Édition du 29 novembre 2022

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Économie

Alimentation, famine et guerre

Nous publions ci-dessous l’analyse de l’économiste marxiste Michael Roberts concernant la crise alimentaire en cours dans le monde.

Tiré de Révolution permanente
14 juin 2022

Par Michael Roberts

Crédis photo : DANIL SEMYONOV / AFP

Traduction : Amardonios

S’il est une chose qui prouve que les famines et l’insécurité alimentaire sont le fait de l’Homme et non des aléas de la Nature et du climat, c’est bien la crise alimentaire actuelle, qui dans le monde entier met des millions de personnes au bord de la famine.

La guerre russo-ukrainienne a mis en lumière le désastre de l’approvisionnement alimentaire mondial, mais le problème se profilait bien avant la guerre. La chaîne d’approvisionnement alimentaire s’est de plus en plus mondialisée. La crise de 2008-2009 a commencé à perturber cette chaîne, qui était alors fondée sur des entreprises multinationales contrôlant l’approvisionnement des agriculteurs du monde entier. Ces sociétés dirigaient la demande, généraient l’approvisionnement en engrais et dominaient une grande partie des terres arables. Quand la crise est survenue, elles ont perdu des profits, et ont dû faire des coupes dans les investissements et accroître la pression sur les producteurs dans le « Sud Global ».

Les failles dans les bases de l’approvisionnement alimentaire furent accompagnées par une montée des prix du pétrole, une demande explosive de biocarburants à base de maïs, des coûts de transport élevés, la spéculation sur les marchés financiers, des faibles stocks de céréales, des graves perturbations climatiques et un renforcement des politiques commerciales protectionnistes. Voilà quel était le « climat » alimentaire dans cette grande dépression, et ce jusqu’en 2019, avant que la pandémie ne frappe.

Fig. 1 : Prix des aliments, du carburant et des engrais comparé à la croissance du PIB dans les pays à revenu bas et moyen, 2000-2022. [FAO/FMI/Banque mondiale]

La crise alimentaire qui a suivi la crise économique fut relativement courte, mais fut suivie par une seconde explosion des prix des aliments en 2011-2012. Enfin, le « boom des matières premières » se termina et les prix des aliments sont restés relativement stables pendant quelque temps. Mais l’effondrement lié à la pandémie a créé une nouvelle crise : les chaînes d’approvisionnement mondiales se sont effondrées, les coûts de transport ont flambé et les stocks d’engrais ont tari. L’indice des prix des céréales a montré que les prix avaient atteint en 2021 le même niveau qu’en 2008.

Fig. 2 : Indice des prix réels des aliments, 2000-2022. [FAO]

Le monde ne s’est pas encore remis des conséquences de la pandémie de COVID-19, la pire crise économique depuis la seconde guerre mondiale. Et ce dans une période où de nombreuses économies font face à un poids important de la dette comparé aux revenus nationaux. L’Afrique est la région la plus vulnérable ; l’Afrique du Nord est un énorme importateur net de blé, dont la plus grande partie provient de Russie et d’Ukraine, et est donc particulièrement touchée par la crise. L’Afrique sub-saharienne est quant à elle essentiellement rurale, mais les populations urbaines en pleine expansion sont relativement pauvres, et de ce fait plus susceptibles de consommer des céréales importées. Dans de nombreuses régions d’Afrique, les agriculteurs ont du mal à accéder aux engrais et ce même à des prix prohibitifs, en raison des problèmes d’acheminement et de change. Des coûts exorbitants vont éroder les profits des agriculteurs et pourraient réduire les incitations à accroître la production, atténuant ainsi les avantages de la hausse des prix des denrées alimentaires en termes de réduction de la pauvreté.

Les pays déjà touchés par la guerre et le changement climatique sont particulièrement vulnérables. Le Yémen, ravagé par la guerre, est très dépendant des céréales importées ; le nord de l’Éthiopie est une des régions les plus pauvres de la planète, et fait face à un conflit continu et à une crise humanitaire ; Madagascar a été frappé par plusieurs tempêtes tropicales et cyclones en janvier et février, laissant son système alimentaire en ruine ; en Afghanistan, le taux de mortalité infantile s’envole en raison de l’effondrement de l’économie et des services de santé de base ; le PIB du Myanmar s’est contracté de 18 % suite au coup d’État militaire de février 2021.

