Édition du 24 novembre 2020

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États-Unis

USA : de QAnon à Kyle Rittenhouse, la droite s'enfonce toujours plus dans une réalité alternative

L’instabilité est une caractéristique permanente du capitalisme, mais la pandémie de coronavirus a introduit un tout nouveau niveau de volatilité. Dans la tourmente, la droite usaméricaine rêve plus fébrilement que jamais d’apocalypse et d’héroïsme.

tiré du site de Tlaxcala
Original : From QAnon to Kyle Rittenhouse, the U.S. right is sinking deeper into an alternate reality

Le 19 août, le président Donald Trump a émis un signe d’approbation aux partisans de la théorie conspirationniste de QAnon, qui soutient que le président se bat secrètement pour sauver le monde d’un réseau pédophile satanique d’élite, en les appelant « des gens qui aiment notre pays ».

Une semaine plus tard, le 26 août, l’animateur de Fox News, Tucker Carlson, a exprimé sa sympathie pour, avec Kyle Rittenhouse, un adolescent qui a tué deux manifestants de Black Lives Matter du Wisconsin et en a mutilé un autre. Carlson a laissé entendre que Rittenhouse estimait qu’il « devait maintenir l’ordre quand personne d’autre ne le faisait ».

Au premier coup d’œil, ces provocations peuvent paraître déconnectées l’une de l’autre. Mais elles sont profondément imbriquées. En l’espace d’une semaine, Trump et Carlson ont tous deux donné le feu vert à des éléments extrémistes de droite, les complotistes de QAnon d’une part et des aventuristes armés pro-police d’autre part. Ce faisant, ils se sont tous deux inspirés du même récit fondamental : que les rues de l’Amérique - en particulier les villes gérées par les Démocrates, mais aucun endroit n’est sûr - regorgent de hors-la-loi, agents de l’anarchie qui bafouent l’autorité, terrorisent les innocents et menacent la civilisation elle-même. Ainsi, l’extrémisme de droite assiégé, dans une variante ou une autre, n’est pas vraiment extrême. Il est rationnel, voire héroïque et patriotique.

Trump a joué au con à propos de QAnon, bien qu’il le connaisse, évidemment. La plupart des USAméricains qui savent lire les informations en connaissent maintenant les grandes lignes, et Trump regarde les infos plus que quiconque, sans parler du fait qu’il est fasciné par tout ce qui le met en vedette, ce que fait QAnon. Mais alors même qu’il tentait de minimiser sa connaissance de QAnon et de sa folie fondamentale, il a aussi avancé l’idée que lui et son administration défendent le monde contre la destruction totale par des malfaiteurs de l’ombre, thème qui est au cœur du discours de QAnon..

Trump : Je ne sais pas grand-chose sur le mouvement, si ce n’est que je comprends qu’ils m’aiment beaucoup, ce que j’apprécie. Mais je ne sais pas grand-chose sur le mouvement. J’ai entendu dire qu’il gagne en popularité... Ce sont des gens qui n’aiment pas voir ce qui se passe dans des endroits comme Portland et des endroits comme Chicago et New York et d’autres villes et États. Et j’ai entendu dire que ce sont des gens qui aiment notre pays et qui n’aiment tout simplement pas voir ça. Je n’en sais rien, à part qu’ils sont censés m’aimer, et ils aimeraient aussi voir les problèmes dans ces régions, en particulier les régions dont nous parlons, disparaître, parce qu’il n’y a aucune raison pour que les démocrates ne puissent pas diriger une ville, et s’ils ne le peuvent pas, nous enverrons tout ce qu’il faudra de fédéraux, que ce soit des militaires ou des policiers, tout ce qu’ils voudront, nous les enverrons et nous réglerons leurs problèmes en vingt-quatre heures ou moins.

Reporter : Le point essentiel de la théorie [de QAnon] est cette croyance que vous sauvez secrètement le monde de ce culte satanique de pédophiles et de cannibales. Est-ce que ça correspond à ce que vous faites ?

Trump  : Bon, ça, je ne l’ai pas entendu. Mais est-ce que c’est censé être une bonne ou une mauvaise chose ? Si je peux aider à sauver le monde des problèmes, je suis prêt à le faire. Je suis prêt à m’investir. Et c’est ce que nous faisons, en fait. Nous sauvons le monde d’une gauche radicale qui veut détruire ce pays. Et quand ce pays disparaîtra, le reste du monde suivra.

Naturellement, les partisans de QAnon n’ont pas interprété ces remarques comme une répudiation de leur vision du monde, mais ils ont plutôt pris ça comme un encouragement à continuer sur la même bonne voie. Galvanisés, ils ont organisé des rassemblements - qualifiés de protestations inoffensives contre « le trafic d’ enfants », avec des participants portant des t-shirts « Child Lives Matter » [les vies d’enfant, ça compte] - dans des dizaines de villes du pays samedi dernier, quelques jours seulement après les commentaires de Trump.

