Édition du 4 octobre 2022

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États-Unis

États-Unis - Au-delà de Roe v. Wade : lutter pour l’accès à l’avortement

Le démantèlement du droit à l’avortement est à l’image du moment. La vague de croissance de conscience de classe et d’organisation syndicale, les ravages de la pandémie de Covid-19 et le mouvement galvanisé pour « définancer » et abolir les violences policières, ne pouvaient être affrontés que de deux manières : de plus grandes concessions à la classe ouvrière ou bien une plus grande surveillance et incarcération pour étouffer la lutte.

Inprecor no 697-698 mai-juillet 2022

Par Emily Janakiram

Le 2 mai 2022, un mémo qui a fuité a confirmé l’alarme que les organisations de défense des droits reproductifs sonnent depuis des années : l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade. Le mémo contient un projet d’avis du juge Samuel V. Alito, affirmant que Roe v. Wade et le « droit à la vie privée » sur lequel il repose n’ont aucune viabilité constitutionnelle ; que le droit à l’avortement n’a jamais été garanti en Amérique ; que certaines évolutions de la société ayant entrainé une plus grande acceptation de la naissance hors mariage, la participation plus importante des femmes aux élections et la prévalence des lois sur les « refuges », l’avortement est devenu inutile. Le projet d’Alito affirme également que renverser Roe v. Wade ne crée aucun précédent pour les attaques contre la contraception ou l’égalité dans le mariage. L’avortement est toujours légal au niveau fédéral, mais si Roe v. Wade est cassé, les interdictions « déclenchées » entreront automatiquement en vigueur dans 24 États.

Il est en effet nécessaire de contextualiser le droit à l’avortement dans le cadre d’une lutte politique plus large. Roe v. Wade n’était pas en soi une décision bienveillante rendue par les tribunaux pour accorder des droits reproductifs. Le droit à l’avortement a été obtenu par une vague militante d’organisations féministes qui ont exigé ces droits dans le cadre d’un mouvement de la gauche pour plus de libertés. Les gouvernements de l’époque de la guerre froide, craignant ce militantisme, ont intégré le droit à l’avortement dans une affirmation de la primauté de l’État capitaliste dans la garantie de l’autonomie corporelle et des droits de l’individu.

C’est une erreur dangereuse que de placer les espoirs pour des droits reproductifs dans un tour de passe-passe législatif ou judiciaire – même si, bien sûr, une garantie fédérale d’avortement gratuit sur demande ne ferait pas de mal. Mais une telle garantie ne peut pas exister dans un État capitaliste et patriarcal qui considère toute personne dotée d’un utérus comme une couveuse pour de futurs travailleurs, et qui se décharge sur les familles des coûts de la naissance et de l’éducation de ces travailleurs.

Le projet d’avis s’inquiète du « domestic supply of infants », l’approvisionnement du pays en bébés, confirmant ce que les féministes socialistes soulignent depuis un certain temps, à savoir que la guerre contre les droits reproductifs n’est pas seulement une question d’idéologie ou de guerre des cultures (même si l’idéologie en constitue évidemment une part importante). Il s’agit également d’augmenter le taux de natalité et le nombre de travailleurs, car les gens refusent de plus en plus d’avoir des enfants dans un pays qui rend la chose incroyablement dangereuse et difficile, voire impossible. Le capitalisme a besoin d’une main-d’œuvre nombreuse et facilement exploitable. Sans aucune concession pour permettre de bonnes conditions de naissance et d’éducation des enfants, l’État fait ainsi appel à son arme la plus fiable – la police – pour contraindre les gens à continuer à produire.

Les femmes Noires, Métis et Indigènes sont confrontées aux taux de mortalité les plus élevés lors de l’accouchement dans ce pays, et elles accomplissent de manière disproportionnée le travail de reproduction sociale dans les conditions les plus dangereuses. L’interdiction de l’avortement leur nuira de manière disproportionnée. La plupart des personnes ciblées, surveillées et incarcérées par la criminalisation de l’avortement seront également des Noirs et des Métis, des Indigènes et des sans-papiers. Le mouvement pro-choix dominant ne fera pas le lien entre le définancement de la police et le droit à l’avortement, mais pour les socialistes, il est important de reconnaître l’interconnexion de ces mouvements.

