Édition du 20 janvier 2026

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Asie/Proche-Orient

Inde : Ce que nous enseigne la nuit : vers une nouvelle gauche à l'ère de l'absence de liberté

Quelque chose de fondamental a changé en Inde. Nous pouvons le percevoir non seulement dans les lieux habituels – le parlement, les studios de télévision, les meetings électoraux –, mais aussi dans les zones les plus calmes et les plus silencieuses de la vie : dans les écoles, où la peur devient un langage ; autour des puits des villages, où la caste continue de décider de l’ordre de la soif ; dans le silence qui s’installe lorsqu’on prononce avec colère le nom d’une communauté religieuse minoritaire ; et dans les mille hésitations tacites qui parsèment désormais le langage quotidien.

https ://vientosur.info/author/sushovan-dhar/

26 décembre 2025

Les angoisses de l’ère néolibérale se sont fusionnées avec une machine idéologique centenaire, donnant naissance à une formation politique à la fois douloureusement familière et terriblement nouvelle.

Un siècle en gestation

Ce phénomène n’est pas la simple montée en puissance d’un parti de droite. C’est le triomphe d’un projet qui a patiemment attendu pendant des générations, gagnant en force dans les shakhas des différentes quartiers, les fêtes religieuses, les réseaux caritatifs et les manuels scolaires. Comme l’a démontré Christophe Jaffrelot, le Sangh Parivar est moins une organisation politique qu’un organisme social en expansion : il respire à travers les institutions, circule à travers les habitudes et s’installe dans les moindres recoins de la vie culturelle. Lorsque le Parti populaire indien (BJP) est arrivé au pouvoir, ce n’était pas un accident électoral, mais l’aboutissement d’une idéologie.

La nouveauté réside dans la manière dont cette vieille machinerie s’est mêlée aux ruines laissées par le néolibéralisme. La campagne indienne est hantée par les fantômes des promesses abandonnées : des prix minimums de soutien, des salaires stables, des canaux d’irrigation qui se sont asséchés avant d’atteindre les champs. Les travailleurs, qui vivent sous les ponts routiers et ont dans leurs poches des smartphones et des dettes, envahissent les villes. Une génération a grandi en croyant que la modernité est synonyme de précarité, que la mobilité est synonyme d’insécurité et que la survie signifie se battre pour des miettes. La vision de Kalyan Sanyal – les vastes « zones d’exclusion » de l’Inde – ne semble plus être une terminologie académique, mais décrit la texture de la vie quotidienne.

Ruines néolibérales, rêves autoritaires

C’est dans ces ruines que le nationalisme hindou a trouvé son langage. Partout où la sécurité économique s’est effondrée, le ressentiment culturel s’est répandu ; partout où les emplois ont disparu, les mythes de griefs historiques se sont développés ; partout où l’État providence a reculé, la politique de l’humiliation est entrée en scène. « Vous n’êtes peut-être pas en sécurité », murmure le discours dominant, « mais au moins, vous êtes supérieur à quelqu’un d’autre ». C’est une morale toxique, mais à une époque où les espoirs sont déplacés, elle s’est avérée efficace. Les réflexions de Dave Renton sur le fascisme – sa capacité à transformer le désespoir en désir de purification – s’inscrivent dans le contexte actuel avec une précision dérangeante, même si l’autoritarisme en Inde porte le masque de la démocratie électorale.

Il en résulte un hybride singulier : un ordre majoritaire autoritaire aux aspirations fascistes, qui fonctionne selon les procédures familières de la République, tout en la vidant de l’intérieur. Les élections se poursuivent, mais leur esprit s’estompe ; les institutions sont maintenues, mais leur autonomie s’érode ; les tribunaux rendent des jugements, mais la justice devient timide. Perry Anderson a écrit un jour que l’Inde n’avait jamais complètement résolu les contradictions de ses origines nationalistes ; aujourd’hui, ces contradictions sont revenues en force, exacerbées par les ambitions d’un mouvement qui cherche à remplacer la République par un État civilisateur.

Les limites de l’opposition libérale

Face à cette transformation, l’opposition majoritaire avance comme un somnambule. Son imagination reste ancrée dans la terminologie des années 90 : efficacité, croissance, développement, laïcité comme rituel symbolique, politiques sociales comme formes de clientélisme et coalitions comme objectif ultime de la politique. Il ne se rend pas compte que le BJP ne se contente pas de disputer les élections, mais qu’il réécrit le langage même dans lequel se déroule la politique. Comment un parti dont la vision du monde est dépassée, dont la laïcité est timide, dont le programme économique est indiscernable de l’ordre dominant et dont l’imagination sociale est limitée par le « bon sens » du marché, comment un tel parti peut-il affronter un mouvement qui cherche à remodeler totalement la société ?