L’animateur de Fox News, Tucker Carlson, a soigneusement évité les QAnon. Ce n’est pas son style. Mais il a fait une promotion agressive du récit de base sur le chaos nébuleux mais croissant conçu par ceux qui cherchent consciemment à démanteler la société et mis en œuvre par leurs fantassins progressistes manipulés.

Lorsque la deuxième vague de manifestations Black Lives Matter a commencé, Carlson en a parlé en des termes sinistres, les caractérisant comme étant d’une violence aveugle et accusant ces manifestations de constituer « une forme de tyrannie » et de représenter « une menace pour chaque Américain ». Ces commentaires sont conformes à la rhétorique habituelle de Carlson, qui donne l’impression générale que des hordes d’envahisseurs ennemis - des immigrants d’Amérique centrale aux étudiants politiquement corrects – font en permanence des brèches dans les murs du château.

Les commentaires de Carlson sur les actions de Rittenhouse, qui a franchi les frontières d’État avec un fusil d’assaut pour aider la police à contrôler les foules et, comme il l’a dit, « la protéger des citoyens  », sont parfaitement révélateurs de la rhétorique de Carlson sur le déroulement des manifestations. Comme Trump, Carlson a laissé entendre que la police aurait dû être plus agressive avec les personnes qui protestaient contre le tir de la police de Kenosha, Wisconsin, sur Jacob Blake :

Kenosha a sombré dans l’anarchie parce que les autorités en charge de la ville l’ont abandonnée. Les responsables, depuis le gouverneur jusqu’au bas de l’échelle, ont refusé d’appliquer la loi. Ils ont pris du recul et ont regardé Kenosha brûler. Sommes-nous donc vraiment surpris que les pillages et les incendies criminels aient débouché sur des meurtres ? Sommes-nous choqués que des jeunes de dix-sept ans armés de fusils aient décidé de maintenir l’ordre alors que personne d’autre ne voulait le faire ?

La police était déjà agressive : elle a utilisé de grandes quantités de gaz lacrymogènes contre les manifestants et a même accueilli l’aide de civils armés qu’elle percevait comme étant de son côté. Les reproches du chef de la police de Kenosha rendant les manifestants responsables des actions de Rittenhouse, et les commentaires du shérif de Kenosha en 2018, qui ont refait surface récemment, dans lesquels il recommande d’enfermer les voleurs à l’étalage noirs et autres « déchets d’humanité » dans des « entrepôts » jusqu’à ce qu’ils « périssent » et « disparaissent complètement », ne suggèrent pas que le gratin policier était susceptible de faire bon accueil aux manifestants de Black Lives Matter. Mais l’image que Carlson veut donner est celle d’un gouvernement négligent par malveillance, qui ne fait rien pour protéger les personnes innocentes pendant que le monde craque aux coutures.

Des millions de personnes ont entendu les prophéties de malheur et les menaces exagérées de ce genre de la part de Carlson and Co. depuis des années. Beaucoup d’entre eux ont été poussés par des commentaires comme les siens et la mythologie qu’ils construisent pour naviguer sur la toile dans la peur et l’indignation. Une bonne partie d’entre eux ont trouvé le chemin du monde des théories du complot et de l’extrémisme réactionnaire, qui encouragent tous deux le vigilantisme [auto-justice].

Après avoir mijoté un certain temps dans ce bouillon de haine et d’horreur, où leur sens de la réalité se déforme et s’effiloche, un certain nombre de personnes finissent par décider de prendre les choses en main. Certains poursuivent des civils qu’ils prennent pour des pédophiles avec leur voiture ou trament des complots pour faire des descentes dans des foyers d’accueil. D’autres patrouillent contre les protestations contre l’injustice raciale avec des AR-15 - non seulement pour soutenir mais, dans leur esprit, pour devenir personnellement la « mince ligne bleue » entre la civilisation et le chaos.

L’air du temps pestilentiel

Ces idées sont dangereuses. Dans le cas de Rittenhouse, elles ont fait deux morts. Afin de les combattre, nous devons comprendre pourquoi elles gagnent du terrain.

La vérité, c’est que le monde craque aux coutures. Depuis des décennies, la stabilité de la vie de nombreux USAméricains a été sapée par des politiques et des processus qui permettent à une poignée de riches d’accroître leurs profits et les mettent à l’abri des impôts. La transformation sociale constante est endémique au capitalisme. Mais ce processus est accéléré et intensifié par le néolibéralisme, qui rencontre une faible opposition quand il favorise l’austérité et la privatisation, supprimant ainsi des sources de stabilité sans beaucoup de pression pour les remplacer par quoi que ce soit.