C’est la police qui a porté plainte contre Liselle Herrera, 26 ans, pour avoir provoqué son propre avortement, ainsi que contre Purvi Patel et Bei Bei Shuai, entre autres. Et c’est la police qui fera respecter les interdictions d’avorter dans tout le pays, en emprisonnant celles et ceux qui dispensent des soins de santé et qui « aident et soutiennent » l’obtention d’un avortement – dans certains cas, il peut s’agir des patientes elles-mêmes.

Le Parti démocrate, la police et la nécessité d’une politique abolitionniste

Comme cela aurait dû être clair pour toute personne attentive, et comme c’est maintenant évident, la machine du Parti démocrate ne gagnera pas ce combat pour nous. La direction du Parti démocrate soutient en fait le représentant texan anti-avortement Henry Cuellar contre son adversaire Jessica Cisneros, tout en insistant sur le fait qu’on défendra le droit à l’avortement en élisant davantage de Démocrates aux élections de mi-mandat.

Une approche différente est nécessaire. Le 3 mai, des milliers de manifestant·es ont convergé vers le Foley Square de Manhattan, animé·es par la rage et l’horreur suscitées par la fuite du mémo d’Alito. Les participantes représentaient tout l’arc politique favorable à l’avortement, depuis les « I’m With Her » (Je suis avec elle) libéraux jusqu’aux membres de petites organisations révolutionnaires.

Pourtant, même pendant les phases de préparation de cette manifestation, il est apparu très clairement que la plupart des organisateurs saisissaient ce moment de manière opportuniste pour gagner des voix pour les candidats Démocrates, et traitaient les organisations de base non affiliées à des politiciens pro-choix comme des intrus. L’ironie est palpable quand on sait que ce sont principalement des organisations indépendantes du Parti démocrate qui ont constitué des fonds pour aider les femmes à accéder à l’avortement, qui ont créé des réseaux pour distribuer des pilules abortives et qui ont défendu les cliniques. Le Parti démocrate, quant à lui, a été inutile dans la défense du droit à l’avortement, et son soutien mesquin et mitigé au « droit des femmes de choisir » nous a conduits à cette position rétrograde.

Si la mobilisation radicale est en marche, elle doit faire face à un paysage dominé par cette machine Démocrate, qui vise à limiter la colère et à canaliser la lutte vers des moyens électoraux. Nous l’avons vu au niveau national, lorsque les Démocrates ont cherché à étouffer les manifestations devant les domiciles des juges de la Cour suprême. À New York, la manifestation de Foley Square s’est déroulée avec une autorisation de la police – les rues autour de la manifestation étaient bondées de flics. Parmi les intervenant·es figuraient des représentant·es du bureau de Letitia James, procureure générale, ainsi que le maire Eric Adams, ce qui est particulièrement ironique étant donné qu’Adams n’a pas augmenté le soutien de la ville au Fonds d’accès à l’avortement de New York, un service essentiel pour les femmes arrivant de l’extérieur de l’État pour un avortement.

Sous le mandat d’Adams en tant que maire, la police de New York a mené plus de 700 opérations de ratissage des campements de sans-abri, la plupart effectuées par le Groupe de réponse stratégique (GRS) « anti-terroriste », bien connu pour brutaliser les manifestants. Les loyers dans la ville augmentent de 40 % à 50 %, ce qui entraîne une augmentation du nombre de sans-abri. Il est ridicule de présenter Adams comme un défenseur des droits des opprimé·es. La forte présence policière, comme l’a souligné un intervenant de NYC For Abortion Rights, ne garantit pas la sécurité des participant·es – elle met même en danger nombre d’entre elles et eux. À la fin de la journée, un groupe de camarades de Left Voice, DSA, NYC For Abortion Rights et d’autres a spontanément marché vers Washington Square Park, entraînant des centaines de participant·es au rassemblement. Les organisateurs, cependant, n’ont pas voulu participer ou cautionner cette marche, car elle n’avait pas été autorisée.

