Édition du 11 mai 2021

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Europe

Dans le Caucase, il y a un accord de paix mais pas de paix

Interview avec Georgui Deluguian

L’automne dernier, l’Arménie a été défaite dans une guerre de six semaines avec son voisin l’Azerbaïdjan. La guerre s’est terminée par le déploiement de soldats de la paix russes à travers le Haut-Karabakh contesté. Pourtant, « l’accord de paix » n’a rien fait pour résoudre les causes plus profondes du conflit.

En septembre dernier, alors que la grande partie du monde était préoccupée par la nouvelle recrudescence de la pandémie COVID-19, une région du Caucase, connue sous le nom de Haut-Karabakh, a explosé en une guerre de six semaines. Soutenu par la Turquie, l’Azerbaïdjan a combattu l’Arménie et la République d’ethnie arménienne non reconnue d’Artsakh pour ces territoires qui avaient été sous contrôle arménien depuis 1994. Ce n’était que le dernier d’une série de conflits armés dans la région, qui ont débuté dans les derniers jours de l’URSS et qui ont éclaté à plusieurs reprises depuis.

Après des milliers de morts et des destructions généralisées, le cessez-le-feu, signé entre les parties belligérantes et la Russie le 10 novembre 2020, a obligé l’Arménie à céder plusieurs territoires à l’Azerbaïdjan et a autorisé le déploiement de deux mille soldats russes dans la région pour maintenir la paix. Après la fin de la guerre, des Arménien.ne.s sont descendu.es dans la rue contre le gouvernement et ont dénoncé ce que beaucoup considèrent comme la reddition à une force d’invasion hostile.

Georgui Derluguian est un sociologue arménien spécialisé dans les changements macro-historiques et les conflits ethniques dans le Caucase. Il s’est entretenu avec Loren Balhorn de Jacobin au sujet du contexte du conflit, de l’équilibre des forces en Arménie et dans la région, et de la question de savoir si le Haut-Karabakh retrouvera un jour une paix stable.

LB : La signature d’un accord de paix en novembre dernier a mis fin à la guerre de six semaines entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh. L’Arménie a dû faire de douloureuses concessions. Le pays a été secoué depuis par des manifestations contre le Premier ministre Nikol Pachinyan, et même les militaires se sont retournés contre lui. Comment caractériseriez-vous la situation actuelle dans le pays ?

GD : Tout d’abord, il n’y a pas eu d’accord de paix. C’était une capitulation. Une partie a obtenu 90% de ses demandes en tuant des milliers d’adversaires de l’autre côté - une très vieille méthode de « résolution de conflits ». Seule la Russie, ou plutôt Vladimir Poutine personnellement, a empêché l’alliance azéro-turque d’anéantir complètement ses ennemis arméniens. Le Karabakh et l’Arménie elle-même sont désormais des protectorats militaires russes, servant manifestement de tête de pont, ou plutôt de butée de porte, dans une région qui aurait autrement pu passer complètement sous le contrôle de [Recep Tayyip] Erdoğan. Et la Géorgie, malgré toutes ses aspirations pro-UE, est en train de devenir inexorablement un semi-protectorat turc. Le Caucase du Sud est redevenu une zone frontalière contestée.

Nous voyons en effet comment le retour récent au capitalisme en Asie reproduit également son stade le plus élevé : l’impérialisme. Pourtant, Moscou ne s’est pas ouvertement ingérée dans la politique intérieure arménienne, évidemment parce qu’elle se sent de toute façon pleinement en contrôle. Avec sa supériorité militaire, la Russie peut désormais se permettre une certaine rare « puissance douce ». Pourquoi répéter les erreurs qu’elle a commises en essayant de régler la politique intérieure de l’Ukraine, de la Moldavie ou de la Biélorussie ?

Cela a donné lieu à une situation étrange où Moscou a effectivement accepté le Premier ministre Nikol Pachinyane, un « populiste » anti-établissement qui a mené une « révolution de couleur » typique il y avait seulement trois ans. Au lendemain de la débâcle du Karabakh, les élites évincées par Pachinyane ont réapparu sous la forme d’une soi-disant « opposition conjointe de dix-sept partis ».

