Édition du 19 janvier 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

Une population cloîtrée au nom de la solidarité générationnelle

Avant toute chose, j’aimerais stipuler que je ne nie nullement la présence virale et que je comprends l’obligation de la contrer. Cela dit, le texte qui suit questionne les mesures prises par les autorités politiques pour annihiler le virus et l’extension des prérogatives accordées au corps médical dans la gestion de cette crise.

Le problème auquel nous faisons face relève moins de l’incapacité des sciences médicales à endiguer la pandémie que des décisions politiques qui ont mené au cours des 20 dernières années aux coupures budgétaires du système de santé dans la plupart des pays occidentaux. En exemple, chacun se rappellera des compressions budgétaires astronomiques pratiquées par le dernier gouvernement libéral du Québec au nom de l’optimisation fiscale (2016-2017).

Afin de ne pas entraver la bonne marche néolibérale tout en préservant les acquis sociaux protégeant les plus vulnérables, les décideurs politiques ont intentionnellement ciblé certains secteurs professionnels de la santé et de l’éducation. Aussi, les soins infirmiers aux personnes en perte d’autonomie et les soins infirmiers à domicile ont été particulièrement touchés. À part quelques médecins soucieux de la santé publique ayant à cœur de pratiquer une médecine humaine et respectueuse à l’écoute du patient, la majorité d’entre eux semblait plus concernée par l’augmentation étalée de sa rémunération que par les conséquences à long terme de cette décision politique. Pourtant, certains professionnels de la santé déploraient en 2017 que ce sous-financement conduirait à une détérioration des soins auprès des personnes en perte d’autonomie. Malheureusement, cette prédiction s’est avérée juste puisque la majorité des personnes infectées par la COVID-19 provenait des CHSLD. Ces compressions budgétaires antérieures à la pandémie de la COVID-19 ont sans aucun doute influencé les stratégies mises en place pour contrecarrer la pandémie. Il est bien évident qu’aucun des acteurs politiques impliqués dans les décisions antérieures n’a eu le courage d’imputer l’incapacité à gérer la crise à cet état de fait. Ce faisant, ils auraient eu à rendre de sérieux comptes à leurs administrés. Leurs successeurs n’ont par contre, face à cette crise, pas trouvé de meilleures méthodes que d’user et d’abuser des moyens de coercition à leur disposition pour contraindre la population à un confinement prolongé justifié par la sécurité sanitaire.
Depuis le tout début de la pandémie, les stratégies communicationnelles ont induit au fil des annonces disséminées par l’ensemble des plateformes officielles, chez une grande part de la population, la peur de la mort, de la mort de soi et de la mort de l’être aimé. Le message a été simple ! Prenons une bonne cause, la vie, et martelons-la par un contrôle très strict du discours médiatique. Procédures éprouvées et très efficaces pour détourner l’attention des citoyens des causes réelles du désastre. D’un côté ce message prétend mettre en place tous les moyens disponibles pour protéger la population et particulièrement les personnes à risque ; tous les discours concernant le port du masque et les mesures barrières contre la diffusion du virus en sont des exemples. De l’autre, il censure le contre-discours au nom de la santé publique. Seuls les experts identifiés par le gouvernement ont droit de parole et tout autre discours est considéré comme non avenu. Fait assez peu souligné dans les discours officiels, les stratégies proposées par le corps médical pour circonscrire la pandémie relèvent plus de l’assujettissement des citoyens que des techniques médicales de pointe. Ainsi, Michel Foucault dans sa leçon au Collège de France le 11 janvier 1978 fait la description des moyens mis en place par les autorités du temps pour lutter contre la peste, maladie autrement plus létale que la COVID-19. Que rapporte-t-il en essence ? « Il s’agit … de quadriller littéralement les régions, les villes … avec une réglementation indiquant aux gens quand ils peuvent sortir, comment, à quelles heures, ce qu’ils doivent faire chez eux, quel type d’alimentation ils doivent avoir, leur interdisant tel et tel type de contact, les obligeant à se présenter à des inspecteurs ». Il conclut cette description par « On peut dire qu’on a là un système qui est de type disciplinaire ». Le problème actuel n’est pas tant à mon avis d’être une réponse de type disciplinaire mais que cette réponse est issue des autorités sanitaires, c’est-à-dire des représentants du corps médical. Le pouvoir médical s’improvise pourvoir judicaire en requérant des autorités policières de sanctionner le non-respect des mesures barrières. Pourtant, et malgré les progrès scientifiques, nous constatons que la capacité de la médecine de juguler la pandémie semble assez restreinte. Pour preuve, les moyens les plus efficaces d’après les experts d’aujourd’hui ont été développés il y a près de cinq siècles, soit durant les grandes pandémies du moyen-âge.