Cet événement est un microcosme de la lutte nationale pour le droit à l’avortement : un mouvement prêt à l’action militante, et un bloc Démocrate qui non seulement insiste pour diriger ce mouvement, mais écarte ses stratégies les plus prometteuses en insistant sur le fait que coopérer avec la police et les tribunaux est la meilleure façon de défendre l’autonomie corporelle. Pendant ce temps, les défenseur·es des cliniques et d’autres militant·es du droit à l’avortement dans tout le pays opèrent en défiant la police. NYC For Abortion Rights organise depuis plusieurs années des manifestations contre des groupes anti-choix de droite et des défenses de cliniques sans autorisation de la police. Lorsque nous disons que « nous aurons des avortements de toute façon », nous appelons à une résistance conflictuelle à la décision des tribunaux, quelle qu’elle soit, et à la manière dont la police l’appliquera. Et cette résistance conflictuelle est à la fois absolument nécessaire et absolument impossible si on limite la lutte aux actions autorisées par la police.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est une erreur que se tourner vers la police pour protéger les femmes qui veulent avorter, alors que c’est la menace d’emprisonnement qui entraine l’isolement des femmes, la peur et l’ignorance des ressources qui existent pour les aider à gérer elles-mêmes leurs avortements en toute sécurité et à se déplacer pour les obtenir. Si nous avons peur des fermetures de cliniques et d’un retour aux dangereux avortements clandestins qui tueront les femmes enceintes, nous devons nous rappeler que c’est la police qui rend les avortements autogérés si dangereux. Les avortements autogérés peuvent tout à fait être pratiqués en toute sécurité, surtout depuis l’avènement de la pilule abortive. Les avortements autogérés sont plus sûrs que, par exemple, les accouchements à domicile. Bien sûr, nous ne pouvons pas accepter allègrement la fermeture des cliniques comme une fatalité, elles doivent non seulement être défendues mais aussi développées pour répondre à la demande. L’avortement chirurgical dans les cliniques reste une revendication essentielle, qui devrait être au centre de la lutte à venir.

Avec la criminalisation de la « complicité d’avortement », les avortements autogérés deviendront dangereux et traumatisants, les informations et les ressources permettant de les pratiquer en toute sécurité seront inaccessibles, et les femmes souhaitant avorter n’auront personne vers qui se tourner et personne pour les aider, elles seront à la merci de charlatans sans scrupule.

Le combat à mener

Après la fuite du mémo, la police a brutalisé des manifestant·es à Los Angeles. Nous pouvons nous attendre à ce que cela continue tant que les actions directes pour protéger le droit à l’avortement continueront à prendre de l’ampleur dans ce qui doit devenir un été chaud. Et comme la Cour suprême de droite continue d’étendre les pouvoirs de la police en matière de surveillance des populations, les femmes qui avortent et les femmes enceintes seront encore plus en danger.

Des entreprises technologiques ont déjà investi dans la vente aux forces de l’ordre de données sur les femmes enceintes, données basées sur les applications de suivi des règles et de l’ovulation et la géolocalisation. Le maintien de l’ordre est peut-être l’outil le plus précieux dont dispose l’État pour démanteler l’autonomie corporelle et, avec les nouvelles technologies de surveillance et un virage général à droite, les personnes souhaitant avorter sont directement dans le collimateur.

L’extrême droite est consciente des liens entre la mobilisation et les pouvoirs juridiques et pénaux de l’État. Elle a mobilisé sa base contre la pilule du lendemain, les contraceptifs hormonaux et le stérilet en cuivre, considérés comme des abortifs. Le projet d’Alito, quoi qu’il en dise, laisse clairement la place au démantèlement de l’accès à la contraception. Dans le monde entier, en particulier aux États-Unis, la police est l’alliée de l’extrême droite. Ce sont eux qui escortent la marche de l’Archidiocèse de New York pour harceler les femmes qui avortent. Et si les policiers en uniforme ne participent pas aux campagnes de harcèlement des cliniques, nous avons des raisons de penser que la police collabore en coulisse avec les envahisseurs de cliniques. Le projet qui a fuité peut être considéré comme faisant partie du resserrement constant par l’extrême droite des liens entre sa propre mobilisation militante, l’appareil juridique de l’État et les pouvoirs pénaux qui font le lien entre les deux.