La guerre russo-ukrainienne n’a fait qu’accentuer ce désastre des prix et de la sécurité alimentaire. La Russie et l’Ukraine représentent à elles deux plus de 30 % des exports céréaliers mondiaux, la Russie fournit à elle seule 13 % des engrais et 11 % des exports de pétrole, tandis que l’Ukraine fournit la moitié du monde en huile de tournesol. Pris ensemble, cela équivaut à un énorme choc d’approvisionnement pour le système alimentaire mondial, et une guerre prolongée combinée à l’isolement croissant de l’économie russe pourrait maintenir les prix des aliments, du pétrole et des engrais à des niveaux élevés pendant des années.

L’invasion russe de l’Ukraine a eu pour conséquence de faire grimper l’indice des prix des aliments à des niveaux jamais atteints. Les ports de la Mer Noire sont à l’arrêt et les champs ne sont plus entretenus, freinant les capacités exportatrices de la Russie. La pandémie continue de perturber les chaînes d’approvisionnement, tandis que le changement climatique menace la production des nombreuses régions agricoles à travers le monde, avec une augmentation des sécheresses, inondations, chaleurs excessives et incendies.

Selon le Programme alimentaire mondial, des millions de personnes sont au bord de la famine. Le nombre de personnes considérées comme « sous-alimentées » a grimpé de 118 millions en 2020, après une période de stabilité de plusieurs années.

Fig. 3 : Sous-alimentation (en millions de personnes)

Les niveaux de faim aigus — correspondant au nombre de personnes qui ne peuvent satisfaire leurs besoins en nourriture à court-terme — ont augmenté de 40 millions l’an dernier. La guerre a toujours été le principal facteur de faim extrême, et la guerre russo-ukrainienne ajoute au risque de faim et de famine pour des millions de personnes en plus.

Fig. 4 : Insécurité alimentaire aiguë (en millions de personnes)

Selon la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, «  pour plusieurs pays, cette crise alimentaire vient s’ajouter à la crise de la dette. Depuis 2015, la part des pays à faible revenu étant en situation de surendettement ou proches de l’être à doublé, de 30 à 60 %. Pour beaucoup, la restructuration de la dette est une priorité absolue. [...] Nous savons que la faim dans le monde est le plus grand des problèmes qu’il nous est possible de résoudre. La perspective d’une crise imminente est le moment d’agir décisivement — et de le résoudre.  »

Mais les solutions traditionnelles à ce désastre sont soit inadéquates, soit utopiques, voire les deux. L’appel est lancé aux grands producteurs de céréales de résoudre leurs goulets d’étranglement logistiques, de libérer des stocks et de résister à l’envie d’imposer des restrictions sur les exportations alimentaires. Les nations productrices de pétrole doivent augmenter leurs réserves afin d’aider à réduire les coûts des carburants, des engrais et des coûts de livraison.

Aucune de ces propositions n’a été retenue. Très peu est fait du côté des grandes puissances capitalistes pour venir en aide aux pays pauvres et aux millions d’affamés. À la fin du mois dernier, la Commission européenne a annoncé une aide de 1,5 millions de dollars, ainsi que des mesures additionnelles, dans le but de venir en aide aux agriculteurs de l’Union Européenne et de garantir la sécurité alimentaire du bloc. Les leaders du Groupe de la Banque mondiale, du FMI, du Programme Alimentaire Mondial, et de l’OMC ont appelé à une intervention urgente et coordonnée pour répondre au problème de la sécurité alimentaire. Des belles paroles, mais pas d’action.

Une solution concrète serait d’annuler la dette des pays pauvres. Mais tout ce que le FMI et les grandes puissances ont proposé est une suspension temporaire des remboursements de la dette. Même cet allègement de la dette est pathétique. Au total, sur les deux dernières années, les gouvernements du G20 n’ont suspendu que 10,3 millions de dollars. Dans la seule première année de la pandémie, les pays à faible revenu ont accumulé une dette s’élevant à $860 milliards, selon la banque mondiale.

Une autre solution du FMI était d’accroître la taille des droits de tirage spéciaux (DTS), à utiliser comme une aide additionnelle. Le FMI a injecté 650 milliards de dollars en aide par le biais du programme de DTS. Mais à cause du système de « quotas » dans la distributions des DTS, ceux-ci sont disproportionnellement orientés vers les pays riches : l’Afrique tout entière à reçu moins de DTS que la Bundesbank allemande !

