Édition du 18 juin 2024

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Arts culture et société

Dans la Hongrie d’Orbán, la culture entre bâillon et autocensure

Le domaine de la direction de l’esprit – notamment le monde de la musique – n’échappe pas à l’art du premier ministre hongrois d’étouffer la démocratie, tout comme la contestation de son régime. Viktor Orbán sait gratifier et réprimer, en même temps.

Tiré de Médiapart.

C’est une maison de verre au toit en forme de nuage. Située dans un grand parc de Budapest, la Cité hongroise de la musique fête son premier anniversaire. Fleuron du grand projet du gouvernement de Viktor Orbán – créer un quartier culturel, à l’instar du Quartier des musées de Vienne –, ce lieu d’exposition et de concert, dans lequel l’État a investi 50 millions d’euros, est plébiscité par les Hongrois : 850 000 visiteurs et 700 concerts en un an.

Même les détracteurs du premier ministre Viktor Orbán saluent cet ouvrage dessiné par l’architecte japonais Sou Fujimoto. Le toit, dont la forme évoque une onde sonore, est percé d’une centaine d’ouvertures ; certaines laissent passer la lumière naturelle, d’autres des arbres poussant à travers la structure. « J’ai voulu créer un bâtiment communiant avec la nature et ouvrant sur la forêt… Une sorte de forêt architecturale », décrit l’architecte.

La Cité est une vraie ruche. Le matin, dans la petite salle de concert, des musiciens chantent pour de très jeunes spectateurs : des bébés, sagement blottis contre leur mère ou qui se dandinent en rythme sur la moquette. « Je viens toutes les semaines, cela coûte 1 500 forints (4 euros), une somme abordable ; ma fille adore et j’aime beaucoup cet endroit », confie Eva Dobos, mère d’une petite Elisa de 6 mois.

Tous les jours, des classes de collège visitent l’exposition interactive sur l’histoire du son et de la musique. Guidés par l’équipe pédagogique de la Cité, les bambins s’amusent ensuite, dans des studios high-tech, à se mettre dans la peau d’un chef d’orchestre ou à jouer de la guitare électrique. Le soir, la grande salle de concert aux baies vitrées donnant sur le parc (320 places) accueille orchestres de chambre classiques ou formations de musiques actuelles.

En été, des concerts gratuits font danser la foule à l’extérieur, sous les arbres. Doté d’un budget annuel de 4,5 millions d’euros, ce nouveau temple du 4e art est financé à 80 % par l’État. La vente des billets – de 7 à 15 euros, des prix doux pour un porte-monnaie hongrois – ne représente que 20 % du budget.

Heureux comme un musicien hongrois ?

« Ce gouvernement donne beaucoup d’argent à la musique, comme ses prédécesseurs. La musique est florissante en Hongrie, car elle joue un rôle important dans l’image du pays à l’étranger et tous les gouvernements en sont conscients », observe András Batta, qui a auparavant dirigé la prestigieuse Académie Franz Liszt. Outre l’Académie, Budapest possède de nombreux lieux de concert, dont le Palais des arts (Mupa), salle inaugurée en 2005 sous le gouvernement socialiste-libéral.

Aujourd’hui, c’est au tour du gouvernement Orbán d’imposer sa marque avec la Cité de la musique. András Batta y voit une continuité avec la période communiste : « À l’époque, la Hongrie était un paradis musical ! Tout le monde apprenait à chanter ou jouer d’un instrument, parfois dans l’espoir d’aller à l’étranger pour un concert – car nous n’avions le droit de sortir du pays que tous les trois ans. »

Sous l’impulsion du compositeur Zoltán Kodály (1882-1967), auteur d’une méthode ludique d’apprentissage pour les enfants, le régime communiste avait considérablement développé l’enseignement en fondant un vaste réseau d’écoles primaires où la musique était enseignée tous les jours. On en trouve encore dans chaque arrondissement de Budapest.

Et dans tout le pays, des milliers d’écoles de musique accueillent les enfants l’après-midi, après l’école primaire ou le collège, pour des cours à prix modique. « Le niveau y est élevé car les conservatoires de Budapest et de province forment d’excellents musiciens. Tous ne peuvent pas faire carrière dans un orchestre, alors ils enseignent dans ces écoles », indique András Batta.

« Les concerts classiques n’attirent plus autant de public qu’avant, et le nombre d’étudiants en musique diminue », tempère Apor Szüts, 29 ans, compositeur et pianiste de l’orchestre symphonique de Budafok. Mais il reconnaît que la Hongrie est privilégiée. « Rien qu’à Budapest, il y a plus d’une dizaine d’orchestres symphoniques subventionnés par l’État. »

Selon lui, ce secteur est épargné par le combat culturel mené par le premier ministre nationaliste Viktor Orbán dans l’éducation et la culture. Le gouvernement a pris le contrôle des théâtres municipaux, aboli l’indépendance des universités, et notamment du Conservatoire d’art dramatique et de cinéma, désormais dirigé par un fidèle du premier ministre. « La politique n’interfère pas dans la musique. Je suis libre de composer et d’interpréter ce que je veux ; les ministres ne s’intéressent pas à ce que nous faisons », constate le jeune pianiste.

