Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique latine

Colloque du CAPMO sur l’anniversaire du coup d’État au Chili

« Avoir à l’esprit les questions soulevées par la fin tragique de l’expérience de l’Unité populaire »

Je ne suis pas Chilien et je n’étais pas dans ce pays au moment du coup de 1973, mais l’histoire de flammes et de feu de ce pays m’a beaucoup interpellée, ne serait-ce parce qu’à l’époque nous étions nombreux, comme militants, à avoir les yeux tournés vers ce petit pays du sud de l’Amérique (était-il possible d’aller au socialisme par la voie pacifique ?), et parce qu’un peu plus tard, j’y ai consacré plusieurs années d’études et d’enquêtes sur le terrain. Impossible donc de rester indifférent à ce 40ème anniversaire du coup d’État militaire qui a renversé dans la violence l’Unité populaire de Salvador Allende, tant il est pour moi synonyme d’un morceau de vie. Mais je sais aussi que pour beaucoup, il s’agit d’événements lointains qui ont perdu une grande partie de leur sens et portée et qui renvoient plutôt aux réminiscences nostalgiques de vieux combattants qu’on écoute seulement avec un peu de bienveillance.

Aussi ce que j’aimerais faire ici — vu le peu de temps qui m’est imparti — c’est de rappeler de manière très synthétique non pas d’abord ce qu’il en est de l’héritage allendiste (l’actualité de la pensée allendiste) - mais plutôt de mettre en évidence comment le 11 septembre 1973 est une date charnière, historiquement parlant (non seulement pour les Chiliens, mais pour tous les citoyens du monde), une date révélatrice à la fois des grandes tendances qui traversent notre monde, mais aussi des grands défis auxquels nous sommes confrontés encore aujourd’hui.

Pour ce faire, après avoir rapidement rappelé ce qu’il en est des enjeux de la mémoire historique (1), je m’attarderai à 3 dimensions symboliques de ce 11 septembre 1973 : l’ampleur et la dureté de la répression (2) ; le rêve de la voie pacifique vers le socialisme (3) ; réflexions autour d’une fin tragique : repenser les stratégies ? (4).

1) Les enjeux de la mémoire historique

Il faut partir de l’idée que le Chili est un pays laboratoire et exemplaire ; un pays permettant de mesurer l’avancée, les reculs des luttes sociales et politiques. Encore faut-il savoir ce que l’on veut regarder, de quoi l’on veut se souvenir, car les commémorations collectives ne sont jamais anodines ni sans conséquences. La manière dont nous nous souvenons de tel ou de tel événement et l’épinglons ou non à notre calendrier en dit toujours long sur nos préoccupations présentes ainsi que sur les problèmes qui nous hantent. Voir l’histoire à partir des yeux des vaincus ou à partir des préoccupations des vainqueurs change le regard et par conséquent la conception qu’on se fait de tel ou tel événement. Le passé c’est toujours un construit, un reconstruit : quel passé veut-on faire apparaitre ; quel présent veut-on construire ? De quels ancêtres on se reconnait ? Et cela, comme vivants, agir au temps présent et donc, possiblement inverser le cours de l’histoire, reprendre les aspirations passées des oubliés (rompre avec le cours dominant de l’histoire et l’histoire des dominants). De se laisser porter par l’histoire, ou au contraire, de lui donner un cours nouveau ?

2) L’ampleur et la dureté de la répression : programme des dictatures de sécurité nationale

Les dictatures de sécurité nationale : phénomène pas seulement chilien, mais propre au Cône sud : Brésil (1964), Bolivie (1971), Uruguay (juin 1973), Argentine (1976). Il s’agit d’une manière de gouverner qui s’impose auprès des élites latino-américaines afin de faire face à la montée des luttes sociales et politiques, à cette ère des brasiers qui avait enflammé, dans le sillage de la révolution cubaine, tout le sous-continent, en postulant l’idée d’en finir par la force avec l’ennemi intérieur.

Il fallait donc mettre fin à l’ère des brasiers, à cette radicalisation sociale (1959 Cuba—1973 Chili). Le coup d’État du 11 septembre 1973 va soudainement marquer un net retour du balancier. (L’histoire des mouvements sociaux obéit à des rythmes et des pulsations, des cycles en forme de hausses et de baisses se formant sur l’échelle du temps). En ce sens l’expérience de l’Unité populaire marque tout autant l’apogée d’une mobilisation populaire et son glas.

D’où les deux fonctions des dictatures de sécurité nationale : briser les mouvements sociaux d’origine populaire et leur pendant politique, mettre en application un nouveau mode de régulation de l’économie de marché. Le Chili sera le premier pays où on l’expérimentera de manière systématique.