Ainsi, sous couvert de recommandations édictées par des experts scientifiques, les autorités gouvernementales utilisent la panoplie des techniques disciplinaires pour assujettir les citoyens à un mode de contrôle extrêmement coercitif qui réduit grandement les libertés individuelles. Cette prise de contrôle par la médecine des processus biologiques du corps lui confère dans les sociétés industrielles un statut dominant. Son aspect curatif s’imbrique parfaitement dans la logique production-consommation où l’individu est appréhendé comme un potentiel économique. Plus longtemps il vivra, plus longtemps il consommera. La clairvoyance de Michel Foucault prend tout son sens lorsqu’il affirme que la société occidentale, régie par le corps médical, impose à ses citoyens une conduite normative qui inhibe toute forme de liberté et impose à l’homme une praxis dont le résultat mène à l’abdication du collectif. Par l’assujettissement des corps et le contrôle des populations s’ouvre ainsi l’ère d’un biopouvoir qui réglemente les habitudes de vie des populations. S’il n’y a pas si longtemps, l’homme d’église conseillait le Roi sur les bonnes conduites à suivre par ses vassaux, aujourd’hui le médecin murmure à l’oreille du politicien les mêmes balivernes. Au nom du bien absolu et totalitaire les pouvoirs publics et leurs acolytes, les médecins, restreignent les libertés de la démocratie chèrement acquises au cours du temps par des acteurs sociaux audacieux. Fiers d’avoir augmenté l’espérance de vie de leurs concitoyens, les médecins et leur cortège de publications scientifiques oublient de nous préciser que dans la foulée ils ont aussi contribué à la détérioration de la qualité de vie de nos ainés. Qui n’a pas été confronté, en visitant un proche dans une de ces institutions pour vieux, dans ces antichambres de la mort, à ces êtres déconnectés attendant presque inconscients que la mort vienne les faucher. Par cet acharnement thérapeutique nous leur interdisons de mourir dans la dignité. En somme, nous fuyons la douleur qu’engendre la perte d’un être cher sans considération pour sa condition de vie. Notre appréhension de la mort a complètement changé avec l’abandon des cadres spirituels. Si la religion confère à ce passage obligé la survivance de l’esprit et de l’âme, et donc une vie dans l’au-delà, la modernité et son individualisme exacerbé abordent le sujet de manière pragmatique occultant son occurrence du paysage social. ; Nnous, occidentaux, mettons en cage nos ainés, êtres improductifs et séniles, pour éviter l’angoisse qu’accompagne la vue de cette dégénérescence biologique inéluctable. Ainsi le refus de porter les yeux sur la mort est peut-être la conséquence du vide occupé autrefois par la foi et qui n’a pas été comblé par la modernité ; cette réalité angoisse et paralyse ces occidentaux si sûrs de leur savoir et conséquemment de leur pouvoir. Pire encore, au nom de la vie absolue, le nouveau dogme religieux des sociétés occidentales, nous cloîtrons toute une population au nom de la solidarité générationnelle ; est-ce la voie à emprunter ?

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