Édition du 4 octobre 2022

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Europe

Au Royaume-Uni, la nouvelle première ministre Liz Truss face à la contestation sociale

Après un été pendant lequel le gouvernement était paralysé par la campagne interne du Parti conservateur se cherchant une nouvelle tête, Liz Truss arrive à Downing Street dans un climat de mécontentement généralisé face à la flambée des prix.

5 septembre 2022 | tiré de mediapart.fr
https://www.mediapart.fr/journal/international/050922/au-royaume-uni-la-nouvelle-premiere-ministre-liz-truss-face-la-contestation-sociale

Trimley, Londres (Royaume-Uni).– Tous les lundis, Hailee fait ses courses au magasin associatif éphémère installé dans la salle polyvalente de son village de Trimley, à l’est de l’Angleterre. Des boîtes de conserve, des céréales mais surtout du pain frais, des fruits... « Ça, c’est très utile, parce que c’est tellement cher en supermarché. » Tous les produits, la plupart proches de la date de péremption, ont été donnés gracieusement par des supermarchés locaux la veille à Sarah, l’organisatrice.

Pour deux livres sterling, Hailee et la trentaine de personnes faisant la queue ce matin-là peuvent remplir un sac entier de courses. « Tout l’argent que je gagne sert à payer le loyer et les factures, explique-t-elle. Il ne reste quasiment plus rien pour les autres indispensables. » Cela fait trois mois que Hailee a besoin de ce coup de pouce. Son mari est en rémission d’un cancer et n’a pas travaillé depuis 5 ans. Mais jusqu’à récemment, son salaire de vendeuse suffisait à les faire vivre convenablement. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

« Je n’éprouve aucune honte à avoir besoin de cette aide, mais je suis surprise d’avoir dû en arriver là », confie-t-elle. C’est « le coût de tout en même temps » qui l’a forcée dans cette situation : la hausse des prix dans les supermarchés, de l’essence, du gaz et de l’électricité, explique Hailee. Habillée d’une petite robe estivale, des bijoux aux oreilles et aux poignets, cette Anglaise d’une cinquantaine d’années n’a pas, de prime abord, l’air d’une personne qui a besoin d’aide pour se nourrir.

« Heat or eat » (se chauffer ou manger) sera le grand dilemme des prochains mois.

Mais Sarah l’organisatrice, n’est pas étonnée. « Il y a des gens qui ont l’air aisé, mais c’est juste qu’ils ont gardé leurs vêtements d’avant, quand ils avaient plus de moyens. » La hausse du coût de la vie a été très rapide : en avril 2021, l’inflation était de 1,5 %, un an plus tard elle dépassait  les 9 %. Le même mois, les impôts augmentaient et les factures d’énergie étaient rehaussées de 54 %. L’inflation pourrait dépasser les 20 % d’ici quelques mois et le gaz et l’électricité vont augmenter encore de 80 % le 1er octobre. « Parmi les gens qui viennent ici, explique Sarah, il y a ceux qui ont besoin d’aide actuellement, mais il y a aussi les inquiets. Ceux qui veulent économiser maintenant parce qu’ils savent que les factures vont exploser. Ils se demandent comment ils vont survivre, s’ils devront choisir entre se chauffer ou manger cet hiver. »

« Heat or eat » (se chauffer ou manger) sera le grand dilemme des prochains mois, acquiesce Graham Denny. Il est le fondateur de l’association Basic Life, établie à Felixstowe à côté de Trimley. C’est lui qui a lancé le magasin éphémère du petit village et une dizaine d’autres similaires dans les environs. « Depuis janvier, le nombre de personnes venant faire leurs courses dans nos magasins éphémères a augmenté de 30 % à 40 %. Il y a de plus en plus de gens qui ont un emploi, mais qui n’arrivent plus à payer les factures avec leurs salaires. »

Graham Denny a aussi ouvert un café associatif début août à Felixstowe. On y mange un petit déjeuner anglais complet pour 4 livres sterling et le thé et le café sont à moins de 1 livre sterling. Il est actuellement ouvert de 10 heures à 14 heures comme un « lieu de convivialité pour les personnes isolées », mais Graham va étendre les horaires cet hiver. « Nous voulons en faire une banque de chaleur, un endroit où les gens viendront passer du temps pour éviter d’allumer le chauffage à la maison. » Il compte également organiser des « cours de cuisine pour montrer comment préparer un repas avec des produits à bas prix ou accessibles dans nos magasins associatifs, tout en étant le plus économe possible en énergie ».

