaires étaient si bas qu’il n’était pas nécessaire d’exiger une forte quantité de travail. Peut-être la raison principale est qu’il n’est pas simple de faire travailler des ouvriers.
Si on travaille trop, on finit par s’user, même si on est Chinois

Taylor a bien montré qu’il faut mobiliser beaucoup de travail intellectuel pour parvenir à augmenter l’intensité au travail, et les usines chinoises manquent d’organisateurs. C’est donc très progressivement que les rythmes de travail y ont augmenté. Les horaires se sont allongés du fait d’une demande croissante de travail.

Les employés et les cadres ont aussi connu une croissance de l’intensité de leur travail. Les salariés chinois ne rechignaient pas à travailler longtemps, mais l’intensité de leur travail et l’amélioration de leur qualité de vie justifiaient cela.
Dans les dernières années du XXe siècle, les ouvriers réclamaient plus d’heures de travail car ils voulaient augmenter leur revenu, le travailler plus pour gagner plus était très à la mode à l’époque. Cette boulimie de travail a nourri une forme de nationalisme triomphant.

Au cours des années 2004-2006, nous entendions des amis chinois qui se gaussaient de la supposée paresse des Occidentaux, lesquels, selon eux, étaient plus soucieux de multiplier les jours de repos que de développer leur économie nationale. Ils nous disaient que l’économie chinoise allait devenir la plus puissante car les Chinois, eux, ne craignaient pas le travail, et acceptaient de travailler beaucoup pour des salaires limités.

Ces discours s’entendent moins aujourd’hui. Il faut dire que les rythmes de travail se sont accrus. Il faut dire aussi que l’on peut travailler intensément pendant plusieurs années, mais pas indéfiniment. Si on travaille trop, on finit par s’user, même si on est Chinois.

Travailler moins et gagner plus

Aujourd’hui, nous entendons nombre de Chinois dire qu’ils veulent moins travailler. Les ouvriers mettent plus souvent l’investissement dans le travail en relation avec les gains qui en résultent. Ils émettent souvent des constats désabusés :
« On a travaillé de plus en plus dur pendant des années, et regardez qui s’est enrichi – pas nous ! »

Si ces ouvriers gagnent plus que leurs parents, ils se trouvent aussi dans un monde plus compliqué. Les salaires des ouvriers chinois n’ont pas augmenté au rythme de la croissance économique chinoise. Ils restent des salaires de pays du tiers-monde dans une région qui arrive au PIB par habitant des pays européens les moins aisés.

Faire sa vie comme ouvrier devient un casse-tête. Les prix du logement se sont envolés. Alors que la majorité des urbains possèdent leur logement, les ouvriers se rendent compte qu’ils n’y arriveront pas. Se marier implique de trouver un logement en dehors des dortoirs bon marché. Elever un enfant en ville s’avère souvent hors de portée financière pour un ouvrier. Le choix est souvent fait de laisser l’enfant aux grands-parents à la campagne, ou de repousser indéfiniment la naissance. Et depuis peu, les coûts de la nourriture s’envolent.

Il y a quelques années, les ouvriers auraient pris leur sort avec fatalité, car ils ne voyaient pas de moyen d’amélioration. Mais aujourd’hui, ils ont entendu parler des salaires obtenus dans d’autres usines à la suite de grèves, et ils trouvent qu’ils sont mal payés. Ils n’ont pas connu de répression, sont habitués à changer d’entreprise facilement et ils ne craignent pas le chômage ; dès lors, ils n’ont pas peur de faire grève.

Il faut dire qu’à la différence de leurs parents, ces ouvriers sont généralement des enfants uniques, c’est-à-dire qu’ils ont été habitués à des adultes qui leur cèdent tout : ils supportent d’autant plus mal les frustrations.
S’ils ne se mettent pas plus souvent en grève, c’est que la plupart d’entre eux ne savent pas comment s’y prendre.

La semaine prochaine :
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