Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Les Premières nations contre Coastal GasLink

Wet’suwet’en : réfléchir nos solidarités

Depuis deux semaines maintenant on ne parle que du conflit en Colombie-Britannique de la nation Wet’suwet’en qui s’oppose à la construction du pipeline Coastal GasLink sur son territoire. Il est donc ici question d’environnement mais surtout de souveraineté de territoire. Des articles pertinents pour comprendre les origines de ce conflit et ses racines sont parus comme celui de la revue que je vous invite à lire.

Malgré que je sois loin de tout connaitre sur les peuples autochtones, je me suis tout de suite sentie complètement solidaire de leurs revendications et je me demandais de quelle manière je pouvais manifester cette solidarité. J’écoutais les informations à chaque heure pour suivre l’évolution de la situation, en espérant que des propositions sensées arrivent sur la table.

En écoutant ces nouvelles j’entendais constamment parler de blocus ferroviaires et de l’impact sur notre économie, des pénuries possibles de ketchup (oui, oui, même si ça n’était qu’un exemple), de chlore pour l’eau, de différentes matières premières etc. Aussi il était question d’employé.e.s qui seraient mis à pied temporairement, de parents qui arriveraient en retard au travail ou à la garderie. Et puis sont arrivés les grands mots : « la prise en otage de la population ».

Plus tard, en lisant quelques commentaires sur des pages Facebook, j’assistais vite à une escalade de la grogne et certain.e.s ne manquaient pas d’utiliser des propos racistes et violents. Je dirais malheureusement que c’est un classique dans ce genre de situation mais il faut le dénoncer. J’ai lu aussi des personnes exprimant leurs craintes sincères face à leur perte de salaire mais ajoutant que les autochtones n’aidaient pas ainsi leur cause.

Ce sont ces propos qui m’ont motivée à écrire ces quelques mots aujourd’hui, par solidarité, bien modeste je le conçois, afin de tenter d’amener à relativiser les gênes occasionnées, sans les nier, mais aussi de prendre le temps de réfléchir à notre solidarité. De penser à tourner nos regards et nos plaintes dans la bonne direction, soit celle de nos gouvernements, plutôt que sur les premiers peuples comme trop voudraient que nous le fassions. Ceci obligerait les politicien.ne.s à s’engager plus vivement dans la mise en place de vrais résultats plutôt que de nous utiliser pour justifier des solutions par la force et/ou temporaires.

Les peuples autochtones subissent trop d’injustice depuis trop longtemps, il faut que ça cesse et nous pouvons toutes et tous jouer un rôle !

« Les pressions économiques, une prise sur les gouvernements »

Plusieurs médias, personnalités politiques, dirigeant.e.s d’entreprises et citoyen.ne.s s’offusquent des pertes économiques occasionnées par cette mobilisation. Il faut pourtant admettre que les pressions économiques sont les seuls moyens qui sont susceptibles de faire bouger les gouvernements. Ces derniers le savent d’ailleurs très bien puisqu’ils appliquent eux-mêmes des sanctions économiques sur des pays, sans égard aux populations civiles qui en souffrent horriblement.

On se rappellera que le 26 novembre dernier, le Canadien National (CN) a mis fin à une semaine de grève. Cette grève liée à un conflit interne relativement à la négociation d’une entente de convention collective avait perturbé les activités de nombreuses industries, incluant les agriculteurs dont les livraisons de propane avaient été réduites ou même arrêtées, ce qui avait eu de graves conséquences sur la récolte de grains au Québec. Ils ont obtenu gain de cause.

En octobre dernier, on se rappellera aussi de l’action des militant.e.s pour l’environnement d’Extinction Rebellion qui ont obligé la fermeture du pont Jacques Cartier bloquant ainsi la circulation automobile à l’heure de pointe. Il s’agissait ici d’une action pour attirer l’attention sur l’urgence climatique. Là encore ils ont pu obtenir une audience plus large à l’émission « Tout le monde en parle ».
Il n’y a pas des tas de façons de faire entendre sa voix. Il faut déranger pour que ça marche.

Les peuples autochtones utilisent ici de la même manière, les moyens qui fonctionnent pour revendiquer leurs droits et pour interpeller des gouvernements qui ne respectent pas leurs engagements.