Les conditions macroéconomiques actuelles sont maintenant à l’origine d’émeutes de la faim. Dans un rapport récent intitulé « Assouplissement quantitatif en temps de guerre  », la CNUCED a détaillé les scénarios possibles. Le Sri Lanka, dont la crise de la dette dure depuis plusieurs années, est un bon exemple de cette dynamique clé. Les rémitances et exports se sont effondrés pendant la pandémie, perturbant le secteur stratégique qu’est le tourisme. Le ralentissement de la croissance a affecté le budget et épuisé les réserves de change, avec pour conséquence de laisser Colombo aux prises avec des problèmes d’importation de pétrole et de nourriture. La pénurie est aiguë ; deux personnes âgées sont mortes alors qu’elles faisaient la queue pour s’approvisionner en carburant, d’après Al Jazeera ; les prix du lait ont augmenté, et les examens scolaires ont dû être annulés en raison de la pénurie de papier et d’encre. Alors que le Sri Lanka peine à assurer le service de sa dette à long terme de 45 milliards de dollars, dont plus de 7 milliards sont dus cette année, il pourrait rejoindre les rangs des pays ayant fait défaut lors de la pandémie, notamment l’Argentine et le Liban, ce dernier étant très dépendant des imports céréaliers.

Plutôt que d’accroître l’offre, de libérer les stocks de nourriture et d’essayer de mettre fin à la guerre en Ukraine, les gouvernements et les banques centrales augmentent les taux d’intérêt, ce qui va avoir pour conséquence d’alourdir le poids de la dette sur les pays pauvres en manque de nourriture. La hausse des taux d’intérêt par les banques centrales ne fait rien pour endiguer l’inflation créée par les ruptures d’approvisionnement, si ce n’est de provoquer une récession mondiale et de créer une crise de la dette des « marchés émergents ».

La multiplication des manifestations et des troubles politiques inquiètent les grandes puissances plus que ne le font les gens affamés. Comme le disait Janet Yellen, la Secrétaire au Trésor des États-Unis, «  l’inflation atteint des niveaux jamais vus depuis des décennies. La flambée des prix des denrées alimentaires et des engrais a mis la pression sur les ménages du monde entier — particulièrement sur les pauvres. Et nous savons que les crises alimentaires peuvent engendrer une agitation sociale. »

Dans les années 1840, alors que le capitalisme devenait le mode de production dominant dans le monde, Marx évoquait un « nouveau régime » de production alimentaire industrialo-capitaliste, lié à l’abrogation des Corn Laws et du triomphe du libre-échange après 1846. Il associait ce « nouveau régime » à la conversion de « grandes étendues de terre en Grande-Bretagne », induite par la « réorganisation » de la production alimentaire autour des développement dans l’élevage et la gestion du bétail, et la rotation des cultures, conjuguée à des développements dans la chimie des engrais à base de fumier.

La production alimentaire capitaliste a considérablement accru la productivité alimentaire et a transformé la production en une entreprise mondiale. Dans le milieu des années 1850, ces tendances étaient déjà apparentes : près de 25 % du blé consommé en Grande-Bretagne était importé, dont 60 % de l’Allemagne, de la Russie et des États-Unis. Mais la production capitaliste a également engendré des crises de production et d’investissement récurrentes et régulières, et donc une nouvelle forme d’insécurité alimentaire. La famine et la faim ne pouvaient plus être mises sur le compte de la nature et du climat. Elles étaient désormais clairement le résultat des inégalités inhérentes à la production capitaliste et de son organisation sociale à une échelle mondiale. Et c’étaient les plus pauvres qui souffraient. Karl Marx a déclaré un jour que la famine ne « tue que les pauvres diables ».

Et avec l’agriculture industrielle est venue l’exploitation et le traitement cruel des animaux tout autant que des humains. Marx a décrit dans un carnet non publié comme étant "Dégoûtante !" l’alimentation dans les étables et étant un "système de prison cellulaire" pour les animaux. "Dans ces prisons, les animaux naissent et y restent jusqu’à ce qu’ils soient tués. La question est de savoir si ce système lié au système d’élevage qui fait croître les animaux d’une manière anormale en faisant avorter les os pour les transformer en simple viande et en un amas de graisse - alors qu’auparavant (avant 1848) les animaux restaient actifs en restant le plus possible à l’air libre - n’aboutira pas en fin de compte à une grave détérioration de la force vitale ?"

Il s’agit d’une crise mondiale, qui requiert des mesures à une échelle mondiale, et c’est également de cette manière que la pandémie aurait dû être gérée et que la crise climatique devrait l’être. Mais une telle coordination mondiale est impossible tant que l’industrie alimentaire est contrôlée et possédée par quelques producteurs et distributeurs multinationaux ; l’économie mondiale se dirige vers un nouvel effondrement.

Michael Roberts

Michael Roberts a travaillé comme économiste à la Cité de Londres (La City) pendant plus de 30 ans. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’économie mondiale dont The Great Recession, The Long Depression and World in Crisis. Il tient également un blog : thenextrecession.wordpress.com

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