Édition du 18 février 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Dépasser les limites de la collapsologie

La collapsologie est désormais partout. Son idée-clé ? L’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, bâtie sur les énergies fossiles (charbon, gaz, pétrole…), est inéluctable à plus ou moins court terme (2025 ?, 2050 ?). La chose pourrait même avoir déjà commencé. Resterait donc à œuvrer sans plus tarder au « monde d’après » — pour son porte-voix le plus fameux, l’ingénieur agronome Pablo Servigne, cela implique notamment de fonder un tissu communautaire « résilient » (capable de tenir, de résister, de s’autosuffire). L’inspiration libertaire des uns se frotte à l’individualisme des autres, connus sous le nom de survivalistes : parfois, tout cela se mélange. Si les collapsologues ont le mérite d’avoir accru la visibilité des enjeux climatiques et écologiques, les conséquences politiques qui en découlent sont cependant contestables : c’est la thèse avancée par Jérémie Cravatte, militant du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, dans un livret paru cette année. Il le reprend ici, retravaillé, sous la forme synthétique d’un article.

Tiré de Ballast.

Un tiers des terres est dégradé. 40 % des océans sont altérés. L’extinction massive en cours est beaucoup plus rapide que les précédentes. Au regard de l’ère préindustrielle, le réchauffement climatique moyen a déjà dépassé + 1 °C : cela signifie qu’il va bientôt entrer dans sa phase d’emballement. La moitié des hydrocarbures (charbon, pétrole et gaz naturel, pour l’essentiel) ont été extraits et brûlés en l’espace de deux siècles. De nombreux minerais et métaux se raréfient. L’air que nous respirons atteint régulièrement des pics de pollution aux effets meurtriers. L’eau potable s’amenuise par régions entières (1). La plupart de ces phénomènes s’alimentent entre eux. Un basculement écologique est bel et bien en cours, et celui-ci s’avère irréversible à plus d’un titre. Seule son intensité peut — et doit — être limitée. « Les collapsologues (2) » ont contribué à faire connaître cette situation auprès d’un public élargi : ceci constitue un apport précieux. Malheureusement, ils ont ajouté à ces constats essentiels une couche de confusion dont nous nous serions bien passés. Leur analyse, en partie erronée, porte en elle une dépolitisation qui, à son tour, produit des réponses insuffisantes, voire contre-productives.

Simplifier sous couvert de science

La « collapsologie » est définie par les inventeurs de ce néologisme comme suit :

« L’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus (3). » (Pablo Servigne et Raphaël Stevens)

La « collapsologie » n’est pas une science, mais un discours qui utilise des sciences existantes (biologie, géologie, climatologie, etc.). Comme de nombreuses personnes l’ont fait remarquer, une compilation transdisciplinaire, aussi utile soit-elle, ne produit pas en soi un nouveau savoir. La spécificité des collapsos est davantage d’avoir formulé une extrapolation simpliste des théories sur les systèmes complexes. Ces théories étudient notamment le fait que différents systèmes observés peuvent passer d’un état de fonctionnement simple à un état de fonctionnement compliqué, puis complexe (qu’on ne peut plus nécessairement comprendre, expliquer ni prévoir), puis, enfin — et sous certaines conditions (4) —, à un état de tout autre nature : « chaotique » et irréversible. Ce changement de condition se produit au passage d’un seuil de rupture invisible, d’un point de bascule (tipping point), à la suite, parfois, d’une modification mineure. Il en est ainsi, par exemple, du déclenchement d’une avalanche. Les collapsos, dans la lignée de l’anthropologue et historien étasunien Joseph Anthony Tainter (5), et d’autres, ont extrapolé cette observation empirique à toutes les sphères de la vie.

