Édition du 7 avril 2020

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Rohingyas

Birmanie et Bangladesh – Réfugiés rohingyas : catastrophe humanitaire et écologique. Enjeux politiques, economiques et stratégiques

1ère partie

Depuis la fin du mois d’août, 620 000 membres de la communauté rohingya de Birmanie sont venus se réfugier à l’extrême sud du Bangladesh, pourchassés par l’armée birmane. Dans les camps bâtis en catastrophe au milieu des rizières, au cœur d’un drame humanitaire absolu, ils tentent de survivre à la faim et à la peur, sans oser penser à l’avenir. (1/3)

Tiré de Mediapart.

Cox’s Bazar (Bangladesh), envoyé spécial.- La langue de terre bangladaise qui s’étire le long du littoral birman est enchanteresse. Côté mer, une plage longiligne de plus d’une centaine de kilomètres borde le golfe du Bengale. Les gens d’ici prétendent qu’elle est la plus longue du monde. Ombragée de pins Casuarina aux allures de tamaris, elle est le paradis des surfeurs. Côté terre, d’innombrables bras de rivières sinueuses abritent à leur retour du large les bateaux de pêche en conque. Dès l’aube, les paysans s’affairent à la serpe dans les rizières. En ces premiers jours de novembre, les nuages sombres de la mousson s’en sont allés et la récolte d’automne a commencé. Malgré la chaleur suffocante, la campagne est à peine jaunissante, agrémentée de bouquets de palmiers à bétel aux troncs zébrés. Qui pourrait imaginer que c’est dans ce cadre tropical féerique que se joue actuellement un drame humanitaire absolu ?

Passée la ville d’Ukhiya, la route menant de Cox’s Bazar à la pointe sud du Bangladesh est jalonnée de camps de réfugiés où s’entassent près d’un million de Rohingyas. Ils étaient, jusqu’à l’été dernier, un peu plus de 200 000 membres de cette communauté musulmane à avoir fui depuis plusieurs décennies la Birmanie.

Depuis que le 9 octobre 2016, trois postes-frontières ont été attaqués par des insurgés, servant de prétexte aux massacres perpétrés par l’armée birmane, les tueries ont repris mieux que jamais, dénoncées par l’ONU et diverses organisations de défense des droits de l’homme comme un « nettoyage ethnique ». Et le flot a brusquement gonflé cet été, après de nouvelles attaques aux postes frontière survenues le 25 août. Au dernier pointage réalisé le 12 novembre par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), une agence intergouvernementale rattachée l’an passé à l’ONU et qui, pour la première fois de son existence, a la responsabilité de coordonner l’action sur le terrain, 620 000 personnes sont arrivées en deux mois du district de Maungdaw, où les militaires birmans brûlent leurs villages et les pourchassent en commettant les pires exactions.

On raconte que plusieurs dizaines de milliers d’autres candidats à l’exil attendent leur tour, là-bas, à l’horizon. Parmi les derniers arrivants, Sadek Hussein, 22 ans, et sa femme Hotiza Begum, 21 ans. Nous les rencontrons en bord de route, deux bébés de six et dix-huit mois dans les bras, hébétés et complètement affamés. « On a marché pendant douze jours et on a passé la frontière le 4 novembre. On n’a rien mangé depuis deux jours », murmurent-ils, à bout de forces. Ils viennent de Buthidaung, une ville située à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau.

Depuis fin août, une véritable ville et plusieurs villages ont surgi de nulle part, prenant d’assaut la moindre colline, le moindre recoin de terre disponible. Dans ce Bangladesh quatre fois plus petit que la France et peuplé de 170 millions d’habitants, la densité humaine est l’une des plus élevées au monde. Le gouvernement n’a eu d’autre choix que de laisser à ces migrants les zones rurales relevant du ministère des forêts. Il a mis à leur disposition 3 000 acres (1 214 hectares), sans imaginer que l’érection d’une multitude d’abris de fortune s’accompagnerait d’un désastre écologique.

