Édition du 18 février 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

Démocratie et mobilisation

[Texte intégral du dernier discours de Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), prononcé le 10 août 2012, au Théâtre Olympia (Montréal), devant une foule de près de mille personnes.]

Événement Nous sommes avenir

[Partie 1 – Démocratie]

[Applaudissements nourris et cris enthousiastes de la foule dès l’arrivée sur scène du conférencier Gabriel Nadeau-Dubois.]

Bonsoir tout le monde.

On m’a demandé ce soir de venir vous parler de démocratie en quittant. Et puis, j’étais supposé parler de démocratie, mais je vais parler de son inverse. Je vais parler de corruption.

Dans les dernières années, dans le dernier mois, en fait même dans les derniers jours au Québec, on a beaucoup beaucoup parlé de corruption. D’ailleurs, ça va probablement être un des thèmes importants de la prochaine campagne électorale.

Lorsqu’on parle de corruption au Québec, c’est toujours à peu près de la même manière. On nous parle d’enveloppes brunes. On nous parle d’entrepreneurs louches. On nous parle de politiciens malhonnêtes. On nous parle de pots de vin, de poignées de main, d’appels d’offre, de contrats. Mais jamais, au grand jamais, on pose une question pourtant si simple. Pourquoi y a-t-il de la corruption ? Pourquoi y a-t-il de la corruption plus que jamais ? Et surtout pourquoi y a-t-il de plus en plus de corruption ?

À entendre les experts, les journalistes, ceux qui se font appeler les analystes, on a l’impression qu’il suffirait de remplacer le personnel des ministères, par exemple, de renouveler les élus à l’Assemblée nationale pour qu’il n’y ait plus de problème de corruption. Si on attrapait tous les corrompus, il n’y aurait plus de corruption. Ça me semple être une explication plutôt superficielle et ça me semble, en fait, une explication tout à fait insuffisante.

Ce qu’on appelle corruption, donc le petit détournement de fonds, le copinage, ça me semblent être en fait que la face visible, je dirais, d’une autre corruption, de la vraie corruption, celle dont on ne parle pas. Parce qui est unique dans la situation actuelle du Québec, ce n’est pas que certaines personnes qui ont des postes de pouvoir veulent se servir de ces postes-là pour leurs propres intérêts ou pour les intérêts de leurs amis. C’est quelque chose ça qui existe depuis le début probablement de l’État lui-même. D’où l’insuffisance, je crois, de cette explication-là de la corruption. C’est-à-dire que si on met en prison tous les fonctionnaires corrompus, tous les élus intéressés, tous les entrepreneurs véreux, il n’y aurait plus de corruption. Il y aurait autant de corruption, je crois, parce que ce sont les institutions actuelles elles-mêmes qui génèrent la corruption.

La corruption, ce n’est pas le fruit du hasard.

[Applaudissements de la foule.]

La corruption donc, je disais, n’est pas le fruit du hasard ou de quelques individus mal intentionnés. La corruption est le résultat direct, le résultat naturel du système économique actuel. Voilà ce qui arrive en fait. La corruption, c’est un résultat. Voilà ce qui arrive lorsqu’on soumet une société au complet au dictat de l’économie, lorsque l’économie s’érige comme seul critère permettant de juger nos choix collectifs.

La corruption, c’est le résultat nécessaire d’institutions rongées de l’intérieur par l’économie. Dans une société où la recherche du profit est en voie de devenir la seule valeur partagée, le bien commun n’a plus aucun sens. Dans une société où le bien commun n’a plus aucun sens, et bien ce sont les institutions elles-mêmes qui oublient leur sens propre. Lorsque les institutions se vident de leur sens, elles deviennent, on pourrait dire, disponibles. Elles deviennent disponibles aux intérêts qui l’entourent et qui ont vite fait de mettre la main dessus. Et rapidement, on voit les requins arrivés de partout.

C’est ce qui arrive avec nos écoles. Rongées par la privatisation, elles ont, pourrait-on dire, perdu le nord. À partir du moment où on évacue totalement la mission fondamentale de notre système d’éducation, ces institutions d’éducation, donc, deviennent disponibles au marché. Et si les recteurs ne savent plus au fond vraiment ce qu’ils font, comme recteurs, comme rectrices, ils deviennent, disons, le seul réflexe qui leur reste, devant la perte de sens de l’institution universitaire… J’ai perdu le fil… Je suis stressé, c’est mon dernier, je suis désolé...

[Applaudissements de la foule.]