Je connais personnellement deux membres de l’un de ces partis, le président et son chauffeur. La confrontation laisse aux Arménien.ne.s le choix entre Pachinyane, bien intentionné mais incompétent, et les vieilles élites corrompues. Les effusions de sang et les coups d’État militaires ont été évités. De nouvelles élections sont prévues le 20 juin.

Cela est remarquable, compte tenu de la profondeur du choc de la défaite militaire et de la présence de troupes ennemies si proches de maisons arméniennes. D’après tous les sondages sociologiques et mes propres observations, les « Nikolistas » pourraient encore gagner jusqu’à un tiers des voix, voire plus.

Ce serait formidable si une troisième force sérieuse émergeait pour empêcher une nouvelle monopolisation du parlement. Pour l’instant, un gouvernement de coalition semble être le meilleur résultat.

LB : Lorsque la guerre du Haut-Karabakh a éclaté l’automne dernier, elle a surpris beaucoup de monde. Pouvez-vous nous expliquer le contexte ?

GD Comme tous ces conflits, celui est enraciné dans l’histoire de la région. Le Karabakh est l’un des rares morceaux de terre qui a pu préserver une population arménienne au cours des siècles. Les Arménien.ne.s sont une formation ethnique remontant à l’époque romaine, comme la population copte d’Egypte, les Chrétien.ne.s assyrien.ne.s en Syrie et en Irak, les Basques, mais aussi les Irlandais.es et les Écossais.es, ou les Juifs et les Juives en Occident. Ce sont essentiellement les « nations » précoces de la fin de l’Antiquité.

Il y avait un système local de monastères et une langue liturgique écrite. Une espèce médiévale d’identité arménienne a pu se solidifier et survivre. Alors que la majeure partie de l’Arménie, environ 90%, a été conquise, détruite et finalement dépeuplée lors du génocide ottoman de 1915, le Karabakh est l’une des très rares régions à avoir échappé à ces destructions.

Et qu’en est-il de l’Azerbaïdjan ? C’est une histoire assez différente, mais cela fait peu de différence dans la politique moderne. Historiquement, l’Azerbaïdjan était une zone géographique ouverte du nord-ouest de l’Iran, progressivement pénétrée par les tribus semi-nomades turques, qui se déplaçaient parmi des populations sédentaires plus anciennes. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, il n’y avait pas d’« Azerbaïdjanais.es », mais plutôt des groupes musulmans différents. Emmanuel Macron a un jour plaisanté en disant que l’Azerbaïdjan est plus jeune que sa femme - ce que certainement seul le président français pourrait se permettre de dire.

Cela a commencé à changer au début des années 1800, lorsque l’empire russe est arrivé, puis dans les années 1870, lorsque du pétrole a été découvert. Le premier oléoduc de l’histoire a été construit de la capitale azerbaïdjanaise, Bakou, à Batoumi, en Géorgie. Le premier pétrolier, le Zoroaster, naviguait sur la mer Caspienne en partant de Bakou et remontait la Volga pour approvisionner la Russie.

Le pétrole a créé d’énormes concentrations de richesse, mais aussi beaucoup d’inégalités sociales. Bakou était comme Chicago des années 1880 : très malodorant, très dangereux et très cosmopolite. Mais cosmopolite ne veut pas dire égalitaire ou amical. Il y avait différentes classes ouvrières vivant côte à côte, ce qui alimentait beaucoup d’activités révolutionnaires ainsi que le racisme. Joseph Staline a passé la majeure partie de sa carrière clandestine en tant qu’agitateur entre Batoumi, le terminal d’exportation de pétrole de la mer Noire, et Bakou, où se trouvait la principale imprimerie souterraine de la social-démocratie russe.

LB : On dirait que Bakou était à la pointe du socialisme révolutionnaire à l’époque.

GD : Oui, mais aussi un chaudron de rivalités racistes. Comme dans de nombreux domaines où la modernisation et le capitalisme ont donné une éducation et des opportunités aux sans-terre, les Arménien.ne.s ont progressé socialement. Beaucoup sont devenus des prolétaires qualifiés travaillant dans l’industrie pétrolière, mais une riche classe de marchands a également émergé. Un mouvement socialiste a fleuri au sein de la population musulmane. La première revue satirique à publier des caricatures anti-islamistes était, par exemple, la revue azerbaïdjanaise Molla Nasreddine en 1905.