« C’est le constat que tous les systèmes complexes, hyperconnectés (les organismes, la finance, le climat…), lorsqu’ils sont soumis à des chocs répétés, sont résilients : ils gardent leur fonction, s’adaptent, se transforment… Mais il y a un seuil au-delà duquel ils basculent, où toutes les boucles de rétroaction s’emballent, et alors le système s’effondre brutalement. » (Pablo Servigne)

Les auteurs en question conçoivent les sociétés, économies et marchés comme des « systèmes complexes vivants (6) ». Des analogies sont continuellement opérées, à grands coups de métaphores, entre des réalités pourtant incomparables : le système immunitaire d’une personne et le système capitaliste, un « écosystème » donné et Internet… Dans son dernier livre, Yves Cochet (7), membre de l’Institut Momentum, assimile le passage d’un glaçon de l’état solide à liquide au déclenchement d’une « panique » boursière. Il ne fait aucune référence à ce qui rend possible la formation et l’éclatement de bulles spéculatives : dérégulations bancaires, exigences de rentabilité du capital, politiques désastreuses des banques centrales… Tout cela est neutralisé — c’est-à-dire présenté comme neutre, secondaire — car conçu comme le simple fruit d’un processus de complexification déterministe, mécanique, presque physique (à l’image d’un glaçon qui fond). Ainsi que le fait remarquer Elisabeth Lagasse, doctorante en sociologie, on assiste à une naturalisation de phénomènes sociaux hétérogènes et, par définition, modifiables. Il n’y a pas besoin de produire une science pour fournir des analyses et perspectives intéressantes ; il est à déplorer que de nombreux collapsos aient voulu légitimer leur démarche par ce moyen.

Les inventeurs du terme « collapsologie » l’ont initialement présenté comme une boutade. Ils étaient pourtant parfaitement conscients du poids que charrie le suffixe « logie » dans nos sociétés et n’ont rien fait pour lever cette ambiguïté dans les médias. On peut légitimement se demander en quoi il s’agissait d’une plaisanterie lorsqu’ils expliquent que leur livre « est bien une proposition de discipline scientifique », quand ils se drapent d’un « Département d’études de COLLapsologie générale et appliquée » (DECOLL) et qu’ils appellent les scientifiques en poste à rédiger, monter des chaires ou organiser des colloques sur cette « nouvelle discipline ». Leurs propos sont le plus souvent formulés de manière à se confirmer eux-mêmes, soutenus par une agrégation de données et de concepts gages de scientificité, mais sans aucune démonstration. Malgré cela, ils annoncent ne faire qu’énoncer des constats, des faits, de se borner à décrire l’incendie en cours — tout en refusant les débats publics sur cette base. La boutade devient imposture lorsqu’ils accusent les personnes qui questionnent les raccourcis de leurs raisonnements d’être dans un « déni », de se trouver coincées dans une phase inférieure de leur « prise de conscience ». Certains collapsos ont fini de dévaler cette pente glissante et parlent désormais de « collapsophobes » ou, de façon plus dogmatique encore, de « collapso-sceptiques (8) », amalgamant déni des basculements écologiques en cours et critique de leur analyse bien spécifique. Rejeter la contradiction est particulièrement étonnant lorsqu’on prétend s’inscrire dans une démarche scientifique.

Un récit sans peuple

Les collapsos ont raison de rappeler les profondes interconnexions et, souvent, les fragilités des chaînes d’approvisionnement à flux tendu, réseaux de communication, centrales énergétiques, modes de transport, systèmes alimentaires… dont dépend actuellement une partie conséquente de la population mondiale. En revanche, ils ont tort de présenter la situation à venir comme un grand effondrement. Cet effondrement inéluctable serait systémique, global, total, final, ultime, mondial, généralisé… Il y aura — il y a — des événements majeurs, des accélérations exponentielles, des catastrophes inconcevables qui en entraîneront d’autres ; dans 10 ans, la Terre n’aura déjà plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui. « Mais cette fois-ci, c’est différent » : en effet. Il n’y a toutefois pas à attendre de grand « big one », le point de rupture imaginaire qui nous ferait basculer dans un autre monde, dans un autre état. Les choses se font dans une continuité, sans interrupteur, sans table rase de l’existant. Il n’y aura pas un gigantesque effet domino généralisé (la « perfect storm ») — lequel, dans l’analyse effondriste, n’est d’ailleurs jamais détaillé ni décomposé jusqu’au bout : il y en a de nombreux, diversifiés. Cela peut être rassurant de penser avoir saisi l’ensemble des basculements en cours avec un unique récit totalisant, mais la réalité s’avère autrement plus complexe. On pourrait objecter que, si certains se perdent à dater « l’événement » (Cochet le voit d’ici 2030), la plupart nuancent leur propos en spécifiant à l’occasion qu’il s’agit d’un processus diffus, étalé dans le temps et l’espace, hétérogène (Pablo Servigne et Raphaël Stevens). D’autres, encore, que leur pertinence range dans l’exception, lèvent presque entièrement la confusion (Corinne Morel Darleux). Le problème ? Tout et son contraire sont avancés : une fois, ce fameux effondrement serait déjà en cours ; une autre, il aurait probablement lieu avant 2025, et de manière certaine avant 2030… Pareilles nuances pèsent peu face au message principal que le public retient.