Bon voilà, lorsque les recteurs oublient ce qu’ils font là, à leur poste de recteur, et bien ils se contentent en fait de répondre aux exigences du marché parce que c’est bien la seule chose au fond qui leur reste à faire quand l’université a perdu tout son sens. Et là, on les voit les requins accourir. La recherche privée et les commandites se multiplient. Et on s’étonne que les businessmans qui dirigent nos écoles dépensent l’argent public comme de l’argent de poche.

Ce qui arrive avec nos universités, c’est en fait ce qui arrive partout. C’est ce qui arrive avec le Québec. Ce ne sont pas les politiciens et les politiciennes qui sont corrompus, ce sont toutes malheureusement nos institutions. L’appât du gain les a rongées. Le tout à l’économie des libéraux les a détruites, leur a même fait oublier leur raison d’être. Et notre démocratie s’est perdue.

Car au fond, c’est de cela qu’il s’agit, de démocratie. De cette Assemblée nationale dont on ne cesse de nous dire qu’elle nous représente, de ces écoles qui devraient servir notre émancipation individuelle et collective, de ces hôpitaux qui devraient gratuitement nous garder en santé. Il s’agit de tout ce qui devrait nous appartenir et ne nous appartient plus. On appelle ça un vol. On appelle ça un hold-up. C’est un hold-up et nous connaissons le coupable de ce vol. Il n’a pas de visage. Il n’a pas d’emploi. Ce n’est pas un homme. Ce n’est pas une femme. C’est une structure. C’est une vision du monde. C’est une idée et une réalité à la fois. C’est un système économique et il porte un nom, le capitalisme.

[Applaudissements de la foule qui scande A, anti, anticapitalisme.]

Donc, le règne de l’argent, le règne de l’argent, voilà ce qui a blessé notre démocratie. Je dis blesser parce que je ne crois pas qu’elle soit morte. Nous en sommes, ce soir, la preuve. La démocratie existe encore. On l’a vu ce printemps. Dans les assemblées et dans les rues, elle parlait. Depuis l’émergence des manifestations de casseroles, elle s’est transportée dans les quartiers et les villages. Partout au Québec, les gens s’assemblent. J’ai eu la chance d’aller à leur rencontre. De Gatineau à Rimouski, en passant par Joliette, Tadoussac, Trois-Pistoles, Québec, Chicoutimi et Montréal, les gens du Québec sont en train de reprendre le goût en la chose publique et ça, c’est grâce à nous.

[Applaudissements de la foule.]

De tous les âges et de tous les milieux, j’ai vu des milliers d’hommes et de femmes réapprendre à faire de la politique, de la vraie. Débattre, discuter, réfléchir, puis décider, ensemble. Ce que j’ai vu tout au long de cette tournée, c’est une démocratie belle, vivante, inclusive et forte. Les partis politiques dominants, les libéraux les premiers, devraient s’en inspirer plutôt que de nous faire la leçon. Nous n’avons pas de leçon à recevoir de gens qui méprisent la liberté et la justice.

[Applaudissements de la foule.]

[Partie 2 – Mobilisation]

Comme vous l’avez probablement lu, vous savez qu’au terme de cette grande tournée, je conclue ici ce soir, j’ai décidé de quitter mes fonctions de porte-parole et je ne pourrais pas parler ici aujourd’hui sans dire quelques mots à ce sujet.

Comme vous l’avez probablement lu, je ne quitte pas la lutte. Je quitte mes fonctions. La partie de moi qui est fatiguée, qui est blessé, ce n’est ni l’homme, ni le militant, c’est le porte-parole.

Toutes et tous, ce printemps, nous avons dû faire face à la violence du système. Je n’ai pas été une exception. Le temps est venu pour moi de m’effacer. Le temps est venu pour d’autres de prendre la place. Ce n’est pas un abandon. C’est un changement de rôle. C’est un changement de rôle, mais il s’en trouve déjà dans l’espace public pour crier à l’essoufflement du mouvement, pour dire que je quitte parce que le mouvement faiblit. Mais c’est que ces gens confondent leur désir avec la réalité. Le mouvement ne faiblit pas.

[Applaudissements nourris de la foule qui scande Ce n’est qu’un début, continuons le combat.]

Alors, on le voit. On le voit. Il n’y a pas d’essoufflement.

Le mouvement ne faiblit pas. Depuis six mois, il n’a jamais faibli. Certes le mouvement change. On pourrait dire que le fleuve devient un delta. Le mouvement s’élargit et le torrent nécessairement peut sembler un peu moins fort. Mais ce n’est que parce que nos ramifications sont plus larges.