3) Le rêve de la voie pacifique vers le socialisme

Le projet dans un sens très simple : combiner les vertus de la démocratie parlementaire aux idéaux d’égalité et de justice sociale.
« Le projet était simple, facile à comprendre, il était si clair qu’il pouvait même se traduire en chansons, à les fredonner en marchant dans la rue. Il était si clair qu’il était possible de le peindre, de le dessiner sur les murs, sur la toile, sur le papier. L’idée était de prendre ce que la société chilienne avait atteint sur le terrain de la démocratie et d’y ajouter en les unissant ensemble, plus de justice, plus de liberté, plus de dignité. C’était un projet réaliste qui faisait rêver et travailler en même temps. La révolution avec des empanadas et du vin rouge, comme disait Allende. En 3 ans le pays mobilisa toute sa capacité de créer, d’inventer. En trois ans le pays redécouvrit une nouvelle dignité, de nouvelles forces, de nouveaux possibles, de nouveaux rêves. » (Site : Breve Imagineria politica).

Le projet de l’Unité populaire recouvrait deux dimensions :

A) Un ensemble de réformes importantes qui n’avaient rien de chimériques, qui transformèrent en profondeur les conditions de vie des classes populaires et qui, depuis nos yeux frileux des années 2010, furent littéralement révolutionnaires : nationalisation sans indemnisation des mines de cuivre (Chavez n’est jamais allé aussi loin !), étatisation avec rachat du système bancaire, approfondissement de la réforme agraire, redistribution des revenus vers les moins nantis (hausse du salaire minimum, réduction du chômage, etc.), etc.

B) La mise en marche de tout un peuple, à travers un processus de radicalisation sociale grandissant, lui donnant chaque fois plus d’allant pour retrouver du pouvoir sur ses propres conditions d’existence et de travail, pour s’affirmer partout avec force (vaste processus d’empowerment collectif). Tous les indicateurs le montrent : sur la scène électorale (36,3% en septembre 1970 ; 50% aux élections municipales d’avril 1971 ; 44,11% (63 députés sur 150) en mars 1973)) ; sur la scène sociale : l’augmentation des usines sous contrôle ouvrier (167 en 1972), nombre 3 fois plus élevé que ce qui était prévu par l’Unité populaire, la formation et la multiplication des JAP (comité de ravitaillement populaire lors de la grande grève des camionneurs (financée par la CIA) puis la formation des cordons ouvriers (germes de double pouvoir), organisations populaires territoriales regroupant des travailleurs de tout horizon (syndicats, partis politiques, etc.). Phénomène d’auto-organisation populaire grandissant.

Mais en même temps cette mobilisation populaire grandissante a sonné le ralliement de toutes les forces sociales réactionnaires d’alors (armée, Église, grandes fortunes chiliennes, multinationales états-uniennes (ITT, CIA, etc.) qui se sont ligués contre elle pour en briser - par la violence institutionnalisée - l’élan émancipateur. Cela fit en sorte que cette expérience émancipatrice s’est terminée dans le sang et la terreur.

4) Leçons à tirer de cette cruelle histoire : il faut repenser les stratégies

Ce qui fait que le 11 septembre 1973 symbolise aussi toute une réflexion sur les stratégies nécessaires à la réussite de telles transformations sociales, sur les manières d’en organiser l’auto-défense et d’en perpétuer les gains. Réforme ou révolution ? Fallait-il, ainsi qu’en avait décidé Allende et son allié le Parti communiste, « consolider pour avancer » et donc calmer le jeu pour amadouer les possédants et les forces armées, ou au contraire, comme le recommandaient le MIR et l’aile gauche de l’Unité populaire, « avancer pour consolider » en s’appuyant sur les forces vives du mouvement populaire pour pousser plus loin cette reprise collective de pouvoir ? Telle était la grande interrogation à laquelle le coup d’État a « dans les faits » donné réponse : un peuple qui veut s’émanciper ne peut compter que sur ses propres forces er doit apprendre à se défendre !

5) Conclusion

Au Chili, comme ailleurs, on n’a jamais autant parlé de l’héritage de Salvador Allende. Est-ce un signe des liens intrinsèques qui unissent le passé, le présent et l’avenir ? Je teste ici une hypothèse : Après les grandes grèves étudiantes de 2011 au Chili, mais aussi après la naissance du mouvement altermondialiste et des indignés, on assiste, après plusieurs décennies noires, à une résurgence aux temps présents des grands mouvements sociaux contestataires qui cherchent ainsi à se mettre soudain en syntonie avec l’histoire et certaines préoccupations du passé ?

Quoiqu’il en soit, on ne peut pas, à un moment ou à un autre, ne pas avoir à l’esprit les questions soulevées par la fin tragique de l’expérience de l’Unité populaire. Ne serait-ce que pour aiguiser sa lucidité et se donner ainsi les moyens de concrétiser ses rêves les plus nobles ! N’est-ce pas en cela qu’il vaut la peine de commémorer ce 11 septembre 1973 ? Comment donner à nos utopies une dimension stratégique pour en faire des utopies stratégiques ?

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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