Pendant ce temps, les partis socialistes arméniens avaient émergé dans les années 1880 des populistes russes, y compris de la légendaire Volonté du peuple terroriste. Soit dit en passant, la Fédération révolutionnaire arménienne (ARF), ou simplement les « Dachnaks », volent aujourd’hui toujours son drapeau rouge vieux de cent trente ans avec une pelle, une plume et un poignard.

Alors pourquoi les mouvements socialistes n’ont-ils pas réussi à unir les Arménien.ne.s et les Azerbaïdjanais.es ? La situation s’est dégradée péri après la révolution russe de 1905. La police russe ne pouvait plus maintenir l’ordre, et des pogroms musulmans ont éclaté contre les Arménien.ne.s, accusé.e.s d’être à la fois des exploiteurs capitalistes et des subversifs socialistes.

Ces pogroms n’étaient cependant pas le résultat « d’anciennes haines », mais l’héritage de l’industrialisation. Les musulmans marginalisés regardaient ces Arméniens « plus intelligents » et se disaient : « Hé, le grand-père de ce type servait mon grand-père, et maintenant il est un avocat ou un industriel. Et qui suis-je ? » Cela fait mal.

La deuxième série de pogroms a eu lieu en 1917–18, lorsque Bakou est devenu une république communiste, la commune de Bakou. Son leadership était politiquement diversifié et internationaliste, mais les deux tiers de ses troupes révolutionnaires étaient des Arménien.ne.s de souche, ce qui a aliéné une majorité de musulman.e.s azéri.e.s. La commune a été rapidement écrasée par les forces britanniques, qui cherchaient un réaménagement colonial du Moyen-Orient à la suite de la Première Guerre mondiale. Dans le chaos qui a suivi, toutes sortes de milices ethniques locales ont combattu aux côtés des restes des forces impériales russes et ottomanes pour se tailler des territoires et les nettoyer des populations potentiellement déloyales.

Cela a pris fin lorsque les bolcheviks ont envahi en 1920. Lénine, bien sûr, comprenait le besoin de pétrole. Plus encore, cependant, il voulait projeter sur le reste de l’Asie coloniale l’image d’un pays socialiste en développement rapide, où les travailleurs et les travailleuses musulman.e.s et l’intelligentsia participaient en harmonie avec de nombreuses autres nationalités. C’était une idée séduisante. Bakou est revenu à un régime communiste presque sans combat, et la République soviétique d’Azerbaïdjan a été créée, y compris une province autonome pour les Arménien.ne.s au Karabakh.

On s’attendait à ce que tous les conflits ethniques et nationalismes disparaissent avec le reste du développement. Curieusement, la pensée bolchevique au début des années 1920 ressemblait beaucoup à celle de l’Union européenne d’aujourd’hui : si le conflit ethnique est créé par le retard économique, alors il était logique d’attacher le Karabakh à Bakou et à son industrie pétrolière. Gouvernance autonome, promotion des cultures ethniques et aide massive au développement, le tout sous la supervision de commissaires progressistes.

LB : Dans quelle mesure les tensions ethniques actuelles dans le Caucase ont-elles leurs racines dans la politique des nationalités soviétiques ?

GD : Azerbaïdjan soviétique a rapidement développé un puissant système de corruption domestique. Sous Staline, le dirigeant de longue date Mir Djafar Baghirov a créé un fief personnel impénétrable, pour lequel il a été fusillé en 1956. Moscou a décidé de nommer le général du KGB, prétendument dur et incorruptible, Heydar Aliyev, à la tête de l’Azerbaïdjan en 1969, espérant éliminer la corruption endémique de la république. Mais Heydar, dont les statues et les portraits sont devenus omniprésents dans l’Azerbaïdjan post-soviétique, n’a pas voulu changer le caractère du pays. C’est précisément pourquoi il a réussi à le gouverner presque à perpétuité, passant le règne à son fils Ilham Aliyev en 2003.

Dans l’intervalle, la république devenait également de plus en plus azérie - non pas pour des raisons nationalistes, mais parce que la constitution soviétique et la pratique léniniste prescrivaient la « indigénisation » de l’appareil du parti, comme le décrit Terry Martin dans son livre, The Affirmative Action Empire. Cependant, promouvoir les groupes ethniques locaux signifiait également recruter des personnes plus fiables du ton district ou de ton clan dans la machine du parti.

