Édition du 7 avril 2020

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États-Unis

Cette élection est truquée….mais pas par les Démocrates

La véritable fraude électorale réside dans les efforts des Républicains pour empêcher une partie de l’électorat de voter

Donald Trump y revient. Après avoir clamé en août dernier qu’ : « il pourrait y avoir des gens qui votent dix fois », il insiste sur la perspective d’une élection truquée. Il demande à ses partisans-es de surveiller les bureaux de vote « dans certains endroits » et il recrute, « en son nom, des observateurs-trices de l’élection » pour « empêcher Hillary, la corrompue, de truquer l’élection ».

Ari Berman, The Nation, 17 octobre 2016 | Traduction, Alexandra Cyr

Ce matin il a publié un « Tweet » qui se lit comme suit : « Bien sûr que la fraude est très étendue et elle arrive avant et le jour même du vote. Pourquoi la direction du Parti républicain la nient-ils ? C’est tellement naïf » !

Ce discours de Trump fonctionne, il déclenche la frénésie chez ses partisans-es. 73% des Républicains-es sont convaincus qu’ont pourrait lui voler cette élection. Un reportage du Boston Globe révèle que ses partisans-es demandent clairement qu’un « profilage racial soit exercé dans les bureaux de vote ». (On y trouve également le témoignage suivant) ; M. Steve Webb, 61 ans, menuisier de Faifield en Ohio, assure : « Trump demande que nous surveillions nos circonscriptions. Bien sûr que je vais le faire. Je vais rechercher….ce qu’on nomme le profilage racial, les Mexicains-es, les Syriens-nes ; des gens qui ne parlent pas Américain. Je vais les suivre de près. Je vais faire ça légalement. Je veux être sûr qu’ils sont responsables (de leurs gestes). Je vais les inquiéter un tout petit peu ».

Certains Républicains-es ont dénoncé ce discours de Trump. Mais, les Républicains crient à la fraude électorale depuis des décennies. Trump ne fait que jeter de l’huile sur un feu que le Parti a déclenché. Leur croisade contre la fraude électorale remonte à 2000, aux résultats de l’élection en Floride. Cette année là, l’administration de l’État a commis la faute de retirer des milliers d’électeur-trices de la liste électorale. J’ai écrit là-dessus dans mon livre Give us the Ballot, et un extrait a été publié dans The Nation :

« L’Association nationale pour l’avancement des noirs a poursuivi la Floride pour violation de la loi sur les droits de vote. Il en est résulté une obligation pour la compagnie (Boca Raton filiale de Database Technologies) que l’État avait engagée pour procéder aux retraits, de refaire le travail sur plus de 2000 listes avec des critères plus stricts. L’exercice a démontré que 12,000 électeurs-trices n’auraient pas dû être classés-es dans la catégorie « criminels-les ». C’était 22 fois la marge des votes (537) dont a bénéficié M. Bush pour gagner la présidence.

Personne ne pourra jamais dire précisément combien de ces personnes injustement privées de leur droit de vote ont été refoulées des bureaux de vote. Mais la Commission américaine des droits civiques a ouvert une enquête majeure sur ce fiasco et son procureur, Edward Hailes en arrive au calcul le plus juste possible : si 12,000 électeurs-trices ont été injustement retirés-es des listes électorales, que 44% de ces personnes étaient des Afro-Américains-es et que 90% de cette partie de la population floridienne avait pu voter pour Al Gore, cela signifie qu’on aurait empêché 4,752 électeurs-trices noirs-es de voter pour Al Gore, soit presque 9 fois la marge de votes dont a bénéficié G.W. Bush pour accéder à la présidence. Ce n’est pas une astuce pour dire que M. Gore a été privé de sa victoire. M. Hailes souligne que son équipe pense toutefois que ce fut un facteur déterminant.

L’élection de 2000 en Floride a changé les politiques américaines pour toujours. Elle a déclenché une vague d’efforts de retraits d’électeurs-trices des listes électorales par le Parti républicain. Selon E. Hailes, des personnes se sont rendu compte que dans le cas d’élection aux résultats serrés, il était possible d’avoir une vraie influence en empêchant une partie de l’électorat de voter. L’élection de G.W.Bush a renforcé un nouveau type de critiques du droit de vote ; elle a fait augmenter la menace de la fraude électorale pour restreindre la possibilité de voter ».

Après que le Parti républicain eut compris que retirer des listes les électeurs-trices qu’on sait être démocrates permettait de gagner des élections, il s’est employé à traiter les démocrates de tricheurs invétérés. L’administration Bush a mis la priorité sur les poursuites pour fraudes électorales plutôt que sur les enquêtes sur le retrait des citoyens-nes des listes électorales. Elle a aussi déplacé des avocats des droits civils de la division de ces droits au Ministère de la Justice. C’étaient des professionnels-les qui y travaillaient depuis longtemps. Elle a congédié des procureurs pour leur refus de poursuivre dans des pseudos cas de fraude électorale. C’est sous cette administration que les lois strictes sur les documents d’identification ont été adoptées dans les législatures républicaines. Le Ministère de la Justice de l’époque à soutenu une enquête de cinq ans sur des allégations de fraude électorale.