Graham réfléchit au marketing, pour déculpabiliser les usagères et les usagers potentiels. « Nous sommes en lien avec les docks, et l’idée est d’inviter les travailleurs à commander leur repas chez nous. Comme ça quand ils viendront les chercher, les passants verront que nous sommes un café ouvert à tous, pas juste aux plus nécessiteux. » 

Il entre un peu de jugement dans cette idée marketing. Il estime que les dockers de Felixstowe, le principal port de fret du pays, qui ont fait grève du 22 au 29 août pour demander une plus forte augmentation de salaire n’ont pas de raisons de se plaindre. « Ils essaient de maintenir leur train de vie, estime Graham. Tout le monde doit faire face à la montée du coût de la vie, mais il y a en a qui n’arrivent même pas à boucler les fins de mois. Donc peut-être que certains vont devoir diminuer leur train de vie pour que les autres puissent s’en sortir. »

Les grèves dans le viseur de la nouvelle première ministre

Graham partage le point de vue de beaucoup de Britanniques qui se plaignent des grèves qui se multiplient dans de nombreux secteurs : les cheminots ont prévu de débrayer à nouveau en septembre, les avocat·es pénalistes aussi, les enseignant·es pensent à faire de même et bien d’autres encore. Toutes et tous demandent des augmentations de salaires si ce n’est en ligne avec l’inflation, en tout cas plus élevées que quelques pour-cent. « Ce que nous voulons, c’est faire nos heures de travail et avoir de quoi payer nos factures avec notre salaire, sans être obligés de faire des heures supplémentaires pour boucler les fins de mois », explique un docker gréviste.

Certains, sur les piquets de grève, aimeraient voir un mouvement coordonné, une « grève générale » comme l’a évoqué Mick Lynch, président du syndicat GMB et figure très populaire des mouvements sociaux actuels. Selon Mike Hubbard, représentant syndical pour Unite the Union au port de Felixstowe, « ce n’est peut-être pas impossible, mais c’est très peu probable ».

Depuis le mandat de Margaret Thatcher à Downing Street, les conditions à remplir pour organiser une grève ont été de plus en plus durcies. Le Trade Union Act de 2016 impose une consultation officielle à laquelle doivent participer 50 % des membres d’un syndicat. Liz Truss, la nouvelle première ministre, veut encore durcir ces critères. Elle envisagerait d’augmenter le pourcentage minimum pour qu’une grève soit légale, et d’imposer un service minimum sur les infrastructures nationales pour que les trains ou les bus ne s’arrêtent jamais de rouler. La nouvelle première ministre penserait même à instaurer une période de carence de 6 mois par syndicat entre chaque grève.

Mais il n’est pas certain que ces mesures soient populaires au-delà du Parti conservateur. Même si, à Felixstowe, beaucoup critiquent les grèves, les usagers des transports par exemple ont été plus compréhensifs. Un mélange de mécontentement généralisé et de moindre dépendance aux transports publics après le Covid et la popularisation du télétravail en est la source. « Quelque chose a changé, a résumé Frances O’Grady, secrétaire générale du Trades Union Congress (TUC), devant une commission parlementaire le 19 juillet dernier. Nous avons constaté plus de sympathie de la part du public face aux grèves récentes que par le passé. » 

Plusieurs partenaires sociaux ont contribué à fonder ou soutiennent désormais la campagne « Enough is Enough » contre le coût de la vie. « Les gens en ont assez de la manière dont ils sont traités au travail, explique Mick Lynch du GMB dans une  vidéo  promotionnelle. Il faut transformer cet esprit en une vraie organisation au nom de la classe ouvrière. »

C’est aussi l’appel de la campagne «  Don’t Pay UK  » qui exhorte les Britanniques à ne plus payer leurs factures d’énergie le 1er octobre si un million de personnes promettent de le faire d’ici là. « Dans ce pays, les gens acceptent l’augmentation du coût de la vie comme une fatalité, expliquait Daniel, un coordinateur du mouvement dans le sud de Londres lors d’une manifestation le 26 août dernier. Nous avons cette maladie en Grande-Bretagne qui nous pousse à “Keep calm and carry”, à rester calmes et à continuer malgré tout. On ne peut plus faire ça. Il faut que nous nous mettions en colère. »