À la fin des années 80, alors que l’URSS se dégradait, les choses étaient sur le point d’exploser en Azerbaïdjan. La corruption, après tout, est en fin de compte une forme d’exclusion sociale. Il existait encore une très grande population arménienne, au nombre de près de quatre cent mille, composée pour la plupart de professionnel.le.s urbain.e.s et de prolétaires qualifié.e.s qui travaillaient dans l’industrie et l’éducation. Beaucoup étaient des descendant.e.s de paysan.ne.s du Karabakh – ce genre de régions montagneuses reculées exportent toujours leurs populations comme migrant.e.s.

La composition ethnique du Karabakh et de régions lointaines semblables avait évolué tout au long de la période soviétique, augmentant la part des musulman.e.s azerbaïdjanais.es dans la région. L’intelligentsia nationaliste arménienne a perçu cela comme une lente purge ethnique. Pourtant la démographie impersonnelle était la vraie cause. Les villageois.es azerbaïdjanais.es avaient traditionnellement des familles plus nombreuses et étaient plus disposé.e.s à accepter des emplois non qualifiés ; tandis que les Arménien.ne.s étaient généralement plus orienté.e.s vers l’éducation et les emplois urbains. Mais en même temps, comme toutes les nations aux histoires longues et souvent tragiques, ils et elles chérissaient leurs attachements nostalgiques au paysage ancestral avec ses églises médiévales et ses croix de pierre richement sculptées, les khachkars.

Lorsque Mikhail Gorbatchev a annoncé la perestroïka, les Arménien.ne.s du Karabakh se sont enhardi.e.s. Au même temps, Heydar Aliyev, un dirigeant de style de Brejnev, a été retiré du Politburo et a finalement déménagé dans l’obscurité de son village natal. Au début de 1988, les Arménien.ne.s du Karabakh ont demandé à Moscou de transférer leur province à l’Arménie. Cela avait l’air d’une chose simple : pourquoi ne pas rattacher la province autonome arménienne de l’Azerbaïdjan soviétique à la République soviétique d’Arménie voisine ?

Le résultat immédiat a été une explosion chaotique, alors que des rumeurs sauvages d’un transfert imminent ont saisi l’imagination des Arménien.nes et des Azéri.e.s. Plus de deux cent mille Azéris de souche, pour la plupart des travailleurs ruraux, travailleuses rurales, vivaient encore en Arménie. Effrayés par un autre grand échange de population, ils et elles ont commencé à partir en masse et à envahir les villes azerbaïdjanaises.

Puis, quelque chose de simple et d’horrible s’est produit : les Azerbaïdjanais.es nouvellement arrivé.e.s ont demandé des logements. Les gens ont commencé à frapper aux portes des Arménien.ne.s de souche et à les jeter dehors. Les responsables locaux et locales ont été soit paralysé.e.s par la peur, soit ont eux-mêmes et elles-mêmes mené les pogroms, espérant en tirer profit. Des dizaines de personnes ont été tuées dans ce chaos et des centaines ont été brutalisées. Les quatre cent mille Arménien.ne.s qui restaiaent ont été expulsé.e.s d’Azerbaïdjan.

Il existe de nombreuses théories de complot, selon lesquelles Moscou a lancé les pogroms ou qu’ils faisaient partie d’un complot panturc. Mais il ne faut pas cela pour déclencher un pogrom. Il n’a fallu que l’échec de la police locale, quelques hooligans et criminels, et quelques rumeurs farfelues. Il a également fallu une incertitude générale parmi les dirigeant.e.s du Parti communiste, qui ne savaient plus qui allait être le patron après avoir vu Gorbatchev expulser tous et toutes les autres.

LB : La première guerre du Haut-Karabakh a duré jusqu’en 1994 et a largement établi les frontières qui ont tenu jusqu’au conflit le plus récent. Comment cela a-t-il modifié la dynamique politique de la région ?