Il en résulte, depuis un demi-siècle, une volatilité et une aliénation croissantes, un sentiment de dislocation presque universel. Ce sont les travailleurs qui portent le poids des processus matériels qui ont déclenché ce type de désintégration. Mais tout le monde habite ce monde ensemble et tout le monde, qu’il soit riche ou pauvre, est susceptible dans ces conditions de se sentir déconnecté et paranoïaque. Aidé par l’expansion rapide des modes révolutionnaires de communication et d’accès à l’information numériques, ce sentiment mutuel de confusion et de suspicion - les uns envers les autres, envers l’avenir - se manifeste de manière de plus en plus étrange.

La pandémie de coronavirus et l’arrêt de l’économie sont jusqu’à présent les deux phénomènes les plus marquants de cette époque. Des millions de personnes sont au chômage, près de deux cent mille sont mortes [aux USA] et la vie normale, qui ne semblait pas très normale au départ, est dans l’impasse. Tout semble particulièrement surréaliste et sinistre, et jamais de mémoire d’humains, la réalité elle-même n’a été plus contestée. Il n’est donc pas étonnant que la théorie de la conspiration des QAnonites ait commencé à radicaliser rapidement les gens (et à remporter des victoires politiques) pendant cette période particulière. Prenons le cas d’Alpalus Slyman, qui a rencontré QAnon pour la première fois cet été et qui, quelques semaines plus tard, était en train de vivre une course-poursuite policière à grande vitesse avec sa femme et ses enfants dans la voiture, suppliant Trump et Q d’intervenir en sa faveur.

De même, il n’est pas surprenant que cette vague de protestation de Black Lives Matter ait suscité beaucoup plus de vigilantisme inspiré par la toile que la précédente, notamment la présence des Boogaloo Boys, qui se situent à mi-chemin entre QAnon et Rittenhouse, en partie des conspirationnistes apocalyptiques aux yeux fous et en partie des survivalistes de droite lourdement armés. Pendant ce temps, Rittenhouse est ouvertement célébré comme un héros par les néo-nazis numériques - certains mortellement sérieux, d’autres principalement intéressés à « triggering libtards : balancer/provoquer/faire enrager des libtards » [=liberal+retard, insulte de droite désignant tout ce qui ressemble à un « liberal », c’est-à-dire un progressiste, donc un « retardé mental » NdT] (également un hobby de Rittenhouse), et beaucoup d’autres encore suspendus entre les deux - dont les rangs grossissent en cette ère d’entropie.

L’instabilité et le caractère surréaliste de la pandémie accélèrent une sorte de psychose collective dans une partie de la droite usaméricaine. Cette évolution est activement encouragée par les principaux dirigeants de la droite, qui, comme les soignants atteints du syndrome de Munchausen par procuration, rendent leurs patients malades pour les garder à portée de main.

En conséquence, un petit contingent de personnes, qui croît rapidement, pense que Trump lutte contre une cabale sataniste-pédophile-juive-cannibale-Illuminati. Pendant ce temps, un nombre bien plus important de personnes croient à une version aseptisée de cette histoire dans laquelle les forces de l’ordre tiennent en échec les ténèbres des BLM-antifa-Démocrates-immigrés-transgenre-marxistes. Ou plutôt, elles tentent de les tenir en échec, mais elles ont besoin d’une assistance, que les fiers et braves fourniront volontiers.

Rien de tout cela n’est inévitable. Ces illusions de masse sont contingentes et ancrées dans les processus économiques, politiques et culturels. Et parce qu’elles sont contingentes, elles peuvent être atténuées si nous mettons en place de nouveaux processus - des processus qui, de par leur conception, encouragent la stabilité et la solidarité plutôt que la volatilité et la violence.

Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Parce que la droite, à l’heure actuelle, n’est confrontée à aucune opposition sérieuse de la part de la gauche, mais seulement à un centre pitoyable qui n’a pas de véritable vision politique alternative pour laquelle il cherche à construire l’hégémonie, et dont la stratégie de domination électorale consiste à absorber passivement les réfugiés d’une droite de plus en plus déséquilibrée.

Jusqu’à ce qu’une véritable opposition de gauche émerge pour affronter la droite, Carlson et Trump, et quiconque émergera dans leur sillage continueront à faire rêver les USAméricains d’apocalypse et de mourir pour l’arrêter, à rêver de gloire et à tuer pour l’atteindre.

Agitateur silencieux, sculpture de l’artiste écossaise Ruth Ewan, installée en 2019-2020 sur la 24e2 Rue à Manhattan, New York

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