Édition du 8 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique d’austérité

À attaque politique, riposte politique : il faut nous débarrasser des intégristes du marché et de la gouvernance néolibérale

La situation politique du Québec est devenue très claire ces derniers mois. Nul besoin de reprendre ici tous les décisions du gouvernement libéral qui constituent une série de coups contre la population. Elles ont été largement traitées dans nos colonnes par une série d’organismes sociaux et d’individus. Ce qu’il nous faut faire maintenant, c’est de nous concentrer sur les réponses à leur apporter et pour cela, dépasser la juste, mais tout de même simple, indignation.

Le plan libéral

Il est très clair : c’est celui de tous les néolibéraux qui gouvernent avec les baisses d’impôts, le retrait du gouvernement des services à la population sauf le strict du strict minimum pour éviter les pires scandales. C’est la réduction de la taille et du rôle de l’État qui ne devrait même plus se mêler de l’économie !! M. Coiteux a récemment déclaré que le gouvernement était en train de mettre au point le « gouvernement du 21ième siècle ». C’est de cela qu’il parlait. C’est aussi lui qui aurait dit, alors qu’il était professeur aux HÉC, qu’il ne voyait pas pourquoi le gouvernement finançait les garderies. Le budget de la semaine dernière n’est qu’un pas de plus dans cette entreprise du tout aux marchés et du démantèlement de l’État social [1]. L’atteinte du déficit zéro et du fameux équilibre budgétaire n’est qu’un outil pour arriver à l’objectif ultime.

Et nos extrémistes dans l’application de ce programme étaient si fiers d’eux-mêmes qu’ils n’en finissaient plus de s’auto congratuler. Rien dans leurs réactions ne permettait de soupçonner la moindre préoccupation pour les effets de leurs « succès » sur la population. Ils ressemblaient plus à un groupe d’adolescents qui viennent de gagner une course de bicyclette de montagne particulièrement difficile qu’à des responsables élus-es. Encore une fois, l’économie est autonomisée, ramenée à une entité détachée de toute autre réalité sociale, surtout pas celles qui nous occupent et préoccupent toutes et tous. Sauf pour aller chercher dans nos poches les sommes, qui sous le prétexte d’atteindre l’équilibre budgétaire, créent les conditions pour démanteler les services et ainsi les refiler au secteur privé. CQFD Le choix délibéré et bien réfléchi de privilégier principalement les coupes budgétaires plutôt que l’amélioration des revenus pour équilibrer le budget rend la chose évidente.

Il s’agit donc de l’application du programme politique d’un gouvernement qui n’a pas été élu pour cela. Ce programme est celui des entreprises qui ont pris le pouvoir ici comme ailleurs. [2] Il s’agit d’une attaque frontale contre les intérêts de la vaste majorité des Québécois et Québécoises. Elle met en cause l’avenir de notre jeunesse. L’argument de la dette qu’on lui laisserait autrement ne tient pas. Si on lui laisse une organisation sociale sans solidarité organisée, sans institutions pour soutenir son développement, qu’est-ce qu’elle gagne ?

À attaque politique, réponse politique

Le mouvement de protestation qui a commencé ces dernières semaines sous l’impulsion des étudiants-es est un début de réponse à cette attaque. Et une réponse de nature politique. On leur reproche d’embrasser trop large, de ne pas avoir d’objectifs précis ni d’objectifs clairs quant aux gains à faire et du niveau de ces gains devraient atteindre pour constituer une victoire raisonnable.

Ce qui s’enclenche ainsi, n’est pas une protestation ordinaire. Les circonstances ne l’étant pas. La riposte est large parce que l’attaque l’est. Preuve s’il en fallait une, les manifestations qui surgissent partout sur le territoire, la protestation qui fuse partout. Chaque groupe réclame l’annulation ou la modification des décisions du gouvernement en insistant sur les effets déjà expérimentés et ceux prévisibles sur l’ensemble de la population parfois également sur l’exercice de la démocratie. Cela fini par faire un sérieux paquet de revendications bien concrètes, souvent chiffrées qui ne laissent personne indifférent. Toute la société organisée s’y retrouve : étudiants-es au premier rang, groupes communautaires, syndiqués-es des institutions locales en santé et en éducation, parents et personnels des centres de la petite enfance, même les étudiants-es en médecine des quatre facultés, certains-es élus-es et monsieur et madame tout le monde. Si cela ne représente peut-être pas encore les 42% de votes qui ont donné la victoire aux libéraux il y a un an, mais ont n’en est surement pas loin.

Malgré son air désorganisé ou flou, il s’agit d’une riposte politique, qui ne peut que viser large et qu’il faut maintenir ainsi. Sous l’appel à lutter contre l’austérité, il y a l’appel à lutter contre chacune des attaques infligées en son nom, un appel à ce que les orientations de fond de ce gouvernement changent. Penser qu’invoquer la raison, la compréhension voire la compassion de nos intégristes en économie et en gestion, pourra donner des résultats est complètement illusoire. C’est ce que, malgré des maladresses stratégiques, les membres de l’ASSÉ ont compris. Ils ont débuté la lutte sur le terrain politique.