Pourtant, beaucoup de Britanniques sont relativement résigné·es : de Graham Denny qui gère Basic Life à Felixstowe, estimant que ce sont les citoyens qui doivent s’organiser pour s’entraider, à Lee et Lyne, deux sœurs de 66 et 67 ans qui vivent dans le sud-est de Londres rencontrées sous un abris-bus. « Je pense qu’on devrait vivre ensemble cet hiver, pour que nous n’ayons qu’une seule facture à nous partager », dit Lee qui a déjà acheté deux lampes de poche pour éviter d’allumer les lumières chez elle et qui se résout à l’idée d’empiler les pull-overs pour ne pas utiliser le chauffage. « Si ça fait économiser un peu et nous permet de passer l’hiver, il va bien falloir le faire », répond Lyne avant d’ajouter : « Le gouvernement doit faire quelque chose pour nous aider. »

Un « hiver du mécontentement » 

Pour l’instant, la nouvelle première ministre a prévu un budget d’urgence, et a promis des baisses d’impôts. Elle s’est toujours prononcée contre « l’aumône », mais elle a finalement promis d’annoncer des « aides » dans la première semaine de son mandat. Selon la presse, elle penserait à geler les factures de certains foyers. Une idée qu’elle aurait empruntée à l’opposition. Keir Starmer, le chef du Parti travailliste, en a donné les détails à la mi-août : « Je ne laisserai personne payer un centime de plus » pour l’énergie cet hiver. Il propose de financer cette mesure en taxant les « profits excessifs » et les « grandes compagnies énergétiques ». Un rapport qui aurait fuité du ministère de l’économie évalue à 170 milliards de livres dans les deux années à venir les profits des producteurs d’énergie.

Cette situation est dénoncée par beaucoup de Britanniques. L’aide non ciblée promise par le Labour qui viendrait en aide à tous les foyers, même ceux qui ne sont pas au bord du gouffre, pourrait être un argument électoral, selon le journal de gauche, The Guardian« Si vous êtes un électeur parfois tenté par la droite, et relativement prospère – le genre que Keir Starmer tente de ramener vers le parti –, son plan d’aide indiscriminé est très séduisant. » 

Puisque le Parti conservateur croit plus à la stimulation de l’économie qu’à l’aide aux personnes en difficulté, Liz Truss veut aussi multiplier les capacités d’extraction de matière première dans la mer du Nord et est en faveur de la fin du moratoire sur la fracturation hydraulique, le « fracking ». Cela participerait d’un effort d’auto-suffisance énergétique maximale pour le Royaume-Uni dans le long terme. Autant de mesures que rejettent des mouvements de désobéissance civile comme Just Stop Oil. Le groupe prévoit des actions coups de poing pour l’automne, notamment le 1er octobre à Westminster, jour prévu de la hausse des tarifs du gaz et de l’électricité pour les ménages, suivies d’un « Occupy Westminster » à la manière des mouvements d’occupation qui ont suivi la crise de 2008.

La presse britannique parle d’un « hiver du mécontentement » pour la nouvelle première ministre. Liz Truss se présente comme proche des Britanniques, ayant grandi dans le Nord en Écosse puis à Leeds et n’ayant pas été scolarisée dans des établissements secondaires de prestige, même si elle a effectué ses études supérieures à Oxford. Mais les sœurs londoniennes, Lee et Lyne, ne sont pas convaincues. « Je ne fais confiance à aucun politique », résume la première. « Je ne pense pas qu’ils puissent comprendre ce que vivent les différentes strates de la société : classe ouvrière, classe moyenne et les nantis. Je pense qu’ils vont protéger les leurs sans s’inquiéter de ceux qui doivent travailler dur. »

Liz Truss arrive au pouvoir en étant élue par 57 % d’un électorat qui ne représente que 0,2 % de la population britannique. Les 150 000 à 200 000 adhérents du Parti conservateur – la formation ne révèle pas le chiffre exact – comptent aussi des mineurs de moins de 18 ans et des étrangers n’ayant pas la nationalité britannique. Autant de personnes qui n’auraient pas le droit de vote si le changement de premier ministre actuel se faisait à travers une élection nationale. 

Marie Billon

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