La démocratie directe dorénavant n’est plus enfermée dans les campus des cégeps et des universités. Elle est reprise partout au Québec. Je l’ai vu. Nos idées ne sont plus marginales. Elles sont sur toutes les bouches et on en parle en bien ou en mal. La résistance n’est plus le suivi d’une infime minorité. Elle a enflammé des centaines de milliers, elle a enflammé des millions d’esprits. Cette fois, c’est vrai, nous sommes légion.

Désolé de vous décevoir, vous les gardiens de l’ordre établi, les gardiens du statu quo et du confort. Désolé, le mouvement ne faiblit pas. La grève peut reprendre comme elle peut se terminer cette semaine. En fait peu importe. Il s’agit déjà de bien plus d’une simple grève. Les choses pour vrai sont en train de changer. L’acharnement avec lequel vous vous êtes attaqué au mouvement en est la plus belle démonstration. Votre hargne est proportionnelle à votre panique. Personne n’a jamais vu une telle mobilisation, pas même vous.

[Applaudissements de la foule.]

Personne n’a jamais vu une telle mobilisation, pas même vous. Nous avons été plus de 250 000 à marcher à Montréal trois mois de suite. C’est une question de chiffre. Sur une société de sept millions de personnes, cela ne peut pas ne pas avoir d’impact. Ce n’est qu’une question de chiffre, ce n’est qu’une question de temps et vous le savez.

Au fond de vous, vous savez bien que ce qui s’est exprimé ce printemps, c’est bien plus qu’un refus corporatiste des étudiantes et des étudiants de payer 1600 piastres de plus. Vous savez que ce qui s’est exprimé ce printemps, c’est un malaise, un malaise profond. Un malaise d’une jeunesse qui en a ras-le-bol de vos défaites et de vos projets mortifères.

Nous avons marre de l’exploitation sauvage de la nature. Nous en avons marre de l’exploitation. Nous en avons marre de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Nous en avons marre de se faire voler. Nous n’en pouvons plus de tout ça. Et nous avons envie, oui, de faire autre chose. Nous avons décidé en fait de faire autre chose.

Oui, nous avons décidé de faire autre chose et si je dois vous confier quelque chose ce soir, alors que je m’adresse à vous pour la dernière fois, je vais vous avouer n’avoir jamais combattu par colère. C’est au contraire cette autre chose qui m’a toujours donné la force de poursuive. Pierre Vadeboncœur, lorsqu’il parlait de Gaston Miron, disait que le poète militant n’avait jamais été motivé dans sa poésie comme dans son engagement par le ressentiment. Il était au contraire animé d’un amour immense. Cela constitue, je crois, un des grands enseignements de Miron.

Il faut lutter par amour. Par amour du monde, par amour en fait de ce que le monde pourrait être. Cela ne veut pas dire se réconcilier avec l’injustice d’aujourd’hui. Cela, au contraire, veut dire reconnaître dans le monde d’aujourd’hui ce qui est la première trace de la justice de demain.

En ce printemps, je me suis découvert comme faisant partie d’une jeunesse qui refuse la vente aux enchères de ses institutions et de sa souveraineté. Monsieur Charest, nous ne voulons plus de votre monde qui meure. Reprenez vos écoles marchandises et votre économie destruction. Déjà, nous ne parlons plus votre langage. Maintenant, maintenant c’est nous parlons et nous avons la tête remplie de mots d’avenir : justice, égalité, liberté, écologie, solidarité.

Rassurez-vous monsieur Charest, les images de ce printemps n’hanteront pas longtemps votre esprit, car bientôt, très bientôt, elles seront remplacées par des accomplissements bien plus grands encore.

Nous redonnerons le Québec à lui-même, celui que vous avez défait pour des piles d’argent, sorti de lui-même dans les mines du Nord et vendu à Talisman Energy. Nous reconstruirons les solidarités que vous avez détruites. Nous réconcilierons les peuples que vous avez séparés. Nous embellirons tout ce que vous avez enlaidi. Nous donnerons du repos à tous ceux et celles que vous avez épuisés. Nous redonnerons à ceux et celles que vous avez volés.

Monsieur Charest, votre règne est déjà terminé. Et quant à nous, nous avons tendu grand la voilure et le vent nous souffle.

Nous sommes arrivés à ce qui commence.

Merci !

[Applaudissements soutenus de la foule qui scande Ce n’est qu’un début, continuons le combat.]

Merci beaucoup ! Merci beaucoup ! Ça été un plaisir de parler en votre nom durant ces six mois de grève.

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