Édition du 30 novembre 2021

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Le Monde

Démocratie et libéralisme : Cause toujours, mon lapin

On confond souvent démocratie et libéralisme. Pourtant, il s’agit de deux courants de pensée distincts, bien qu’on les associe spontanément de nos jours. En voici une présentation sommaire.

Le libéralisme est une idéologie qui valorise les droits individuels : liberté de parole et d’action, notamment dans le secteur économique et commercial, où on met l’accent sur le droit de fonder une entreprise et de faire des profits qu’on investit ensuite dans la sphère financière.

La démocratie elle, est plutôt polysémique mais sur le fond elle vise à conférer aux citoyens et citoyennes membres de l’électorat (qu’il ne faut pas confondre avec le peuple entier) le pouvoir ultime du choix des gens devant conduire les affaires du pays et en déterminer l’orientation. Les élus et élues sont donc censés administrer la chose publique à partir du mandat qu’ils ont reçu lors du scrutin, dont le mode est varié (tout dépend de l’époque et du pays).

Le libéralisme doit prévenir la dictature de la majorité (comme le redoutait Tocqueville) pouvant découler du droit de vote généralisé par la garantie de droits individuels imprescriptibles. Les idéologues libéraux veulent ainsi éviter le populisme grossier et la démagogie qui proviennent de certains préjugés courants. Dans cette optique, l’exercice du pouvoir doit donc être encadré par toute une batterie de garanties visant à éviter des débordements démagogiques qui porteraient atteinte aux libertés individuelles, dont l’expression de la liberté d’opinion.

Conservateurs et libéraux de stricte obédience appuient l’entreprise privée qu’ils veulent autant que possible libre de toute entrave indue à son action. On a soutenu longtemps au dix-neuvième siècle au dix-neuvième siècle, pour refuser l’accession des masses au droit de vote qu’il fallait protéger la minorité des riches contre le ressentiment d’une classe ouvrière en pleine croissance numérique...

Les sociaux-démocrates, eux, essaient de concilier liberté économique relative avec respect de droits sociaux pour la majorité, en particulier les travailleurs et travailleuses. Ils tiennent à préserver la souveraineté populaire sous forme du droit de vote étendu tout en assurant un maximum de droits sociaux à la population. Rappelons que les droits sociaux ont été durement acquis au fil des décennies par d’intenses luttes syndicales. Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que le syndicalisme ne fut reconnu sur le plan légal que progressivement et tardivement au dix-neuvième siècle. Avant, la classe politique dans les différents pays en voie d’industrialisation le regardait comme une entrave au libéralisme économique, donc un danger public qui menaçait le droit sacré de faire des profits.

Les démocrates socialistes voulaient limiter, voire éliminer les privilèges de classe et l’influence indue de groupes économiques dominants tout en maintenant les libertés individuelles. Ils tentaient de trouver un équilibre difficile entre pouvoir populaire et liberté d’entreprise, un exercice qui demeure encore et toujours précaire. Il faut souvent toujours l’adapter à la conjoncture historique . Ils n’ont jamais été à l’abri de compromissions ni de reculs devant les possédants et possédantes.

Historiquement, le libéralisme a précédé la démocratie. Alors que les libertés publiques (au sens moderne du terme) s’établissaient aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, surtout en Grande-Bretagne pionnière en la matière, les élites politiques refusaient toujours à une large partie de la population le droit de vote, lequel ne fut étendu à la majorité des citoyens et citoyennes qu’à la toute fin du dix-neuvième siècle. En particulier, longtemps les ouvriers et ouvrières en furent privés. Par ailleurs, faudra attendre la première moitié du vingtième pour que les femmes se le voient reconnaître.

Le même déroulement s’applique dans les grandes lignes un peu partout dans les pays occidentaux, sauf aux États-Unis où l’accès au vote sera immédiatement appliqué à la plus large portion des citoyens après la Révolution, sauf aux esclaves noirs (l’esclavage n’y fut formellement aboli qu’en 1863). Et même par la suite, beaucoup de "gens de couleur" (comme on disait hypocritement) ont été victimes de lois restrictives ou encore de pratiques douteuses leur interdisant l’accès aux divers scrutins. Les Amérindiens reconnus comme tels (c’est-à-dire pour l’essentiel, ceux et celles résidant dans les réserves) ne se verront accorder la citoyenneté américaine qu’en 1924.