Cependant, la crise de la gauche est encore plus douloureuse, car c’est une crise des possibilités. La gauche était autrefois le pilier des mouvements de masse dans tout le pays, elle organisait les travailleurs et les paysans, et elle a appris à des générations à lire non seulement les mots, mais le monde entier. Aujourd’hui, elle est affaiblie : présente mais hésitante ; avec des principes, mais fatiguée ; avec une large organisation, mais politiquement timide. Le Parlement est devenu le centre de gravité, entraînant de plus en plus la gauche vers des alliances qui diluent sa clarté et étouffent sa voix. Elle se comporte comme si la menace pouvait être surmontée par des calculs tactiques, comme si le Sangh Parivar n’était qu’un adversaire parmi d’autres dans un long jeu parlementaire.

Mais l’extrême droite n’est pas un adversaire parlementaire. Il s’agit d’un projet civilisationnel, et seule une politique contre-civilisationnelle peut y faire face. La gauche doit retrouver son sens de la mission historique, sa capacité à imaginer au-delà des horizons du présent, à mobiliser ceux qui vivent et travaillent dans l’ombre de l’économie, et à parler un langage qui place la dignité au centre de la vie politique.

Pour ce faire, la gauche doit affronter une réalité qu’elle reconnaît depuis longtemps, mais qu’elle n’a pas toujours traitée avec l’urgence nécessaire : la caste n’est pas un complément de la classe, mais la grammaire même du travail en Inde. La question dalit (celle des intouchables) n’est pas seulement une question de représentation, elle concerne l’organisation du travail, l’attribution de la dégradation et la distribution de la peur. L’ordre des castes fracture la classe ouvrière avant même qu’elle ne puisse s’organiser. Toute politique de gauche qui ne place pas l’abolition des castes au centre de son programme se heurtera à une base sociale réduite, à des alliances fragiles et à une imagination incomplète. Les personnes qui souffrent le plus de la violence du capitalisme — les travailleurs sans terre, les travailleurs de la santé, les travailleurs informels, les migrants, les Dalits, les Adivasis, les OBC et les musulmans — sont précisément celles que l’extrême droite cherche à coopter ou à expulser du giron national. La gauche doit donc construire une force compensatoire à partir de la base, en se concentrant sur les domaines où la caste et la classe se croisent de manière la plus violente.

Implications mondiales

Mais le terrain de lutte n’est pas seulement national. Le virage autoritaire de l’Inde s’étend à l’extérieur, laissant une empreinte permanente sur l’ordre mondial. Un pays qui abrite l’une des main-d’œuvre les plus importantes au monde — et peut-être la plus précaire — ne peut embrasser l’autoritarisme sans que cela ait des conséquences sur les luttes de la classe ouvrière à l’échelle mondiale. Lorsque les protections des travailleurs sont supprimées en Inde, le capital mondial applaudit ; lorsque les syndicats sont affaiblis, les chaînes d’approvisionnement se durcissent ; lorsque la dissidence est criminalisée, les usines du monde entier deviennent plus silencieuses. Le capital mondial ne se contente pas de tolérer le virage autoritaire, il l’embrasse activement.

La position croissante de l’Inde en tant qu’énorme marché de consommation exacerbe cette complicité. Les géants technologiques et les conglomérats financiers considèrent l’Inde comme la prochaine frontière de leur expansion. Un régime offrant une déréglementation, une main-d’œuvre moins chère, des syndicats soumis et une stabilité politique est un cadeau pour les investisseurs. Et ainsi, le silence mondial s’intensifie. Les démocraties qui prônent les droits de l’homme restent muettes face à la taille de l’Inde, à son marché et à son utilité géopolitique.

Il y a ensuite la question du climat. L’Inde est en première ligne face à la crise climatique ; ses vagues de chaleur, ses cyclones, ses sécheresses et ses inondations sont les signes avant-coureurs de l’avenir de la planète. La vision du développement de l’actuel gouvernement, marquée par l’exploitation minière, l’expansion du charbon et la spoliation déguisée en progrès, menace non seulement la survie écologique de l’Inde, mais aussi celle du monde entier. Un État autoritaire qui réprime les mouvements écologistes et criminalise la résistance indigène accélère la catastrophe.

Et, d’un point de vue géopolitique, l’Inde est devenue un pilier de la stratégie indo-pacifique. Elle est courtisée comme contrepoids à la Chine, ce qui confère au régime au pouvoir une sorte d’immunité morale. Les puissances occidentales tolèrent ce qu’elles dénonceraient ailleurs parce que l’Inde est trop grande, trop stratégique et trop centrale dans la chorégraphie de la rivalité mondiale. L’érosion de la démocratie indienne est ainsi étroitement liée aux intérêts du pouvoir impérial ; la lutte mondiale contre l’autoritarisme doit passer par l’Inde.