GD : Les pogroms en Azerbaïdjan ont immédiatement suscité des souvenirs du génocide ottoman des Armrénien.ne.s de 1915. En 1991, des guérilleros arméniens opéraient au Karabakh, tandis que la police azerbaïdjanaise passait au peigne fin les villages à la recherche de partisans et menait des purges ethniques. Le gouvernement à Moscou à l’époque était du côté azerbaïdjanais, car il avait toujours un gouvernement communiste, et Gorbatchev espérait désespérément reprendre le contrôle. En 1992, les communistes ont été renversés par le Front populaire d’Azerbaïdjan, dirigé par le savant médiéviste Abulfaz Elchibey.

Mais Elchibey a échoué à la fois à la guerre et à la révolution, et bientôt l’homme fort Heydar Aliyev est sorti de sa retraite. Il n’a pas immédiatement mis fin à la guerre, parce que tant de nationalistes azerbaïdjanais voulaient se battre. Il a dit en gros : « OK, allez-y et battez-vous. Si vous gagnez, je réclamerai la victoire. Si vous vous faites tuer, bon débarras. » Dans l’intervalle, il a rétabli ses vastes réseaux de patronage interne et a restauré de l’ordre. L’arrivée des firmes pétrolières occidentales peu de temps après a contribué à solidifier le régime dynastique des Aliyev.

Vers la fin, au début de 1994, la guerre est devenue catastrophique pour l’Azerbaïdjan, tout comme cette fois-ci pour l’Arménie. Les combattants arméniens, mieux organisés et motivés, ont non seulement occupé le Karabakh, mais ils ont encerclé et dépeuplé sept districts à majorité azerbaïdjanaise. Ces quartiers restaient vides, revendiqués par les Arménien.ne.s comme zone tampon.

LB : Azerbaïdjan est dirigée par la famille Aliyev depuis son indépendance. Pouvez-vous nous en parler ?

GD : Le surnom de Heydar Aliyev n’était pas pour rien le « dragon ». Il était très intelligent, imposant et impitoyable. Son opposition commençait rapidement à disparaître. Les gangs criminels ont également disparu. Les hauts fonctionnaires et les généraux étaient souvent emprisonnés, parfois lors d’arrestations spectaculaires. Aliyev a évité pendant des années de signer tout accord de paix qui aurait pu reconnaître les gains arméniens dans la guerre précédent. Au lieu de cela il a attendu son heure pendant que les pétrodollars affluaient. Les régimes héréditaires ont de longs horizons temporels.

Alors que l’Azerbaïdjan était remis en ordre, British Petroleum est apparu à la porte – 75 ans après les nationalisations faites par les bolcheviques. Les vieux champs pétrolifères étaient toujours là. Mais ils avaient besoin de beaucoup d’investissements en technologie et en stabilité politique. Cela explique probablement aussi pourquoi une grande partie de la presse britannique était si neutre à propos de la guerre de l’année dernière.

Heydar Aliyev est décédé en 2003. La date exacte de sa mort est entourée de rumeurs, suggérant qu’il était probablement mort plusieurs mois avant que son fils, Ilham, ne puisse être élu comme son successeur en octobre de la même année. Le fils était un playboy, pas l’égal de son père, malgré la nomination de sa femme, de volonté forte, comme sa vice-présidente.

LB : Azerbaïdjan aujourd’hui ressemble beaucoup à l’Iran sous les derniers shahs, qui ont parrainé le Concours Eurovision de la chanson et la Formule 1 et commandé des projets de construction coûteux. Mais ils n’ont pas partagé leurs richesses pétrolières avec le reste de la société. L’Azerbaïdjan d’aujourd’hui à l’Iran sous les derniers shahs : il a parrainé le Concours Eurovision de la chanson et les courses de Formule 1, et il a commandé des projets de construction coûteux, mais ils n’ont pas réussi à redistribuer la richesse pétrolière au reste de la société. Même selon les données officielles, qui sont certainement gonflées, le PIB par habitant est le même que celui du reste des républiques post-soviétiques. C’est comme la Moldavie mais avec une plate-forme pétrolière. Quelles sont les perspectives de l’avenir ?

GD : Comme Danzig, Sarajevo, l’Alsace ou Jérusalem, le Karabakh est l’un de ces endroits symboliquement importants à la lisière des empires qui peuvent déclencher de plus grandes incendies. Entre la Russie et la Turquie, Israël et l’Iran, l’Amérique, la France, le Pakistan et les Émirats, la Chine, au moins de loin - la liste des acteurs est longue et compliquée. C’est comme un grand jeu avec dix dés de fer. Le Karabakh n’est plus un conflit local ; c’est une petite guerre mondiale. Pouvons-nous prédire d’ailleurs ce qui arrivera à Erdoğan, Poutine ou Ilham Aliyev, disons, dans cinq ans ?

