Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Congrès de Québec solidaire (novembre 2019)

Transition à l'indépendance : ne pas mettre la charrue avant les boeufs !

Parmi les sujets importants à l’ordre du jour du prochain congrès de Québec solidaire, les 15, 16 et 17 novembre prochain, il y a celui concernant la transition à l’indépendance, concernant donc la façon dont QS anticipe le déroulement du scénario indépendance. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les commissions « souveraineté » et « politique » du parti, tout comme le « collectif Option nationale », semblent avoir décidé d’en finir avec cette question de manière bien expéditive, faisant l’impasse sur une série de problèmes et de questionnements majeurs. À avoir l’impression que certains veulent mettre la charrue avant les boeufs !

Il y aura seulement une heure et demie qui sera réservée à cette question au congrès de novembre. Et c’est la première remarque que l’on pourrait faire : alors qu’il s’agit d’une question clef et très controversée, une question ayant alimenté bien des débats orageux au sein de QS et qui a été l’une des pierres d’achoppement au moment de la fusion avec Option nationale, voilà qu’on a l’impression qu’on veut régler cette question comme si de rien n’était. Et comme si les ex-membres d’ Option nationale nous revenaient avec leurs a priori du passé (le rapatriement de la LIT (lois, impôts, traités) et voulaient les glisser là — mine de rien— dans cette transition à l’indépendance, ajoutant une série de mesures tirées de leur programme d’antan, et qui devraient être prises entre le moment de l’élection d’un gouvernement de QS et la mise en place d’une constituante.

Et cela sans jamais — c’est là le point important— qu’il n’y ait eu des débats sérieux au sein du parti et de ses différentes instances alimentés par des textes de fond (mettant en opposition des thèses alternatives), pour se préparer à réfléchir collectivement (et non pas de manière séparée, les ex d’ON d’un côté, le reste du parti de l’autre) à ces enjeux de fond. Des enjeux qui ne peuvent plus — on ne le dira jamais assez— être traités en ce début du 21e siècle, comme ils l’ont été au cours des années 80 et 90 du siècle dernier.

L’originalité intrinsèque de la position de QS

Car on ne s’y trompera pas, c’était là — au-delà d’indéniables ambiguïtés initiales— l’originalité de la position première de QS.

Parce que Québec solidaire voulait s’employer à réactualiser la marche à l’indépendance loin des échecs et erreurs de l’héritage péquiste, parce qu’il voulait en même temps prendre en compte les paramètres nouveaux de la situation politique (bien différents de ceux des années 60-70) et en même temps mettre en son centre le paradigme d’une souveraineté qui soit de part en part populaire et démocratique, il a opté pour l’idée de la constituante, d’un processus constituant. Un processus constituant pensé comme expression d’une souveraineté populaire en marche, comme moyen de stimuler et d’élargir la mobilisation citoyenne (ainsi que les rapports de force politique en faveur de l’indépendance), comme façon aussi de mieux résister aux entreprises de délégitimation menée par le camp fédéraliste [1].

Plus encore à travers le processus constituant, on se donnait les moyens de pallier à cette difficulté centrale posée par le système électoral actuel : celle de pouvoir, pour un parti dit majoritaire, d’arriver au gouvernement avec seulement 36 ou 37% des suffrages, et par conséquent être en mesure d’imposer des orientations politiques qui ne sont pas pour autant le reflet des aspirations d’une majorité de la population [2]. La constituante aurait justement ce mérite d’aider, suite à l’élection d’un gouvernement QS (pas complètement majoritaire), à la radicalisation de larges secteurs de la population, à l’élargissement démocratique du soutien à l’indépendance, en montrant que la souveraineté d’un peuple, renvoie d’abord à sa capacité à reprendre concrètement du contrôle sur ses propres conditions d’existence, notamment en fixant des balises juridiques premières sur tout ce qui fait sa vie quotidienne : la protection de l’environnement, l’égalité hommes /femmes, l’accueil des immigrants, la justice sociale, l’organisation du travail, etc. Quand on sait, comme à QS, que question sociale et question nationale sont étroitement imbriquées, tout cela fait partie de l’indépendance, est aussi du ressort de ces lois auxquelles on choisit librement d’obéir, en toute souveraineté ! Seul ce mouvement de reprise de pouvoir collectif a quelque chance de rendre plus attrayante la marche à l’indépendance, notamment pour ceux et celles qui, traditionnellement en position subalterne et largement majoritaire, font soudainement l’expérience –parce qu’ils ont participé directement à leur élaboration— de pouvoirs collectifs qui enfin leur reviennent de plein droit.

Des ambiguïtés levées

Il est vrai que cette idée de constituante, parce que nouvelle, parce que pas suffisamment réfléchie, travaillée, mûrie au sein de QS, n’avait pas été, pour certains tout au moins, explicitement pensée autour de la question de « faire un pays », laissant planer une série d’inconnues stratégiquement bien contre-productives et fort peu réalistes pour un parti au projet indépendantiste comme QS. Mais comme il l’a été explicitement demandé par les membres d’ON lors de leur rapprochement avec QS, des ajustements nécessaires ont été apportés en ce sens. Mais une fois cette clarification indispensable posée, vouloir aller plus loin consisterait à bousculer la philosophie d’ensemble du projet démocratique et populaire de QS, ou plus exactement conduirait à réduire à rien cette souveraineté populaire en acte dont il se fait le champion, puisque tout le cadre dans lequel elle pourrait s’exprimer aurait préalablement été fixé (y compris sa dimension républicaine) par une série de décrets gouvernementaux. Avec pour seul résultat de faire de l’élection une élection référendaire !

Il est vrai que la position d’ON peut conforter les indépendantistes purs et durs au sein du parti, parce qu’elle cherche à formellement instaurer une rupture claire en termes de pouvoirs immédiatement rapatriés, et par conséquent en termes d’indépendance formellement effectuée. Mais justement il ne s’agit que d’une rupture formelle, que d’une rupture pensée d’en haut, que d’une rupture effectuée depuis le seul gouvernement. Et qui fait l’économie de tout ce travail de mobilisation sociale et d’élargissement populaire et démocratique indispensable ; pièce maîtresse d’une stratégie qui ne pourra être victorieuse que si elle parvient à rallier à sa cause la très grande majorité des secteurs populaires et des couches moyennes.

Aussi plutôt que de trancher d’emblée ce débat vis-à-vis duquel rien ne presse, ce que nous recommanderions ici serait de déposer tous ces amendements en s’engageant par ailleurs à prendre le temps de travailler collectivement et en profondeur toutes les dimensions de cette question ; une question qui en fait est tout à fait centrale et décisive, car à travers elle se dessine toute la philosophie d’accession au pouvoir à laquelle aspire QS .

Autrement.... ce sera définitivement... mettre la charrue avant les bœufs.


[1Sur une courte période, par exemple au cours d’un mois de campagne référendaire, il reste facile pour le camp fédéraliste de mettre KO, en termes de propagande médiatique, tous les efforts d’un parti indépendantiste.

[2Et cela d’autant plus si on imagine que Qs pourrait arriver au gouvernement en alliances avec d’autres forces moins indépendantistes que lui.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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