La crise réside dans le fait que l’Inde, un pays vaste qui est fondamental pour le capitalisme mondial, crucial pour la survie climatique et essentiel pour l’équilibre géopolitique, glisse vers un avenir autoritaire, tandis que son opposition traditionnelle reste paralysée. L’importance de résister à cette tendance dépasse largement les frontières nationales. Pour lutter contre l’autoritarisme indien, il est essentiel de défendre l’avenir de la démocratie, les droits des travailleurs, l’écologie et la démilitarisation mondiale.

Vers une nouvelle formation de gauche

Dans cette perspective, le renouveau de la gauche n’est pas seulement souhaitable : il est nécessaire. Sa tâche n’est pas de revenir aux anciennes formules ni de s’accrocher à des habitudes organisationnelles épuisées, mais de se réinventer en tant que force capable de s’exprimer dans un siècle marqué par la précarité, l’effondrement écologique et l’autoritarisme identitaire. Elle doit construire de nouvelles solidarités entre les précaires et les exclus ; elle doit créer de nouveaux langages qui résonnent au-delà des castes, des classes, des religions et des régions ; elle doit traiter l’éducation politique comme une pratique vivante et non comme un souvenir archivé ; elle doit embrasser l’internationalisme, non pas comme un slogan, mais comme une orientation stratégique.

Avant tout, la gauche doit retrouver l’art qu’elle maîtrisait autrefois : l’art de nommer le monde, ses structures de violence, ses possibilités de transformation, ses fractures cachées, ses rêves réprimés. Car l’extrême droite prospère lorsque le monde est mal nommé, lorsque l’exploitation est appelée destin, lorsque la souffrance est appelée sacrifice, lorsque l’oppression est appelée tradition, lorsque la dissidence est appelée trahison.

Le lent travail de renouveau

En fin de compte, la voie la plus honnête pour aller de l’avant est peut-être celle qu’Achin Vanaik indique avec une calme lucidité : le travail lent et presque clandestin de construire une nouvelle gauche à partir de zéro. Il ne s’agit pas d’une renaissance des anciens partis, ni d’un miracle né de l’arithmétique électorale, mais d’une longue période d’accumulation moléculaire : une organisation patiente dans des salles bondées et des champs dévastés, dans des réunions syndicales, dans des collectifs de femmes, dans des bidonvilles dalits et des dortoirs de migrants, dans ces coins à moitié oubliés où les promesses de la république ne sont jamais vraiment arrivées. C’est de ces endroits que surgissent les seuls cadres capables de supporter les longs hivers de l’autoritarisme : des personnes tempérées par la lutte, éduquées à l’éthique de la solidarité, guidées par une vision plus large que l’épuisement de la démocratie libérale. Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est que les moments de rupture soudaine se préparent pendant des années d’invisibilité.

Une nouvelle gauche, si elle voit le jour, émergera silencieusement au début, rassemblant des fragments de résistance jusqu’au jour où, lorsque les conditions seront mûres et que la peur faiblira, elle surgira avec une force qui semblera être apparue du jour au lendemain, mais qui, en réalité, aura mis un siècle à se former. Face à un mouvement qui rêve de refaire la nation à l’image d’un passé meurtri, seule une gauche engagée dans une démocratie plus profonde et plus généreuse, qui transcende le capitalisme au lieu de le supplier, peut offrir un horizon qui vaut la peine d’être défendu.


Structure du nationalisme hindou

Le Rashtriya Swayamsevak Sangh, ou RSS, est au cœur du mouvement fasciste. Fondée en 1925, cette organisation nationaliste hindoue est devenue l’une des forces les plus influentes de l’Inde contemporaine. Au lieu de fonctionner comme un parti politique, elle opère comme un réseau national de cadres bénévoles qui se réunissent régulièrement pour recevoir une formation idéologique, faire des exercices physiques et mener des activités communautaires. Au cours d’un siècle, elle a créé des écoles, des organisations caritatives, des organisations culturelles et des initiatives de sensibilisation qui ont eu une influence significative sur notre vie sociale quotidienne. Le parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), agit comme le bras politique du RSS, et bon nombre des personnalités les plus en vue de l’Inde, y compris le Premier ministre, ont été formées dans ses rangs. Pour comprendre les changements autoritaires et majoritaires actuels en Inde, il est nécessaire de comprendre le RSS : sa vision du monde, sa discipline organisationnelle et son ambition à long terme de transformer l’Inde en une nation explicitement hindoue. La shakha est l’unité de base du RSS : une petite réunion régulière où la discipline et l’appartenance idéologique sont cultivées par des exercices, des chants et un enseignement informel. Modeste dans sa forme mais puissant dans ses effets, il intègre la vision du monde de l’organisation dans les habitudes quotidiennes. Grâce à des milliers de ces assemblées de quartier, le RSS a construit un réseau de cadres sans égal en termes d’échelle et de durabilité.

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