« Pour un public de plus en plus large, la question n’est plus de savoir si le collapse va arriver, mais quand. » (Dylan Michot, Loic Steffan et Pierre-Eric Sutter — OBVECO)

« Et si le terrible effondrement général de notre civilisation, le collapse dont tout le monde parle en ce moment, avait vraiment lieu bientôt ? » (CANAL+)

Cette rupture fantasmée (9) détourne de l’essentiel : les conditions matérielles existantes, qui définissent la suite et qui sont ce sur quoi nous avons prise. La capacité à faire face aux catastrophes dépend en grande partie des choix de société, eux-mêmes traversés de conflits. Ces choix sont en mouvement (des priorités faites et défaites) ; c’est cela que le discours fourre-tout de l’effondrement tend à invisibiliser (10). C’est un « récit sans peuple ».

Une invitation ambiguë à l’acceptation

À la potentielle angoisse qui accompagne la prise de conscience de la situation écologique (« solastalgie », ou écoanxiété), les collapsos en ajoutent une seconde, aussi inutile qu’injustifiée : toutes les choses qui nous entourent pourraient s’écrouler d’un bloc, comme un bâtiment, sans prise aucune dessus (11). Puisque cette narration est présentée comme le fruit d’une observation scientifique, cela suscite deux fois plus de dégâts. Ils nous invitent ensuite à cheminer au travers d’un processus de deuil (sidération → déni → colère → marchandage → dépression → acceptation). S’agit-il de faire le deuil d’un climat tempéré, de la majorité des espèces vivantes, des services publics ? À nouveau, il s’agit confusément d’un peu tout cela à la fois — sans précision.

« La seule action, pour un humain vivant dans un pays riche, qui pourrait avoir un éventuel effet positif sur l’avenir climatique serait qu’il […] ne fasse pas appel à la Sécurité sociale ou à une quelconque assurance collective lorsqu’un problème survient (santé, habitation, accidents divers). » (Vincent Mignerot — Adrastia) (12)

Indépendamment des conditions physiques, inciter à lâcher le principe des soins de santé (ou de tout autre service) collectivisés revient à diminuer radicalement notre « résilience ». Il ne s’agit pas de prétendre que c’est là la proposition formulée par la plupart des collapsos, mais de souligner que leur narration imprécise englobe bouleversements évitables et inévitables. Si le colibrisme nous convie à faire individuellement notre part plutôt que collectivement le nécessaire, l’effondrisme nous enjoint (individuellement et collectivement) à accepter l’incendie et à préparer la renaissance qui s’ensuivrait. Ce qui brûle dans cet incendie — et, surtout, dans quel ordre — n’est apparemment pas le plus important. Pour toutes ces raisons, les discours collapsos ont en partie provoqué une dépolitisation des enjeux actuels. Cela ne signifie pas qu’ils aient nécessairement engendré une démobilisation. Les réactions sont certainement au moins aussi diversifiées que les publics touchés (13). De nombreuses personnes effondrées passent « à l’action » (14), mais à quelles actions et qui s’inscrivent dans quels imaginaires ? Pour ne citer qu’un exemple, se préparer à « la fin » de l’électricité (15) vers 2035 ou au fait qu’une partie grandissante de la population s’en verra progressivement déconnectée, avec des accès de plus en plus impayables, n’amène pas forcément aux mêmes réponses.

