Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Commentaire suite à ma lecture de Fin de cycle (Boréal, 2012) de Mathieu Bock-Côté

Mathieu Bock-Côté (MBC) prétend pouvoir expliquer les origines du malaise politique québécois, en ne remontant dans l’histoire qu’à la fin du duplessisme, il ne peut que manquer de perspective. Je l’invite à une analyse de plus longue durée, en me référant, par exemple, à Fernand Braudel qui l’a défendue magnifiquement.

Dans son essai, la courte vue temporelle chez MBC s’accompagne d’une étroitesse disciplinaire qui contraste, au moins avec les historiens, qui ne cessent de prétendre et de professer les vertus de la multidisciplinarité, qui devrait découler des recherches menées en tenant compte des travaux de chercheurs provenant de disciplines diverses. MBC, en termes de champ disciplinaire, se limite à la sociologie et à un peu d’histoire récente. Il néglige ainsi les outils d’analyse développés par d’autres professionnels des sciences humaines.

Je prends un exemple pour illustrer chacune de mes deux précédentes affirmations. D’abord, à propos de l’étroitesse du champ disciplinaire, les outils développés par les politologues, nos maîtres es analyse de conjoncture, auraient été d’un grand secours à MBC pour relativiser l’importance démesurée du rôle qu’il attribue au Bloc québécois pour faire progresser l’ouverture qui existe maintenant chez les Québécois en ce début de XXIe siècle. Je parle de l’ouverture, maintenant manifeste, quant à la reconnaissance de la grande diversité culturelle des origines des Québécois d’aujourd’hui.

Cette reconnaissance de la diversité des origines des Québécois d’aujourd’hui met finalement fin à l’utopie de la souche Canadienne-française unique… Cette utopie, persistante est contredite par l’indéniable diversité de souches indiennes, de celles de près de 800 « filles du roi », croisées avec des colons déjà installés, ceux arrivés au temps de ces filles (1665-1680) et les nombreux autres qui ont suivi ; tous étant d’origines et d’une diversité croissante, dès les débuts. Cette utopie de souche pure n’est qu’une abstraction et une vision idyllique de l’esprit, malgré sa persistance…

Au moment où les membres, et les dirigeantEs, du Bloc s’ouvraient à une conception plus diversifiée des origines culturelles des Québécois d’aujourd’hui, à peu près en même temps, ce « cheminement » s’est produit chez un nombre considérable d’individus et de groupes plus ou moins reliés et distanciés de l’action politique partisane. Vulgairement, on dirait que ce fut une mode ou l’air du temps. Les taoïstes diraient c’était le Tao. Ce cheminement fut celui de la société québécoise tout entière et en attribuer une responsabilité déterminante au Bloc québécois est complètement démesuré.

Deuxièmement, tenter de comprendre ce qui est aux origines du malaise politique québécois en étudiant seulement le prétendu non-aboutissement d’un des projets de la Révolution tranquille (la souveraineté du Québec) est une entreprise à très haut risque de manque de perspective. Ce malaise, bien ressenti depuis…, et que des générations d’historiens ont tenté de cerner et de mieux définir ne fait pas de doute. Aux fins de ce court texte, ce malaise est un sentiment COLLECTIF vécu et ressenti par des individus membres d’une collectivité et qui consiste à vivre la répétition compulsive de projets qui ont échoué ou qui restent inachevés. Pour assoir les affirmations qui suivent, je m’appuie sur deux études scientifiques menées par des socioanalystes durant les années 1980 et qui sont restées, jusqu’à ce jour, inédites. [1] Celles-ci ont été commandées par des organisations privées à des chercheurs reconnus par leurs pairs et dont les rapports devraient nécessairement faire l’objet d’un effort certain d’appropriation, en y investissant du temps pour revivre en bref ce que les participantEs à l’expérience de la recherche ont vécu et clairement exprimé, pour avoir accès aux conclusions. Une simple vulgarisation intellectualisée ne peut permettre à quiconque de comprendre (vivre) les conclusions par une simple lecture d’une éventuelle publication « grand public », ceci parce que ces conclusions doivent être vécues et être ressenties…

