Élisabeth Germain
Le thème du 8 mars cette année est Générations deboutte ! Me voici à 80 ans, et je voudrais vous dire que les vieilles sont toujours deboutte aussi !
En fait, je voudrais vous livrer quelques réflexions intergénérationnelles. Je parlerai souvent au nous, parce que beaucoup de femmes âgées vivent la même chose que moi, je le vois bien quand on jase ensemble.
D’abord, qu’est-ce que c’est vieillir ? À première vue, c’est une perte, un parcours de perte. C’est un cheminement incertain, une déportation.
Dans ce voyage, le temps devient une dimension tangible, on le voit affecter notre corps. On se compare avec le passé, où on était plus forte, plus alerte, où la peau était lisse, le teint vif et le pas assuré. Nos sens sont moins aiguisés. Notre sensibilité, au contraire, est plus facilement ébranlée, frémissante. La mémoire ? Hum… Un jour, peut-être, je me mettrai à dériver, je serai une errante dans une mémoire effritée.
Ouf ! Vu comme ça, l’avenir ressemble moins à un projet qu’à une dégradation.
Le risque, c’est de se replier sur soi et de se couper de ce qui se passe. Or il y a constamment du changement, en nous et autour de nous. Je pense qu’il y a un choix à faire : retraiter, se mettre en retrait, ou bien participer, vivre !
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La transformation du monde depuis notre enfance est immense. Je vous passe les détails, mais on a littéralement changé de monde. L’élastique de l’adaptation a été étiré maintes et maintes fois, et on commence à avoir moins envie de ces changements incessants.
Par exemple, des choses de notre jeunesse qu’on a profondément aimées sont aujourd’hui balayées de la vie, comme certaines façons de vivre l’amitié, la nature, la sexualité ; des rythmes plus paisibles, des morceaux de culture.
C’est difficile de s’accorder aujourd’hui avec les exigences de vitesse, les sur-stimulations sensorielles, les bombardements de publicité, la réalité virtuelle confondante… Il y a une escalade d’agressions émotives dans les arts, la fiction, l’information : des titres extrêmes, des images violentes, des montages choquants.
Souvent, ça nous fait décrocher, nous les vieilles. Notre corps, notre cerveau, notre sensibilité ne supportent plus ces coups. J’attribuais ça au vieillissement, mais à voir comment beaucoup de personnes ressentent la même chose dès la quarantaine ou la cinquantaine, je me dis qu’il n’y a pas que l’âge qui est en cause. Je pense que l’environnement humain est devenu plus dur pour tout le monde.
Pourtant, même ralenties et parfois endolories, nous continuons à nous sentir bien vivantes. Nous restons curieuses, à l’affût de nouveautés qui nous apportent du renouvellement et de la joie. Nous nous sentons capables de découvrir, d’inventer d’autres façons d’exprimer la vie. Mais je dirais que nous avons désormais besoin des plus jeunes, de vous, pour sillonner ce monde. C’est en restant en contact vécu avec des plus jeunes que nous continuons d’appartenir à ce monde et d’y vivre, pas seulement d’y survivre. Avec des plus jeunes, que notre propre jeunesse continue à circuler dans nos veines, avec ses audaces, ses désirs, ses forces et ses joies.
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Dans cet élan, nous avons développé une vision du « monde-qui-change » ; je crois que nos regards de vieilles sur le monde sont riches d’une profondeur de vécu qu’aucune histoire officielle ne peut égaler. Entre autres, nous mesurons bien les libertés gagnées depuis des décennies, et nous pouvons vous les raconter, comme preuve qu’ensemble, les femmes sont capables de gagner les combats sur le temps long.
Je trouve vertigineux de me rendre compte que je peux dire, dans ma propre vie : « Il y a 50 ans, il y a 75 ans », mais cette longue perspective permet de faire des liens, d’enrichir le présent, et de réaliser que le futur se dessine chaque jour en déjouant nos anticipations. Nous pouvons nous rendre compte de ce que nous avons traversé et, à bien y penser, ça nous dit que vous, nos contemporaines plus jeunes, vous allez aussi inventer vos chemins, comme nous les avons inventés. Et nous avons envie que ça se fasse ensemble. Générations deboutte, au pluriel !
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En terminant, je peux vous dire que je ne me demande plus si j’ai « réussi ma vie ». En fait, je n’ai pas accompli les grandes œuvres dont j’ai rêvé dans ma jeunesse. Mais cela ne me semble plus important. J’ai appris cette chose fondamentale que j’ignorais : les agissements de ma petite personne ne sont importants que de mon point de vue, ils sont insignifiants comme tels dans l’histoire du monde. Ce qui compte, ce sont les connexions que nous avons les unꞏes avec les autres.
Car c’est cela qui nous tient en vie, ce frémissement, ces liens avec tout ce qui existe, ces connexions avec les humainꞏes qui nous entourent. Alors je vous dis : connectons, relions-nous au maximum. Tenons deboutte, ensemble !
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