Il y a certes des conséquences liées aux moyens de pression utilisés mais nous le savons, ce qui ne perturbe pas n’a que très peu d’importance pour nos décideurs.
Ça doit être pour cela que je m’attendais à plus de soutien et de compréhension pour les nations autochtones dont les droits sont bafoués et les conditions de vie inacceptables depuis des siècles. Et pour celles et ceux qui auraient encore des doutes et/ou qui trouvent que la méthode est trop « violente » ou « irresponsable », je vous invite à visionner le court et efficace vidéo de Maïté Labrecque-Saganash « 

« Relativiser nos inconvénients, c’est possible »

C’est à travers tous ces propos entendus autour des conséquences, sur nous, nos vies, notre économie que je me suis dit qu’il fallait relativiser. Je comprends la perte de salaire, je comprends l’impact sur les commerçants, mais nous sommes en 2020 ! Il existe encore la loi sur les indiens, des réserves, du manque d’eau potable, des femmes assassinées et disparues, des territoires volées, des ententes non respectées, des restitutions qui prennent 25 ans, des enfants en DPJ, de la surpopulation carcérale, de la situation d’itinérance… Pouvez-vous alors envisager qu’il puisse être raisonnable de perdre un peu de salaire ponctuellement, de manquer de quelques denrées, de s’arranger pour la garderie et de pointer du doigt les gouvernements responsables pour un peu plus de solidarité et de dignité ?
Parce que si l’on regarde de plus près, ce ne sont pas les communautés autochtones qui causent des désagréments aujourd’hui. Ce sont bien les gouvernements négligents qui ne respectent pas leurs accords, qui ne proposent pas de solutions à long terme et qui continuent de délaisser outrancièrement une partie de leur population. C’est ça qui est inacceptable !

« Les voix indépendantistes »

J’étais surprise également de ne pas entendre un soutien plus rapide et plus fort des voix indépendantistes. Quelqu’un qui dirait à haute et intelligible voix que les discussions de Nation à Nation s’imposaient et peut être même qui proposerait des solutions au Fédéral au-delà de leur demander de régler au plus vite. Au lieu de cela il y a eu cette déclaration inappropriée sur Tweeter de Pascal Bérubé, chef intérimaire du Parti Québécois, qui mentionnait que « bloquer les chemins de fer ne faisait pas parti des droits des peuples autochtones » les invitant à trouver d’autres moyens de manifester. « Sérieusement ! » me suis-je dit. Finalement, Sol Zanetti a été le premier à réagir en soutien, puis Manon Massé a déposé une motion. Rappelons que Québec Solidaire est le premier parti à s’être doté d’une Commission Nationale Autochtone et même si c’est récent, nous avons hâte d’entendre résonner la voix de ses portes paroles. Nous savons combien le lien de confiance est fragile, à juste titre, et les partis indépendantistes, dans leur désir d’émancipation devraient être les plus prompts à intervenir puisqu’il va de soi qu’ils souhaitent pour les nations autochtones ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes. Du moins c’est ce que j’aime croire.

« Faire de la politique autrement c’est aussi une volonté de sortir d’un système colonial et capitaliste »

Je voulais donc poser ici une réflexion, à poursuivre, sur notre sens des solidarités, des priorités, sur notre capacité à nous mettre à la place de l’autre, sur notre possibilité de repenser « notre bien-être » pour soutenir les peuples autochtones. Cette « cause » que nous mettons si souvent de l’avant dans nos militances politiques et sociales.

Cette réflexion doit se faire de toute façon car cette notion de solidarité est au cœur d’un réel intérêt pour le bien commun, dans une conception de redistribution des richesses, d’une volonté de décroissance économique. Une chose est sûre, la population n’a pas à faire les frais d’un système colonial et capitaliste qui veut faire porter le chapeau à des nations qui réclament leurs droits ancestraux et militent pour la protection de la Terre-Mère bien avant que nous réalisions que ça devait être aussi dans nos priorités.

Posons-nous alors de véritables questions. Sommes-nous prêt.e.s à lancer la discussion pour remettre en cause la loi sur les indiens afin que les autochtones aient accès à une pleine citoyenneté ? Sommes-nous prêt.e.s à débattre des moyens pour une transition écologique sans trahir la justice sociale ? Sommes-nous prêt.e.s à partager, à restituer, pour permettre à d’autres de grandir, de prendre leur place ou de la retrouver ? Sommes-nous prêt.e.s à protéger les libertés fondamentales, les personnes les plus vulnérables de notre société ? Sommes-nous vraiment prêt.e.s ? Parce que cette question est aussi fondamentale pour réfléchir l’indépendance.
Les peuples autochtones et la nation Wet’suwet’en nous parlent, j’espère que nous saurons écouter, agir et en tirer, enfin, des leçons pour avancer ensemble dans une société où on ne laisse, réellement, personne derrière.

Eve Torres.

Eve Torres

Diplômée en droit et sciences sociales, Eve Torres est une citoyenne engagée depuis plus de 15 au sein de la société Québécoise.
Militante féministe et antiraciste, elle œuvre de son mieux pour la justice sociale. Par sa participation active sur le terrain auprès des centres de femmes, des personnes âgées, des itinérants et des jeunes, elle puise sa motivation quotidienne.
Aussi, c’est comme coordonnatrice de l’organisme LaVOIEdesFemmes depuis 4 ans, qu’elle ancre sa volonté de porter la voix des femmes issues des minorités et de travailler toujours plus fort à bâtir des ponts pour construire le Québec de demain et s’inscrire dans son Histoire.

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