Parce qu’ils ont besoin de place, les Rohingyas arasent les collines, terrassent leurs flancs friables et sculptent des escaliers de fortune, provoquant ici ou là des effondrements. Parce qu’ils ont besoin, aussi, de gagner un peu d’argent en vendant le bois opportunément débité en fagots, très recherché pour alimenter le feu des cuisines ou pour fabriquer du mobilier, ils coupent et déracinent des milliers d’arbres. Fromagers, eucalyptus et jusqu’aux hévéas qui valent à la région le surnom de “jardin du caoutchouc”, aucune essence n’est épargnée.

Les bambous, eux, arrivent de Cox’s Bazar et sont utilisés sur place en squelette et charpente des habitations des camps. Ils sont acheminés en quantités effarantes par des camions surchargés roulant pied au plancher, obligeant parfois les rickshaws à plonger au fossé pour dégager le passage. L’OIM distribue des sacs qui, une fois remplis de sable, peuvent servir de soutènement. Le gouvernement bangladais, de son côté, est en passe d’achever la construction de dix routes d’accès et de cinq ponts, tandis que dans les camps eux-mêmes, l’armée a terrassé 6 kilomètres de pistes et prévoit d’en réaliser encore 16. « La dégradation est aussi épouvantable qu’irrémédiable. Ça va trop vite, on n’a pas le temps de les arrêter », s’émeut Shamsud Douza, l’un des représentants locaux d’un ministère dont l’intitulé en dit long sur la destinée funeste de ce pays. Littéralement : le ministère de la gestion des catastrophes et des secours.

Depuis quelques jours, l’armée bangladaise tente de démontrer aux réfugiés qu’ils peuvent bâtir sans détruire la végétation, laquelle peut du reste apporter une ombre bienvenue. Couper un arbre est même dorénavant passible d’une amende mais Runa Khan, fondatrice de l’organisation non gouvernementale Friendship (« amitié »), prédit néanmoins le pire. « Cette région de Cox’s Bazar et de Chittagong, la deuxième plus grande ville du Bangladesh, constitue une ceinture verte, dit-elle, elle est d’une fragilité extrême, car son sol est formé de limons et de sable qui ne demandent qu’à s’affaisser. Un cyclone, un incendie ou une forte mousson, et tout peut disparaître du jour au lendemain. »

Éviter tout contact avec les matières fécales

C’est pourtant là, dans cette ceinture verte, que les Rohingyas sont bien obligés d’élire domicile. Là qu’ils creusent avec les moyens du bord pour trouver de l’eau dans la nappe phréatique. « La ressource est aléatoire et un hydrogéologue vient d’arriver pour déterminer les meilleurs endroits où forer », nous confie le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR). En attendant, des milliers de puits pompent à une trentaine de mètres de profondeur et bientôt, des machines arriveront pour forer plus bas, à près de 200 mètres sous terre. Car il s’agit de faire remonter en surface de l’eau propre qui n’ait pas été contaminée par les dizaines de milliers de latrines qui surgissent dans le paysage, tels des champignons.

« Au début, c’était l’horreur, les gens faisaient leurs besoins partout dans les champs. Puis peu à peu, on s’est mis à creuser des petites fosses consolidées par des anneaux en béton d’environ 60 centimètres de haut, surmontées d’un cabanon », explique Abu Nayeem, chargé des questions d’hygiène à Friendship. Au bout d’un mois, les fosses débordent. On les recouvre alors de sable et on en creuse d’autres, un peu plus loin, un peu plus profondes.

Le camp de réfugiés le plus vaste, Kutupalong, est aussi le plus ancien. C’est ici que les Rohingyas des premières vagues migratoires, celles de 1978 et 1991, se sont installés. Situé près du hameau de Gundum, à 500 mètres à vol d’oiseau de la frontière birmane, il abritait au départ 33 000 personnes. Aujourd’hui, ils sont près de 540 000 à tenter d’y survivre. Les bâches en plastique estampillées HCR parsèment la contrée à perte de vue. À quelques kilomètres plus au sud, en direction de Teknaf et de son rivage rendu tristement célèbre par les bateaux qui y accostent chargés de réfugiés, un chemin de terre quitte la route principale à hauteur de Noapara. Nous nous y engageons à pied et marchons plus de 2 kilomètres, au milieu d’un paysage bucolique de rizières habité il y a encore un mois par une quinzaine d’éléphants sauvages.