Donc, la plupart des puissances occidentales furent libérales avant d’adhérer pleinement à la démocratie électorale. La majorité des gouvernements de l’époque furent libéraux (surtout sur le plan économique) avant d’adopter la généralisation du droit de vote. Bien entendu, ils ont favorisé l’essor de l’entreprise privée au détriment de la classe ouvrière naissante. Les revendications de cette dernière comprenaient non seulement le passage de lois la protégeant de l’exploitation patronale, mais aussi la capacité d’influer d’une façon qu’on voulait décisive sur le pouvoir politique par l’obtention du droit de vote.

Une bonne partie des démocrates socialistes (ancêtres idéologiques des actuels sociaux-démocrates) croyaient naïvement que ce droit donnerait enfin le contrôle du peuple sur la classe politique, celle-ci dans l’ensemble farouche partisane du capitalisme. Des partis travaillistes furent mis sur pied, avec des succès variables mais plutôt modestes.

Le libéralisme, surtout sous sa forme débridée a toujours comporté son lot d’ambiguïtés, en particulier aujourd’hui alors que des systèmes d’indemnisation du chômage et de soutien de dernier recours existent un peu partout. Ses tenants et tenantes doivent donc utiliser des méthodes empreintes de duplicité pour diminuer les droits sociaux qui limitent l’utilisation de la main d’oeuvre, laquelle n’est plus autant qu’auparavant taillable et corvéable à merci.

De quoi parle-t-on alors ? De la "liberté" d’être pauvre, exploité, marginal, malade ? Ou de celle d’accumuler les profits sans limites comme sans vergogne ? Vous avez toutes les libertés... à condition d’avoir de l’argent.

Le libéralisme économique poussé à l’extrême confère une pouvoir énorme aux grandes firmes et aux milieux financiers ; les politiques économiques qui s’en inspirent (le présent rétrolibéralisme, qu’on pourrait aussi définir comme une forme de néo-conservatisme) lui consentent une liberté de manoeuvre qui ressemble à celle du renard dans le poulailler ou du loup dans la bergerie.

On notera que l’avènement de ce sous-produit de l’idéologie libérale, depuis le début de la décennie 1980, vite devenu hégémonique au sein des classes politiques, a provoqué d’importants reculs des droits sociaux, et ce, souvent (mais pas toujours) opérés par des partis dont les responsables, lorsqu’ils étaient dans l’opposition, tenaient un discours social-démocrate ; une majorité d’électeurs et d’électrices, choqués par les politiques néo-conservatrices restrictives du parti au pouvoir le renversaient pour mettre à sa place la principale formation qui se réclamait de la social-démocratie, Les dirigeants de ce parti une fois hissé aux commandes de l’État, se ralliait en jouant sur les mots aux politiques rétrolibérales au nom du "réalisme" et des "lois du marché" (une expression dont on a abusé durant cette période). Le Parti québécois chez nous en fournit un parfait exemple. Encore maintenant, on pense à la "gauche réaliste" qu’invoque le premier ministre caquiste du Québec, François Legault... un ancien ministre péquiste qui appartenait à l’aile conservatrice du Parti québécois milieu-fin des années 1990.

Par conséquent, une frange non négligeable de l’électorat, victime de cette duplicité et faute d’être écoutée par les responsables politiques, s’est sentie trahie par les "élites" politiques, ce qui explique dans une bonne mesure la montée actuelle du populisme en Occident. Les inégalités sociales se creusent au profit du libéralisme économique et au détriment de la démocratie sociale, celle-ci entendue au sens de la maîtrise la plus poussée possible des gens sur plusieurs aspects cruciaux de leur vie.

Bref, la démocratie a reculé au profit du capitalisme. On assiste à la mise en place depuis quarante ans d’un régime oligarchique nouveau genre qui porte atteinte à la démocratie. Elle le fait en respectant les libertés formelles qu’elle contourne et jusqu’à un certain point, vide de leur sens. Comme toute les transitions d’une phase à l’autre du capitalisme (qu’on serait tenté de qualifier de mutations, comme celles du virus de la Covid-19), celle qu’on subit en ce moment est brutale et sournoise.
Il faut donc de toute urgence réinventer la démocratie, surtout sous sa forme sociale.

On peut conclure en disant que si la dictature c’est : "ferme ta gueule", le libéralisme c’est : "cause toujours".

Jean-François Delisle

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