Des conditions de l’avancement

Ce qui manque le plus au combat actuel, ce sont des acteurs-rices qui peuvent parvenir à la fédération des protestataires, au regroupement des revendications plus ou moins disparates pour les cristalliser autour de l’objectif ultime, faire reculer ce gouvernement, l’obliger à modifier son plan de match.

Qui peut assumer ce rôle ? Traditionnellement les directions syndicales étaient les fers de lance de tels mouvements plus ou moins unifiés. La vieille séparation entre le mouvement syndical et le mouvement communautaire au Québec est toujours apparue mais n’a pas toujours été catastrophique. Les revendications très concrètes liées au renouvellement des conventions collectives du secteur public notamment étaient explicitées dans l’éclairage socio-économique qui englobait toute la population. Il ne semble pas que ce soit encore le cas cette année malgré la présence des syndiqués-es à la manif du 2 avril à Montréal. Est-ce que la Coalition contre l’austérité peut assumer ce rôle ? Ce matin, (3-04), Camille Bouchard sur les ondes de Radio-Canada [3], parlait du possible courage génial de l’ASSÉ pour concocter un programme de poursuite qui ne serait ni un abandon dans l’immédiat ni un simple report à l’automne.

Chose certaine l’ampleur du défi doit pousser à des gestes de ralliement au-delà de la partisannerie et des objectifs restreints. Ici la solidarité doit prendre toute sa dimension. Entendre Jacques Létourneau déclarer que la lutte syndicale à l’automne portera exclusivement sur les conditions bien concrètes de renouvellement des conventions collectives n’est pas très encourageant. Mais la pression de forces internes alliées à celles de l’extérieur peut changer les choses.

Aux barricades !

Les circonstances nous obligent à construire nos barricades encore une fois. À commencer par des barricades dans nos têtes. Celles contre la peur qui ne peut pas ne pas nous habiter. Mais, tous et toutes ensemble, nous pouvons la surmonter. Celles contre les discours démagogiques qui veulent nous convaincre qu’il n’y pas d’autre solution que celle qui nous est servie. Mme Thatcher sort de ce corps !
Il nous faut aussi la barricade d’un projet politique alternatif dont un budget alternatif adopté par une majorité des protestataires. Il y a assez d’universitaires et de gens engagés sur le terrain parmi nous pour développer de tels instruments. En ce moment, nous n’avons que des morceaux de lignes différentes même chez Québec Solidaire.

Il faut élever la barricade de démystification de la dette. Une étude publique de notre dette avec ses tenants et aboutissants devient une nécessité impérieuse.
Nous devons construire la barricade du portrait encourageant, même enthousiasmant, de la société que nous voulons voir émerger et pour laquelle la lutte vaut la peine.
Et les barricades bien physiques de la prise de possession de nos rues. Malgré l’arrogance et la détermination du gouvernement Couillard, malgré le niveau des forces policières qui peuvent y être opposées, c’est encore le moyen le plus valable d’obtenir des reculs non négligeables.

La nécessité de la grève sociale n’est pas à démontrer. C’est celle qui dépasse les enjeux étroits, qui les englobe dans un projet politique immédiat qui concerne toute la population. Faire du premier mai de cette année une expérimentation de ce type d’action serait déjà une victoire. On y dépasserait les revendications des étudiants-es qui se positionnent comme des consommateurs-trices de cours et vont devant les tribunaux pour tenter de faire respecter ce statut.

Conclusion

L’objectif de cet épisode politique d’opposition d’une vaste partie de la population aux politiques néolibérales qui nous sont servies est de faire reculer le gouvernement voire de l’obliger à déclencher des élections anticipées. Il faudrait juger de ce que pourraient valoir, la présentation d’un nouveau budget avec une autre orientation économique qui considérerait que la colonne des revenus peut se garnir d’autres sources que de celles des 99% de la population.

Cela implique, compte-tenu de leur extrémisme économique et de leur dogmatisme, la démission de Ms Coiteux, Leitäo. Les justifications de ce gouvernement, M. Couillard en tête, pour ses orientations économiques sont en bonne partie démagogiques. Mais le plus essentiel est qu’il n’a pas mis ces enjeux dans le débat électoral de l’an dernier. Il est clair pourtant, que ces Messieurs avaient déjà élaboré leur plan. Ils ont tous été élus après tout. Donc, les libéraux sont au pouvoir sur de fausses représentations. Nous sommes face à un gouvernement illégitime. À terme, il devrait démissionner, tout majoritaire qu’il soit.

Rien de tout cela ne se produira sans une direction politique sérieuse et aussi déterminée que le sont les protestataires dans les rues en ce moment.


[1Cf. La déclaration de la Coalition opposée à la privatisation, et note édito sur notre site.

[2Les usurpateurs, comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir, Suzan George, Seuil, 2014

[3Médium large, première demi heure.

Alexandra Cyr

Retraitée. Ex-intervenante sociale principalement en milieu hospitalier et psychiatrie. Ex-militante syndicale, (CSN). Ex militante M.L. Actuellement : membre de Q.S., des Amis du Monde diplomatique (groupe de Montréal), animatrice avec Lire et faire lire, participante à l’établissement d’une coop. d’habitation inter-générationnelle dans Rosemont-Petite-Patrie à Montréal. Membre de la Banque d’échange communautaire de services (BECS) à Montréal.

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