Soudain, au détour d’une colline, surgit Unchiprang, un camp de 40 000 réfugiés. Une fourmilière humaine grouillante fait la queue pour obtenir des rations de nourriture, se protégeant de l’insolation à l’aide de parapluies. Deux énormes réservoirs d’eau ont été posés à l’entrée par l’organisation Oxfam International. Jean-Jacques Simon, un Canadien qui travaille ici pour l’Unicef, nous informe qu’un programme de construction de 10 000 toilettes va démarrer incessamment. « Nous devons agir sur tout le cycle des maladies hydriques, de l’alimentation en eau potable aux latrines, en faisant tout notre possible pour éviter que les enfants ne soient en contact avec les excréments », souligne-t-il.

Risque majeur : l’épidémie de polio et de choléra, la maladie de l’eau sale et des matières fécales. Aucun cas de ces deux maladies n’a encore été officiellement diagnostiqué, mais plusieurs personnes sont mortes de diarrhée aiguë, obligeant les organisations humanitaires à une vigilance extrême. Le premier cimetière bâti à la hâte contenait trois cents places, il a été vite plein et un nouveau site vient d’ouvrir, plus loin dans la campagne. D’après le HCR, un tiers des familles sont en situation de grande vulnérabilité sanitaire, avec 120 000 femmes enceintes, 14 % de mères seules, une forte proportion de personnes âgées à risque et des milliers d’enfants orphelins.

L’Unicef fait de la prévention et vient de lancer, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé et le gouvernement bangladais, une deuxième campagne de vaccination, avec 35 équipes sur le terrain. Juché sur un talus, un volontaire en blouse blanche, muni d’un haut-parleur, appelle les adultes à faire venir leurs enfants au plus vite. Il en profite pour rappeler à tout le monde de se laver les mains avant de manger et après être allé aux toilettes.

Chaque jour, cinq cents enfants se voient administrer les vaccins par voie orale. « Il faut aussi traiter d’urgence le problème de la malnutrition, qui touche un enfant sur quatre et se révèle sévère chez plus de 7 % d’entre eux », précise Jean-Jacques Simon. Leur système immunitaire est très faible et quand la distribution de compléments alimentaires et de vitamine A ne suffit pas, les petits sont envoyés directement à l’hôpital de campagne que Médecins sans frontières a monté à proximité de Kutupalong.

À Balukhali, le deuxième plus grand camp qui s’est tellement agrandi qu’il jouxte désormais Kutupalong, plusieurs maternités en tôle ondulée viennent d’ouvrir. Dans l’une d’entre elles, gérée par Friendship avec le soutien de la Fondation Mérieux et des médecins de la Chaîne de l’Espoir, une petite centaine de femmes défilent quotidiennement. Nous y rencontrons Amina Khatun, une jeune femme qui dit avoir « 19 ou 20 ans » et qui berce dans ses bras Noyufa, sa fillette âgée de quatre semaines. « J’ai traversé la frontière le 2 septembre, enceinte de sept mois, après avoir traversé des rivières avec de l’eau sale jusqu’à la poitrine, raconte-t-elle. J’ai accouché en arrivant, toute seule, dans ma tente. Dans six semaines, mon bébé aura son premier vaccin, je crois qu’il est sauvé. »

Comment gérer la peur du kaki et du sang

Dans la pièce voisine, le docteur Saifuddin Akhtar compte et recompte les médicaments de sa pharmacie. Antibiotiques, traitements contre la toux et contre la dysenterie, paracétamol, solutions salines de réhydratation… Son stock n’est pas mirobolant, mais c’est un début. Une équipe de jeunes architectes bénévoles est arrivée dans la matinée de la capitale, Dacca, pour partager avec les ONG quelques astuces constructives. Parmi eux, Razzia Hassan Chowdhury et Mumtaheena Rifat insistent sur la nécessité d’avoir des toitures étanches et des systèmes de ventilation naturelle pour rafraîchir l’intérieur. « L’évacuation des eaux usées est un vrai problème, il faut jouer sur l’épuration naturelle en creusant à l’extérieur de la clinique des rigoles suffisamment larges et profondes, avec des bordures solides en brique ou en ciment », indiquent-ils.