Les écospiritualités

Une des réponses apportées par certains collapsos réside dans le développement de nos spiritualités pour mieux traverser leur « effondrement » nébuleux. Partager nos angoisses et nos désirs quant à l’avenir de la biosphère, et du monde en général, et en prendre soin ensemble s’avère primordial. Mais il n’est pas seulement question de cela, dans la « collapsosophie (16) ». D’une part, la manière dont la proposition est formulée est infantilisante (la société serait dans une phase de « patho-adolescence ») (17). De l’autre, elle invite une communauté de consciences, capable d’accueillir le présage, à se préparer à une forme d’apocalypse et — surtout — à une renaissance fantasmée qui y ferait suite. C’est notamment pour cette raison que, dans sa version actuelle, l’effondrisme peut être considéré comme un nouveau millénarisme (Yves Cochet revendique d’ailleurs un « millénarisme laïc (18) »). En vérité, aucun renouveau salvateur n’adviendra et tout ne fera qu’empirer si le nécessaire n’est pas fait pour sortir du productivisme et de sa société de classes, lesquels détruisent toute condition de vie sur Terre.

L’éloge de la fuite

Une autre proposition majeure est de fonder et renforcer de petites communautés résilientes, des écovillages. Cela pourrait s’avérer une piste pertinente si elle posait la question des luttes nécessaires à sa généralisation, mais les collapsos ne s’encombrent pas de ce détail. Le paroxysme de la fuite sans construction de réponses collectives s’illustre dans le survivalisme (19). Sa philosophie ? Se débrouiller sans l’État, ou plus exactement sans Sécurité sociale ni services publics — alors même que ce sont là des outils de résilience construits par les mouvements sociaux. Les récits élaborés par la majorité des collapsos réduisent volontiers la notion d’entraide aux rapports interindividuels, voire au « clan » ou à la « famille ». Cela n’a rien à voir avec le potentiel de la solidarité d’un corps social. Le survivalisme est l’une des réponses que les grands médias mettent sous les projecteurs — certains collapsos aussi (appelant même à faire des alliances). Se réapproprier (ensemble) des savoir-faire essentiels dont nous avons été coupé·e·s est utile, à l’évidence : premiers secours, feu, confection d’abris, conservation d’aliments, cueillette, recherche et purification d’eau, production et stockage de petites quantités d’énergie, autodéfense, grimpe en extérieur, etc. Mais ces techniques peuvent s’apprendre en dehors des milieux survivalistes — dont l’idéologie ne se limite pas qu’à cela. C’est d’abord une manière d’appréhender le monde, et ce n’est pas un hasard si celle-ci est d’origine libertarienne. Son but est de répondre à l’angoisse de mourir ou de souffrir à cause des autres. Il n’est pas d’affronter les problèmes collectivement mais de les fuir dans l’illusion de pouvoir devenir un « surhomme » face à la fin du monde. Il ne s’agit pas de décider dans quelle société on veut vivre ou mourir avec dignité (20), mais de chercher à survivre à tout prix. Le survivalisme touche aujourd’hui un public bien plus large que les libertariens d’extrême droite (environ 10 000 visiteurs lors du deuxième salon de Paris en mars dernier) ; en quoi cela serait-il matière à réjouissance ? Le phénomène alimente surtout un énorme marché en plein essor, et ce dernier n’a rien d’écologique. En prime, il nourrit lui aussi le fantasme de pouvoir participer à une renaissance « post-effondrement », avec, en bonus, la prophétie potentiellement autoréalisatrice de la guerre du tous contre tous.

Quelle politique de l’effondrement ?