Cette administration n’a jamais trouvé l’étendue de la fraude qu’elle cherchait. Je l’ai expliqué aux réalisatrices Kelly Duane de la Vega et Jessica Anthony dans le cadre d’un travail de Ian Inaba de Project Turnout : « C’était une croisade de la part de l’administration pour avoir des preuves de fraude (électorale) qui lui donnerait des bases pour introduire des lois plus restrictives et rendre plus difficiles les possibilités de voter à certaines communautés. Tout le monde le répète:Il y a toutes ces preuves d’usurpation d’identité par les électeurs-trices. Mais l’administration Bush a fait sa propre investigation de ce phénomène ; elle n’a rien trouvé de suffisant pour pouvoir entreprendre des poursuites ».

La fraude électorale est rarissime au sein de la politique américaine. L’usurpation d’identité est extrêmement rare. Une large enquête nationale n’a trouvé que 31 de ces cas depuis les élections de 2000 sur un milliards de votes enregistrés. N’est-ce pas un moyen incroyablement stupide et inefficace de tenter de manipuler une élection comme l’a déclaré à Project Turnout, le Révérend William Barber , du bureau de l’Association nationale pour l’avancement des gens de couleur de la Caroline du Nord : « Pour arriver à affecter les résultats d’une élection en vous basant sur l’usurpation d’identité, vous devriez faire quelque chose de presque impossible. Premièrement, vous devez trouver avec quelle identité vous pourriez agir. Deuxièmement, vous devriez vous assurer qu’il ne se présente pas au bureau de vote. Troisièmement, vous devez être sûr que personne ne vous reconnaitra lors de votre vote. Quatrièmement, vous devez être d’accord pour signer votre nom et ainsi, risquer 5 ans d’incarcération pour délit et ensuite il faut aussi que vous trouviez 5,000 ou 10,000 autres personnes qui en feraient autant en ne disant pas un mot. Ça n’a aucun sens ».

Mais le mythe de la fraude électorale se perpétue si bien que les gens finissent par y croire. Les médias feraient mieux de faire un travail sérieux pour rendre la situation claire au lieu de répéter de fausses revendications. Le procureur général, Éric Holder a déclaré à Project Turnout : « Je pense que les gens qui soutiennent les lois restreignant le droit de vote doivent être prises à leur propre mot. On doit leur demander qu’elles preuves ils en ont. Quelles preuves ont-ils de l’existence d’un enjeu quelconque d’intégrité dans notre processus électoral ? Où sont les chiffres ? Où y-a-t-il des cas » ?

Les efforts déployés par les Républicains-es pour rendre le vote de plus en plus difficile est un véritable danger pour la démocratie américaine. C’est la première fois en 50 ans que l’élection de cette année va se passer sans la complète protection de la loi sur les droits de vote dans 14 États. Presque tous sont dirigés par les Républicains-es qui ont fait adopter des lois restrictives en vue de cette présidentielle. Il y aura bien plus d’électeurs-trices privés-es de leur droit de vote par les lois plus exigeantes pour les pièces d’identité, par les restrictions pour le vote anticipé, par les efforts de retraits des listes des personnes qui ont déjà fait de la prison ce qui a un impact majeur sur les gens de couleurs et les jeunes, que par la fraude électorale.

J’ai expliqué cela au Washington Post : « La véritable menace sur la régularité des élections ne réside pas dans le petit nombre de fraudes électorales que Trump et bien des Républicains-es colportent continuellement. Elle se trouve dans la quantité énorme de citoyens-nes sortis-es des listes électorales par les nouvelles lois restreignant le droit de vote. Le juge de district James Peterson l’a bien établi dans une décision du 29 juillet dernier qui déboute ce genre de lois au Wisconsin : Cette préoccupation pour une fraude électorale imaginaire mène à de vraies actions de retrait du droit de vote (d’une partie de l’électorat) qui mine la confiance dans le processus électoral. En Caroline du Nord, par exemple, le groupe de vigilance Democracy North Carolina, a retrouvé 2,300 cas où des électeurs-trices ont été refusés-es à l’inscription le jour même de l’élection et retirés-es de la circonscription. C’était 1,150 fois plus important que les deux cas de substitution d’identité documentés en Caroline du Nord de 2002 à 2012 sur 35 millions de votes enregistrés ».

C’est impensable que le Parti qui retire leur droit de vote à des citoyens-nes en ce moment même dans des États comme le Wisconsin, prétende que l’élection est truquée.

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