Édition du 29 novembre 2022

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Arts culture et société

C’est risqué d’être artiste pour la paix

Dans l’édition du journal Le Devoir du 10 mai, monsieur Stéphane Baillargeon présente l’intervention de Bono à Kiev en discutant de l’engagement des artistes dans les situations de guerre. Question fort à propos.

Comme il le souligne, en invitant officiellement cet artiste très populaire, le gouvernement ukrainien a fait preuve d’une maîtrise assumée de la propagande de guerre. Bono est allé appuyer la stratégie guerrière de l’infortunée Ukraine fortement engoncée dans une guerre soutenue par les pays de l’OTAN contre l’invasion russe ; en d’autres termes, il n’est pas apparu dans le panorama pour faire la promotion de la paix, il s’est simplement glissé dans le défilé des personnalités politiques comme Joe Biden, Justin Trudeau et d’autres personnalités en vue invitées à réaffirmer l’appui à la guerre. Faire parader des personnalités pour justifier une cause est un truc usé de la publicité. L’heure est à l’appui à la lutte des Ukrainiens et, par le fait même, à la guerre. Pas facile à saisir.

Une telle position s’inscrit dans le courant des discours dominants orientés vers l’alimentation du conflit sur tous les plans (idéologiques, politiques, économiques, sociaux et culturels) par la propagande et une stratégie d’information massive en continu. Évidemment, dans notre contexte, on nie l’utilisation de la propagande, on préfère utiliser des euphémismes pour la maquiller (reportages crédibles, témoignages, etc.). L’adhésion de l’opinion publique aux stratégies guerrières et à l’augmentation significative des forces de frappe (les industries de l’armement tournent à plein régime et les gouvernements délient les bourses sans compter pour les payer) repose sur le socle de l’information de masse ; Bono en première page s’avère ainsi un coup de maître pour la promotion de la lutte du peuple ukrainien soumis aux affres d’une guerre atroce, comme toutes les guerres d’ailleurs.

Cela dit, monsieur Baillargeon fait appel à l’éclairage de la professeure en histoire de l’art de l’UQAM, madame Ève Lamoureux, pour rappeler qu’à travers le temps, dans les situations de conflits majeurs, de nombreux artistes ont accepté de se compromettre parfois pour appuyer une guerre : « Quand une guerre mobilise l’opinion publique, des artistes s’en mêlent souvent. La guerre représente la grande cause, justifie la grande mobilisation internationale. Les artistes se sentent alors souvent moralement obligés d’intervenir » ; par ailleurs, elle ajoute : « prendre position contre la guerre dans nos sociétés occidentales, ce n’est pas très risqué moralement ou politiquement », répond Ève Lamoureux en soulignant le consensus contre cette monstruosité destructrice des êtres et des choses. » C’est juste.

Dans notre système démocratique qui fait justement appel au consensus, se prononcer contre la guerre n’implique pas nécessairement des représailles physiques ni une condamnation médiatique ou populaire, cependant l’histoire des guerres et des conflits civils nous enseigne que de nombreux artistes et militant.e.s pour la paix et le respect des droits et des libertés ont souvent payé un lourd tribut par la répression ou la mort pour avoir pris la parole contre les discours dominant ; pensons à l’Espagnol Federico Garcia-Lorca, au Turc Nâzim Hikmet, à l’Américain Martin Luther King, au Chilien Victor Jara, à l’Algérienne Lila Amara et combien d’autres. La Russie aussi compte sa phalange d’artistes soumis à la répression de Staline à Poutine ; en 1930, quand le poète russe Ossip Mandelstam a publié son poème « L’Épigramme de Staline », Boris Pasternak a qualifié le geste de suicidaire. Par la suite, il fut arrêté et emprisonné pendant 5 ans.

Mais que signifie donc être artiste pour la paix dans notre contexte ?

Être artiste pour la paix implique de prendre la parole et de promouvoir la paix, pour ce seul motif, ne pas endosser la pensée unique des discours belliqueux et les stratégies guerrières comporte des risques. Dans le contexte actuel, et bien avant l’invasion de l’Ukraine, on ne pensait plus utiliser les négociations ou pourparlers de paix, mais uniquement de préparatifs de guerre. À cet égard, bien avant l’invasion de l’Ukraine, le Mouvement pacifiste ukrainien, lequel regroupe plusieurs artistes, a publié une déclaration demandant le respect de l’accord de Minsk de 2015, le retrait de toutes les troupes, la suspension de tous les approvisionnements en armes et équipements militaires, la suspension de la mobilisation totale de la population pour la guerre, la propagande de guerre et l’hostilité des civilisations dans les médias et les réseaux sociaux et, bien sûr, l’instauration de démarches diplomatiques pour la paix. Évidemment, de telles demandes furent qualifiées d’idéalistes, de non pertinentes et de soutien à l’ennemi. C’est là, comme le mentionne Anne Morelli dans son ouvrage fort pertinent en ce temps de guerre (Principes élémentaires de propagande de guerre - 2010), une façon de réduire au silence les porte-parole des discours de paix sans coup férir. Les voix discordantes tassées, tous les acteurs principaux pouvaient ouvrir la porte à la guerre et depuis l’invasion, autant en Russie que dans les pays de l’OTAN, la propagande de guerre est utilisée à grande échelle. On connaît la suite, la guerre à finir et le mot paix a disparu du vocabulaire.

Au Québec, depuis 1983, l’organisme les « Artistes pour la paix » met de l’avant des propositions de paix, mais la plupart du temps, le risque auquel nous faisons face n’est pas la répression ouverte ni la prison, mais la condamnation au silence ou à l’ignorance des messages de paix. Parler de paix ne fait pas la première page des médias à côté de Bono, loin de là. Quand il s’agit de la paix, une sorte de pensée unique favorable à la guerre et à l’augmentation des armements gagne toujours la bataille de l’opinion publique. C’est tellement plus facile de s’identifier au pouvoir des armes et aux porteurs d’une solidarité superficielle ; ce phénomène de masse ressemble aux fanatiques de sports professionnels qui cherchent à s’identifier aux gagnants éventuels d’un trophée quelconque. Dans un tel contexte, les propositions d’artistes pour la paix comme les Ukrainiens contre la guerre ont été ignorées bien avant l’invasion russe. On aime mieux les artistes pour la paix figurants silencieux dans l’ombre, ce de depuis fort longtemps ; le tempo peu musical des bombardements et des déclarations prometteuses de victoires mobilise davantage et offre gracieusement une sorte d’identification et de satisfaction par association au pouvoir des armes.
À cette étape-ci du conflit en Ukraine, nul ne peut présumer d’un épilogue à court terme. Pendant ce temps, les artistes pour la paix risquent de rester ignorés, car le mot paix semble réduit à un mot subversif en « p » ?

Je continuerai à croire, même si tout le monde perd espoir.
Je continuerai à aimer, même si les autres distillent la haine.
Je continuerai à construire, même si les autres détruisent.
Je continuerai à parler de paix, même au milieu d’une guerre.

https://www.youtube.com/watch?v=aXc_dXRndec

André Jacob, artiste pour la paix
Professeur retraité de l’UQAM

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