Nombre de collapsos ressortent la vieille chimère selon laquelle la situation actuelle transcenderait toutes les idéologies. Le clivage ne serait plus entre courants émancipateurs et réactionnaires, mais entre personnes conscientes et inconscientes (sic) (d’aucuns préfèrent dire entre « terrestres » et « modernes » hors-sol) (21). Sauf que l’on ne se rassemble pas uniquement sur une base de constats que l’on pense partager, mais aussi sur des valeurs et des projets de société. Séparer artificiellement « la question écologique » des autres et décider qu’elle serait « prioritaire », c’est nier le fait que nos relations au reste du vivant dépendent de nos rapports entre êtres humain·e·s (dont les oppressions et exploitations patriarcales et coloniales). Cette posture naïve explique pour partie pourquoi les collapsos les plus connus (Chapelle, Servigne et Stevens — qui ont diffusé leurs livres à plus de 130 000 exemplaires) ne semblent pas voir le problème qu’il y a à se référer au survivaliste d’extrême droite Piero San Giorgio (22), voire à promouvoir le complotiste xénophobe Dmitry Orlov (23), sans jamais préciser nulle part le projet politique porté par ces derniers (24). Tout ce qui compte est qu’ils abondent dans leur sens sur le récit de « l’effondrement » civilisationnel.

Ce sur quoi les collapsos ont décidé de mettre l’accent dans leurs discours — peurs individuelles, dépossession en vrac, impasses et verrouillages, acceptation — pourrait favoriser l’élaboration d’une politique de l’effondrement catastrophique par le haut. Une partie conséquente de la population serait ainsi en mesure d’encourager des mesures injustifiables (dont le rationnement de personnes précarisées, déjà en cours) dans l’illusion de pouvoir maintenir des semblants de privilèges le plus longtemps possible. Le champ lexical de la « mobilisation générale » et des « efforts de guerre » est d’ailleurs de plus en plus mobilisé par les collapsos, sans jamais préciser de quels « efforts » il est question ni au service de qui. L’historien Jean-Baptiste Fressoz rappelle à juste titre les origines militaires et industrielles, voire simplement réactionnaires, des discours effondristes. Cela ne signifie pas que les collapsos en question le soient eux-mêmes, mais que leurs propos peuvent ravitailler une approche gestionnaire de la société (25).

« En analysant finement les réactions des Français à la narration du collapse, les scientifiques pourront offrir aux décideurs publics et privés un panorama objectivé et dépassionné des représentations du collapse en présence, permettant d’agir avec la plus grande pertinence. » (

Dylan Michot, Loic Steffan et Pierre-Eric Sutter

(Renaud Duterme) ; partagé des expériences concrètes desquelles s’inspirer (Agnès Sinaï) ; démontré en quoi la haute technologie ne constitue pas une réponse faisable ni souhaitable (Philippe Bihouix) ; bousculé les horizons de nombreuses associations ou mouvements et y avoir provoqué des débats décisifs (Pablo Servigne) ; traduit des données abondantes et compliquées en un langage clair (Vincent Mignerot) ; déconstruit l’économisme hors-sol (Gaël Giraud) ; invité, comme d’autres avant eux, à une relation de sujets à sujets avec le reste du vivant (Julien Wosnitza) ; mis en avant la puissance des liens face à la fragilité de l’isolement (Gauthier Chapelle) ; rappelé la finitude de toute chose (Laurent Testot) ; redonné sa place au doute (Corinne Morel Darleux) ; insisté sur la nécessité de produire une multiplicité de récits (Arthur Keller). Et l’on pourrait poursuivre.

Le rôle de la critique n’est pas de s’égarer dans une opposition de chapelles — notre public-cible étant à ce titre moins les collapsos que les effondré·e·s — mais d’identifier les limites, ainsi que les éventuelles dérives, à dépasser. D’aucuns estiment que la critique ou le débat serait une perte de temps ou, pire, que cela « diviserait ». Cette vision, assez répandue chez les effondristes, refuse de voir que cette pratique élémentaire permet de s’élever mutuellement, de cultiver une nécessaire diversité et d’éviter de répéter les mêmes erreurs. Les collapsos les plus connus ont laissé entendre à plusieurs reprises que leur prochain chantier était la « collapso-praxis » (politiques de l’effondrement incluses). S’ils prennent en compte les nombreuses critiques reçues, on ne pourra que s’en réjouir — n’y comptons pas trop. L’enjeu, pour nous, réside davantage dans la construction de nos propres récits : plus concrets et précis qu’un effondrement globalisé et indifférencié. De plus en plus d’effondré·e·s s’y adonnent : une suite logique heureuse (26).