Aliyev doit d’abord survivre aux résultats de sa victoire. La trêve de novembre 2020 était un accord purement russe avec Bakou, que Poutine prétend avoir rédigé à la main. L’Arménie a capitulé et, en retour, Bakou a autorisé les troupes russes sur le terrain en tant que soldats de la paix séparant les parties belligérantes. En effet, la Russie a obtenu une base militaire supplémentaire au Karabakh - et pour la première fois depuis 1991, l’Azerbaïdjan s’est engagé à ouvrir des routes terrestres vers l’Arménie, évidemment pour approvisionner les bases russes.

La présence militaire russe en Arménie avait persisté depuis l’époque soviétique, mais elle était plutôt inutile parce que la Géorgie et l’Azerbaïdjan en bloquaient l’accès. L’Arménie était le point d’arrêt russe le plus proche de la Syrie. Mais elle n’a jamais été utilisée parce que les Russe ne pouvaient pas survoler la Turquie. Cela pourrait changer maintenant, ce qui pourrait signifier le retour de l’Azerbaïdjan dans la sphère russe. Mais jamais complètement, bien sûr, parce qu’Aliyev serait stupide de faire entièrement confiance à Poutine. Mais il serait idiot aussi de faire confiance à son « frère turc » Erdoğan. Il essaiera de servir deux maîtres et aucun à la fois. La guerre, cependant, a été un réveil pour les penseurs militaires russes : « Attendez une minute, nous avons presque perdu contre la Turquie ! » Ainsi, nous pourrions maintenant voir une réforme accélérée de l’armée russe et de ses allié.e.s arménien.ne.s

LB. Les détracteurs de Patchinyane l’accusent d’avoir « trahi » la population arménienne du Haut-Karabakh. Pensez-vous qu’une autre issue militaire aurait été possible ? Une nouvelle administration arménienne pourrait-elle relancer de manière plausible le conflit ?

GD : La défaite et la perte massive de jeunes vies doivent faire l’objet d’une enquête - ni par moi ni même par le Parlement. Il doit s’agir d’une « Commission de vérité » publique composée de citoyen.ne.s arménien.ne.s et d’activistes de la diaspora. Souvenez-vous que les deux tiers des Arménien.ne.s vivent en dehors de la petite patrie et qu’ils et elles doivent aussi avoir le droit de poser les questions nationales.

LB : Existe-t-il des camps pro-paix importants en Arménie ou en Azerbaïdjan ?

GD :Ni considérables ni influents, mais assez distingués. L’écrivain azerbaïdjanais le plus éminent aujourd’hui est le vieil Akram Aylisli. Il y a plusieurs années il a osé publier un roman sur les pogroms à Bakou. Par comparaison, ce à quoi Orhan Pamuk a été soumis en Turquie pour ses écrits paraissait relativement doux. Donc, de telles figures existent, ce qui nous donne un peu de foi en l’humanité.

LB : En tant qu’expert du Caucase et des nombreux conflits ethniques qui y ont éclaté depuis la fin de l’Union soviétique, pensez-vous que le cycle de violence et de revanchisme de tous côtés pourrait un jour prendre fin ? Existe-t-il une sorte de solution politique ou sociale ?

GD : Oui, bien sûr : une réintégration de toute la région dans une entité géopolitique et économique plus large qui a à la fois des carottes et des bâtons. Par exemple, dans les années 1990, la Pologne n’a pas demandé le retour des grandes villes qui appartenaient à la Pologne de l’entre-deux-guerres avant 1939 et ont été transférées par Staline, villes comme Vilnius de Lituanie ou Lviv d’Ukraine. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi c’était le cas – est-ce que cela aurait pu être l’influence de l’UE pendant que la Pologne négociait son adhésion ?

Georgi Derluguian est l’auteur de l’Admirateur secret de Bourdieu dans le Caucase et le co-auteur de Does Capitalism Have a Future ? Il enseigne la sociologie à NYU Abu Dhabi.

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