Une fois les abris attribués, la nourriture distribuée, les médicaments dispensés, surgit une question : et après ? « Après l’épreuve de la migration, la question de l’avenir est une source d’angoisse, une inconnue que les réfugiés doivent apprendre à gérer », témoigne May Maloney, coordinatrice de l’accompagnement psychosocial à la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. À leur arrivée dans les camps, les Rohingyas sont rassemblés dans des centres de transit, où ils sont pour la plupart en état de choc. « Nous les aidons à parler, à exprimer leurs peurs, et à vivre dans un premier temps au jour le jour », raconte May Maloney.

Jusqu’à présent, très peu d’organisations humanitaires offraient un accompagnement psychologique, mais des experts commencent à arriver sur place. Ils doivent notamment traiter la peur qui s’empare des migrants au moment du couvre-feu. À la tombée de la nuit, vers 17 heures, tous craignent pour leurs maigres effets personnels. Malgré les petits panneaux solaires autonomes, les camps se retrouvent pratiquement plongés dans le noir, le gouvernement bangladais n’ayant pour l’instant installé que 50 réverbères.

La question de l’angoisse est particulièrement prégnante chez les enfants. Dans le camp d’Hakimpara, sur la commune de Thaing Khali, la Croix-Rouge a dressé un abri à flanc de colline d’où nous parvient un chant. Tous les matins, vers 11 heures, Patrizia Messina, psychologue italienne, et Hisumoto Nakushima, physiothérapeute japonais, reçoivent une cinquantaine d’enfants qui répètent inlassablement la même comptine, « pour instaurer un rituel et normaliser le quotidien », disent-ils. La séance se poursuit avec une séance de relaxation faite de longs exercices de respiration et de positions d’équilibre proches du yoga. « Nous travaillons sur l’estime de soi, à l’aide d’un miroir dans lequel nous poussons les enfants à se regarder, et sur l’expression des sentiments, à l’aide d’émoticônes qu’ils peuvent désigner du doigt pour manifester leur joie, leur peine, leur honte ou leur culpabilité », détaille Patrizia. Parfois, la panique survient à la simple vue d’un vêtement kaki ou d’une goutte de sang. Des réactions « anormales », parfois « démentes », qui nécessitent une assistance psychologique immédiate.

Pendant ce temps-là, les adultes se préoccupent de trouver de quoi nourrir leur famille. Les distributions de riz et de lentilles ne suffisent pas. À l’intérieur des camps, des étals sont vite apparus le long des pistes sablonneuses, où les réfugiés les plus futés revendent au prix fort des victuailles qu’ils ont réussi à se procurer sur le marché du dimanche, à Balukhali. Aubergines, radis blancs, topinambours, piments et poissons séchés sont 10 % à 15 % plus chers qu’à l’extérieur des camps. Dans toute la péninsule de Cox’s Bazar, la population autochtone commence à se plaindre de l’inflation provoquée par la hausse subite de la demande en denrées alimentaires et en matériaux de construction.

Dès le début de la crise, l’OIM a fait savoir que le Bangladesh avait besoin de 434 millions de dollars au minimum, pour assurer la survie des migrants rohingyas au cours des six prochains mois. Le 23 octobre, une conférence des donateurs, organisée à Genève par l’Union européenne et le Koweït, a permis d’enregistrer 100 millions de dollars de nouvelles promesses de dotations, une somme qui va s’ajouter aux 235 millions de dollars déjà engagés depuis le 25 août. « Ce sont des cacahuètes au regard des coûts directs et indirects de cette crise sur l’économie locale, avec des fonctionnaires en nombre insuffisant qui consacrent aujourd’hui tout leur temps aux réfugiés et n’ont plus ni le temps ni les moyens, de s’occuper du reste », s’emporte Iftekhar uz Zaman, directeur exécutif de Transparency International Bangladesh. Venue récemment se rendre compte de la situation sanitaire, sociale et environnementale, la présidente de Médecins sans frontières (MSF), Joanne Liu, a tiré la sonnette d’alarme. Selon elle, les camps de Cox’s Bazar sont « une bombe à retardement ».

Guillaume Delacroix

Guillaume Delacroix

correspondant de mediapart.fr en Inde

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