Ne plus voir la grève générale ou les nombreux soulèvements populaires en cours comme un symptôme de « l’effondrement » catastrophique, indépendamment de leurs contenus, causes et effets, mais comme un moyen-clé à notre disposition pour arrêter la machine, décider de ce que l’on relance ou non, et comment. Ne plus mobiliser des imaginaires et des scénarios focalisés sur une partie minoritaire de la population mondiale (avions, voitures individuelles, supermarchés…), inquiète de la fin de l’extractivisme, mais se demander comment y mettre un terme et le remplacer par de la réciprocité. Ne plus présenter la prochaine crise financière comme l’étincelle de « l’effondrement généralisé » mais comme un enjeu réel, à l’heure où les plus grands actionnaires sont en train de protéger leurs actifs des faillites à venir. Décortiquer sérieusement nos dépendances actuelles, les liens soi-disant « inextricables » qui nous piègent, nos autonomies brisées, et en tirer les conséquences. Continuer d’identifier ce à quoi nous tenons, ce que nous voudrions sauver et ce que nous lâchons. Ce que cela signifie comme luttes à mener.

Notes

1- Lire François Gemenne et Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Presses de SciencesPo, 2019. Voir également la déclaration annuelle de l’OMM sur l’état du climat mondial.↑

2- Nous utilisons le diminutif « collapsos » pour désigner les personnes qui portent les discours de l’effondrement, le terme « effondré·e·s » pour celles qui les reçoivent et le terme « effondristes » (plutôt que « collapsonautes ») pour parler des deux réunis. Bien des tenants et des tenantes de l’effondrement n’adoptent pas l’appellation « collapsologue » (Renaud Duterme, Corinne Morel Darleux…), voire la refusent (Arthur Keller, Vincent Mignerot…). Il existe, sans conteste, une grande diversité d’approches, de valeurs, d’expériences et de positions entre les « collapsos ».↑

3- Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer — Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, 2015, p. 253.↑

4- Lire « Simplismes de l’écologie catastrophiste », Jean-Pierre Dupuy, AOC, octobre 2019. Le penseur du « catastrophisme éclairé » prend ses distances (pas toujours pour de bonnes raisons) avec les « collapsologues » qui s’y réfèrent.↑

5- Joseph Anthony Tainter, The Collapse of complex societies, University Press, 1988.↑

6- Pablo Servigne et Raphaël Stevens, op. cit., p. 91.↑

7- Yves Cochet, Devant l’effondrement — Essai de collapsologie, Les Liens qui Libèrent, 2019, pp. 19–29.↑

8- Yves Cochet, op. cit., p. 16.↑

9- La très bonne série L’Effondrement diffusée sur Canal+ en est une parfaite illustration. Les nuances de l’un des réalisateurs, au cours d’interviews, pèseront bien peu face à l’imaginaire activement entretenu d’un avant/après événement imminent, jamais décrit.↑

10- Pour ne citer qu’un seul exemple, avec ou sans privatisation de l’eau en Australie — qui va vivre une sécheresse de plus en plus structurelle —, la situation du pays n’est pas la même. La plupart des collapsos ne nient évidemment pas cette réalité, mais elle est présentée comme secondaire dans leur récit abstrait, alors qu’il s’agit de l’essentiel. Ils ont même tendance à exposer chaque mauvaise nouvelle comme un nouveau signe de leur « effondrement », indépendamment de ce qui l’a provoquée, de ce qui en a déterminé l’intensité, de qui en a profité ou de quels autres scénarios étaient possibles.↑

11- Le terme « effondrement » est d’ailleurs inadéquat, malgré sa puissance. La biodiversité, les communautés, les services publics, les appareils d’État ou le capitalisme ne « s’effondrent » pas sur eux-mêmes : ils se transforment, mutent, se font détruire. Comme souligné par Daniel Tanuro, alors que les déformations historiques présentes dans le travail de Jared Diamond (lui qui, disons-le simplement, décrit de nombreux groupes humains qui se seraient autodétruits par négligence) ont été largement contredites par d’autres historiennes, archéologues et anthropologues, celui-ci reste une référence principale mobilisée par les collapsos, qui n’en font pas cas.↑