Afin de donner une idée de la puissance de ces études, une image d’Épinal ressort de ces deux études. Comme ces études sont à la recherche des images mentales imprimées dans l’inconscient collectif de la communauté sous étude, il arrive que des images fortes s’en dégagent. Une de celles-ci est révélatrice des capacités de ces méthodes pour rendre compte de l’existence d’éléments profondément enfouis. Il est bien connu que les habitants de la Nouvelle-France ont vécu un sentiment d’abandon par la « mère patrie » après la défaite de 1759 et surtout au moment où la France a signé le Traité de Paris en 1763. Ce qui consacrait son renoncement à sa colonie de l’Amérique du Nord. L’image mentale, qui a cristallisé ce sentiment et était encore existante dans les années 1980, est celle de gens rassemblés sur les quais de Québec lors du départ de grands voiliers avec à leur bord une partie de l’aristocratie française, vêtus de leurs costumes d’apparat qui s’en retournaient en France…

Ainsi sommairement défini les nombreux échecs, ou projets inachevés, qu’il soit question du projet souverainiste d’affirmation identitaire autant que des nombreuses tentatives de renouveler le fédéralisme canadien, pourraient être considérés, et surtout vécus, comme le rappel d’échecs antérieurs traumatisants. À la lumière des études précitées, ces échecs de projets post Révolution tranquille ont été vécus ou ressentis par plusieurs, collectivement certainement, comme un rappel des résultats de projets non aboutis antérieurs comme les Rébellions de 1837-38. Si on remonte un peu plus dans le temps, ces rébellions ont été vécues comme un rappel de la conclusion de la Guerre de Sept ans (conquête britannique de la Nouvelle-France). Et, ce qui est très intéressant, inédit et plutôt prometteur d’éclaircissements (si jamais les études nécessaires étaient financées) ce sont les hypothèses, tout aussi inédites exprimées par les chercheurs qui ont effectué ces études.

Avant de terminer, ce que ces deux études ont laissé entrevoir c’est que cette coupure (abandon de la mère patrie) aurait été vécue comme le rappel d’une autre coupure bien antérieure. Ce ne sont là que des hypothèses, comme les études nécessaires pour les vérifier n’ont pas été réalisées à ce jour.

La coupure originelle pourrait être née du moment difficile vécu par de nombreux hommes qui ont quitté l’Europe de l’Ouest en famine, principalement la France, au XVIIe siècle par des départs bien peu volontaires, de là, le sentiment de rejet, coupure, voir expulsion. Pensez aux chefs de famille qui n’arrivaient pas à nourrir les leurs et qui se sont embarqués dans un contexte de survie. Pensez aux quelques 800 « Filles du roi ». Pensez aux quelques prisonniers plus ou moins contraints de faire la traversée. Pensez aux missionnaires et autres « engagés » dont certains ont aussi été contraints de monter à bord. Pensez aussi aux traumatismes de cette traversée comme telle qui ne fut pas de tout repos, par exemple certains ont été contraints de s’alimenter de la chair des morts…, pour ne pas les suivre. Aussi, pensez aux premiers contacts avec les communautés autochtones qui n’ont pas toutes été faciles. Pensez aux premiers hivers passés « en Canada ». Ce sont tous des éléments d’hypothèses, à vérifier, afin de cerner réellement l’origine du malaise politique québécois.

Maintenant, le fait que l’échec des Rébellions des patriotes fut vécu, et surtout ressenti, comme un rappel d’un échec passé, ne fait pas de doute. Ainsi, le prétendu échec du projet souverainiste, comme s’il ne pouvait se poursuivre…, ne serait ressenti que comme l’échec du projet d’une seule génération (spontanée), il y a là un clair et net manque de perspective.

Renaud Blais
Citoyen, Québec


[1Ces deux études sont : 1- Les attitudes politiques au Québec, dirigée par Jean Routier dont le rapport a été remis au Parti québécois en novembre 1984, qui l’avait commandé quelques années plus tôt. Jean-Pierre Charbonneau en parle dans son livre : À découvert, Fides, 2007, pages 219 et suivantes. La deuxième étude est : 2- Analyse des motivations et des résistances de la population du Québec face à l’épargne, dirigée par Pierre Routier, dont le rapport a été remis aux Caisses d’établissement du Québec, en septembre 1986.

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