Édition du 21 septembre 2021

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Asie/Proche-Orient

Une inquiétante épidémie d’interdits en Inde

Poster sur sa page Facebook des commentaires négatifs à propos d’un chef de parti politique ou d’un ministre peut mener au cachot. Pas en Chine, où le réseau social n’est même pas accessible aux internautes, mais en Inde, la fameuse “plus grande démocratie du monde”. C’est ce qui est arrivé il y a quelques semaines à un étudiant de 19 ans de l’État d’Uttar Pradesh qui s’était autorisé à critiquer des personnalités du Samajwadi, le parti socialiste local. Ses propos, jugés « contestables », parce que « dénigrants » et « incendiaires », lui ont valu d’être arrêté au nom de la loi sur les technologies de l’information, qui donne tout pouvoir à la police en la matière. On l’a accusé « d’acte délibéré incitant à la haine religieuse ». L’affaire a pris une ampleur si démesurée que la Cour suprême a fini, vendredi 20 mars, par demander des explications au gouvernement régional.

Entre temps, l’étudiant a été libéré sous caution. Mais la parenthèse n’est pas refermée car la liberté d’expression est de plus en plus bafouée en Inde. Selon les dernières statistiques publiées par Facebook, au second semestre 2014, le pays a battu le record de la censure. Sur cette période, les autorités ont demandé le retrait de 5832 messages sur le site. En valeur absolue, c’est pire qu’en Turquie, où le score de 3 624 messages censurés a été atteint. Rapporté au nombre d’habitants, la censure indienne aura certes été dix fois moindre qu’en Turquie. Sauf que, toujours d’après Facebook, les messages supprimés en Inde, sans le consentement de leurs auteurs, ont connu une hausse de 17,5 % par rapport au premier semestre 2014. Une situation loin d’être anodine, sachant que le sous-continent compte le deuxième plus grand nombre d’utilisateurs de Facebook (118 millions) après les États-Unis.

Les esprits perfides seront forcément tentés de faire un lien avec l’arrivée au pouvoir à Delhi des nationalistes hindous, en avril 2014. Attention aux raccourcis, diront les sympathisants du BJP, le parti majoritaire. Sollicitées par Facebook, les équipes de Narendra Modi expliquent être en droit de restreindre l’usage du réseau social dès lors que celui-ci véhicule « des contenus anti religieux » et « des discours de haine qui pourraient provoquer des troubles ». Le problème, c’est que le gouvernement voit rouge de tous les côtés. « Emportés par leur enthousiasme paternaliste à vouloir protéger le peuple contre lui-même, nos dirigeants contournent la loi et font un usage prolifique de la lettre F », s’insurge l’hebdomadaire India Today. “F”, pour “forbidden”, c’est-à-dire “interdit”.

Aujourd’hui, en Inde, il est « interdit » de regarder India’s daughter, le documentaire de la BBC sur le viol collectif de l’étudiante Jyoti Singh Pandey, commis à Delhi en décembre 2012, au motif que ce film donne une fausse image de la situation des femmes dans le pays. « Interdit », également, de voir Cinquante nuances de grey, la fiction de l’américain Sam Taylor-Wood, inspirée du roman érotique de E.L. James. « Interdite », encore, depuis début mars, la consommation de viande de bœuf dans l’État du Maharashtra. « Interdit », aussi, de rire et de pratiquer l’autodérision, ainsi que l’a appris à ses dépens la troupe de comédiens All India Bakchod après un spectacle donné fin janvier à Bombay. « Interdit », d’ailleurs, de dire « Bombay » au lieu de « Mumbait », nom donné par le BJP à la capitale économique de l’Inde en 1995 : pour si peu, le chanteur Mihir Joshi s’est vu imposer le silence début février. « Interdit », toujours, d’aller parler de l’Inde devant le Parlement de Londres sans autorisation préalable de Delhi, comme l’a découvert Priya Pillai, militante de Greenpeace, au moment de monter dans l’avion. À qui le tour ?

Guillaume Delacroix

correspondant de mediapart.fr en Inde

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