12- Pour être complet, précisons que Vincent Mignerot propose également de sortir du travail mécanisé, d’être solidaire avec nos pairs les plus appauvris (même s’il y enjoint d’une manière paternaliste) et de réduire nos revenus (il pourrait avoir raison sur ce point, s’il y intégrait la différence entre revenus issus du travail ou du capital et s’il ne le renvoyait pas uniquement à un choix individuel).↑

13- Un « OBservatoire des VEcus du COllapse » (OBVECO), lancé par des promoteurs de la « collapsologie », a été mis en place pour « objectiver » (sic) cette question.↑

14- Luc Semal, Face à l’effondrement – Militer à l’ombre des catastrophes, PUF, 2019.↑

15- Une limite importante de la « collapsologie » se situe d’ailleurs dans sa manière de présenter la raréfaction en cours des énergies fossiles en général, et du pétrole en particulier (qui est présent dans à peu près tout ce qui nous entoure). Déclin (non linéaire) du retour énergétique inclus, il en reste bien assez (trop) à brûler et transformer pour que le vivant soit décimé par les effets, toujours plus destructeurs, de leur exploitation avant leur épuisement — surmobilisé dans les récits effondristes. Ils se trompent d’échelle de temps.↑

16- Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Une autre fin du monde est possible — Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), Le Seuil, 2018.↑

17- Lire « Le récit de l’effondrement au crible de la sociologie », Laura Silva-Castañeda, Etopia, à paraître en décembre 2019 : il réhabilite le potentiel émancipateur de l’écopsychologie radicale.↑

18- Yves Cochet, op. cit., p. 229.↑

19- Bertrand Vidal, Survivalisme — Êtes-vous prêts pour la fin du monde ?, Arkhê, 2018.↑

20- Corinne Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce — Réflexions sur l’effondrement, Libertalia, 2019.↑

21- Une exagération de la proposition de Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.↑

22- Voir Une autre fin du monde est possible, p. 257.↑

23- Dans Comment tout peut s’effondrer, pp. 187–191, les auteurs citent la thèse d’Orlov sur les « cinq stades de l’effondrement » sans aucune prise de distance. Le personnage est pourtant loin d’être apolitique : « Il s’agit [pour les oligarques] de détruire les sociétés occidentales et leurs systèmes de soutien social en les inondant de parasites hostiles, souvent belliqueux, issus de cultures incompatibles. […] Une autre [méthode des oligarques] est de supprimer [notre] tendance à [nous] reproduire […] en élevant la perversion sexuelle à un statut social élevé […] pour une minuscule minorité de gens (généralement moins de 1 % qui sont, par cause d’anomalie génétique, nées gay). », « Effondrement en vue pour l’oligarchie », Dmitry Orlov, Le Retour aux Sources, octobre 2018.↑

24- Tous deux parus chez Le Retour aux Sources, une maison d’édition qui a publié Jean-Marie Le Pen ainsi qu’une longue série de confusionnistes. Celle-ci a d’ailleurs flairé le filon en éditant la version française du livre de Joseph Anthony Tainter, cité plus haut : L’Effondrement des sociétés complexes.↑

25- À ce sujet, lire les réflexions (souvent méprisantes, malheureusement) de René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, l’Encyclopédie des Nuissances, 2008.↑

26- Citons par exemple : Joan Martinez Alier, L’Écologisme des pauvres, Les Petits Matins, 2014 ; Jérôme Baschet, Une juste colère — Interrompre la destruction du monde, Divergences, 2019 ; Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Seuil, 2019 ; Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse, Seuil, 2012 ; Emilie Hache, Ce à quoi nous tenons, La Découverte, 2019 ; Donna Jeanne Haraway, Habiter le trouble, Dehors, 2019 ; Naomi Klein, Tout peut changer, Actes Sud, 2015 ; Juliette Rousseau, Lutter ensemble, Cambourakis, 2018…↑

Jérémie Cravatte

Milite au Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM) et travaille actuellement comme animateur chez Barricade à Liège (Belgique).

https://www.revue-ballast.fr/author/jeremie-cravatte/

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