Cela n’empêche pas le pouvoir d’avoir une forte influence, estime pour sa part le chef d’orchestre Ádám Fischer : « En France ou en Allemagne, ce sont des institutions qui financent les artistes. En Hongrie, les hommes politiques peuvent décider des subventions à un orchestre », observe-t-il. Issu d’une famille de musiciens (son frère Ivan dirige l’orchestre du Festival de Budapest), le chef d’orchestre Ádám Fischer a quitté la Hongrie en 1968 et vit aujourd’hui en Allemagne, où il dirige l’orchestre symphonique de Düsseldorf, tout en poursuivant une carrière internationale. Il a été directeur musical de l’Opéra de Budapest pendant trois ans, sous un gouvernement socialiste-libéral.

Puis, en 2010, Viktor Orbán est revenu au pouvoir. « L’un des chanteurs, proche d’Orbán, a alors voulu faire embaucher son fils comme clarinettiste. Cet artiste est allé voir le directeur général de l’Opéra, un socialiste nommé par le gouvernement précédent, et lui a dit : “Si vous n’engagez pas mon fils, je demanderai au premier ministre de vous mettre à la porte !” J’étais sidéré que des artistes, qui savent que les politiciens interfèrent dans la culture, s’en servent pour menacer leurs collègues. »

Peu après, Ádám Fischer a démissionné de son poste. « Plusieurs raisons m’ont poussé à partir. Et notamment le fait qu’après la victoire d’Orbán aux élections, les artistes proches de la droite sont montés au créneau pour demander que le pouvoir “fasse le ménage” et leur donne des postes. Mais je suis sûr que si demain, un autre parti arrivait au pouvoir, ses partisans feraient de même. Les Hongrois ne se comportent pas en citoyens mais en serviteurs égoïstes ; c’est un pays féodal qui n’a jamais connu la démocratie. »

« Il suffit de se taire »

C’est dans l’arène théâtrale que le Kulturkampf, « combat pour la civilisation », de Viktor Orbán est le plus visible. Róbert Alföldi en sait quelque chose. Ce comédien charismatique, l’un des plus connus du pays, est aussi un metteur en scène renommé – ses spectacles de Shakespeare se jouaient à guichets fermés. Il est aujourd’hui marginalisé, cantonné à se produire sur de petites scènes privées. Il interprète actuellement une comédie américaine au Salon Rozsavölgyi, un théâtre de poche aux murs et chaises vieux rose, niché au dernier étage d’une librairie de Budapest. « J’ai la chance de jouer tous les soirs. Mais plus aucun théâtre ne m’invite à faire des mises en scène. »

Pourtant, Róbert Alföldi n’est membre d’aucun parti et est loin d’être un opposant virulent au régime. « Mais je m’exprime ouvertement ; je ne dis pas que l’économie hongroise est la meilleure au monde, je ne dis pas que le mariage gay est contre-nature, ni que tous les réfugiés sont des terroristes. » Autrement dit, celui qui n’adhère pas à la rhétorique du parti au pouvoir – devenu avec le temps un véritable parti d’extrême droite – est traité comme un pestiféré.

Les théâtres, majoritairement municipaux, sont aujourd’hui dirigés par des fidèles du pouvoir choisis pour leur loyauté au régime. « Si ces directeurs de théâtre me confiaient une mise en scène, ils ne seraient pas en danger ; ce n’est pas une dictature, la police secrète ne viendrait pas les chercher à l’aube pour les jeter en prison !, ironise l’acteur. Simplement, ces administrateurs connaissent la règle du jeu : si l’on veut garder son job et éviter les ennuis, il suffit de se taire, de ne pas inviter certaines personnes, et de pratiquer l’autocensure. Tout le monde comprend cette règle en Hongrie. »

Manifestations sans précédent

Et les musiciens n’y font pas exception. La plupart ont besoin d’enseigner pour vivre et craignent de perdre leur poste s’ils critiquent ouvertement le régime. « En tant qu’artiste, je n’ai pas de problèmes, j’ai une liberté de création totale. Mais en tant que citoyen, je suis révolté par ce gouvernement, déclare un musicien trentenaire qui tient à l’anonymat. La télévision hongroise est au même niveau que la télévision de Poutine : c’est de la pure propagande ! Et je suis effaré par la façon dont le gouvernement Orbán détruit l’éducation nationale ; il n’y a plus de ministère de l’éducation, les enseignants sont désormais sous tutelle du ministère de l’intérieur », s’inquiète-t-il.

Il est descendu dans la rue à l’automne dernier, aux côtés de dizaines de milliers de Hongrois, pour soutenir les professeurs de lycée. Le licenciement de plusieurs enseignants, limogés simplement pour avoir fait grève – le gouvernement a de facto rendu la grève illégale – a provoqué une vague de manifestations sans précédent. Dans les cortèges, on croisait aussi des professeurs d’écoles de musique qui, comme les autres pédagogues, s’épuisent pour des salaires dérisoires.

« Je gagne 500 euros net, deux fois moins qu’une caissière de supermarché. Même en donnant des cours particuliers de piano le week-end, je n’arrive pas à joindre les deux bouts », soupirait une Budapestoise quadragénaire. Protégés par l’anonymat de la foule, certains musiciens ont défilé contre le gouvernement.

Pour autant, pas de rébellion ni de révolte, même chez les jeunes musiciens pop-rock. « À force de tomber amoureux, je m’immunise… contre l’amour », chante Carson Coma, le groupe de pop favori des lycéens hongrois. Se concentrer sur l’amour, peut-être pour échapper à la politique.

Florence La Bruyère (La lettre du Musicien)

Florence La Bruyère

La lettre du Musicien.

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