L’association New York City for Abortion Rights (NYCFAR) a été créée il y a cinq ans et fait partie d’une importante réponse de la gauche à cette stratégie coordonnée de la droite. Elle a été créée pour contrer la marche mensuelle de l’archidiocèse de New York visant à harceler les patients du Planned Parenthood de Bleecker Street. Les défenseurs de la clinique se rassemblent et font du piquetage devant la basilique Saint-Patrick sur Mulberry Street, qui accueille les harceleurs de la clinique. Les membres de NYCFAR forment un barrage dans la rue pour retarder l’arrivée des manifestants anti-avortement, les antis’, à la clinique. D’autres groupes anti-avortement ont jeté leur dévolu sur New York, et NYCFAR a étendu sa stratégie pour contrer ces groupes également. L’été dernier, alors que la menace contre Roe v. Wade devenait plus évidente, l’archidiocèse a étendu sa campagne à tous les quartiers de New York. NYCFAR a réussi à mettre fin à leurs efforts à Brooklyn après une campagne de défense militante des cliniques et de sensibilisation de la communauté, notamment en liant les actions de l’archidiocèse à l’adoption récente de la loi anti-avortement SB8 au Texas.

Bien sûr, la police est toujours très présente lors de ces manifestations – pas pour aider à escorter les patientes en toute sécurité dans la clinique, ni pour faire respecter la loi sur la liberté d’accès aux cliniques en éloignant les antis de la porte de la clinique, mais pour défendre ce cortège d’extrême droite qui se dirige vers la clinique. Les militants de la NYCFAR ont souvent vu les flics et les antis discuter et plaisanter amicalement. L’été dernier, après la publication de plusieurs articles dans la National Review sur les défenses de cliniques par la NYCFAR, le Strategic Response Group est arrivé à une défense de clinique à Brooklyn et a arrêté deux membres de la NYCFAR au milieu de la rue pour « obstruction à la circulation des piétons ». Aucun des antis n’a été arrêté.

Le 7 mai, à la suite de la fuite, NYCFAR et les militants pour le droit à l’avortement de la ville de New York ont remporté une victoire énorme et sans précédent lors de la défense de notre clinique, qui avait été annoncée avant la fuite. Normalement, nous sommes tout au plus une vingtaine. Cette fois, il y avait au moins une centaine de personnes devant l’église Saint-Patrick, prêtes à défendre le droit à l’avortement, tôt le matin, sous la pluie. Les manifestants ont scandé : « Merci mon Dieu pour l’avortement », « C’est pas l’Église, c’est pas l’État, c’est nous qui décidons de notre destin »,, « L’avortement c’est la santé, la santé est un droit ». Quatre-vingt-dix minutes plus tard, nous avons appris que, pour la première fois en cinq ans, les antis avaient décidé de ne pas défiler – parce que la police ne voulait pas les escorter. Cela était entièrement dû à notre nombre et à notre militantisme. Cela montre aussi directement les tactiques nécessaires pour défendre l’avortement.

Non seulement à New York, mais aussi dans tous les États-Unis, nous avons un combat redoutable à mener. Cette situation est barbare et effroyable au-delà des mots. Mais si nous voulons l’emporter, nous ne devons pas tomber dans le désespoir ou le nihilisme, et nous n’avons certainement pas besoin de réinventer la roue. Nous pouvons nous inspirer des campagnes réussies qui ont non seulement défendu, mais gagné les droits reproductifs.

Avant Roe v. Wade, il y avait le Jane Collective, un réseau clandestin qui pratiquait des avortements sans risque et transportait les personnes nécessaires pour les pratiquer. Les fonds pour l’avortement existent aujourd’hui pour faire cela. Nous devons proclamer publiquement que nous continuerons à pratiquer des avortements, et que nous continuerons à « aider et encourager » les avortements, quelle que soit la décision de la Cour suprême. Les mouvements féministes du monde entier ont obtenu le droit à l’avortement par des protestations sociales de masse et des actions directes.

Nous pouvons et devons nous inspirer de leurs luttes. En Irlande, en Argentine, en Pologne et au Chili, la lutte contre l’avortement a été menée dans la rue, par l’action directe et la revendication sans réserve de l’avortement comme un droit inaliénable – et non par l’élection de politiciens qui défendront le droit de choisir. C’est de cette action militante dont nous aurons besoin aux États-Unis si nous voulons gagner.

* Emily Janakiram est écrivaine et active au sein du collectif intersectionnel et féministe New York City for Abortion Rights.

Cet article a été d’abord publié le 18 mai 2022 par la revue en ligne Spectre : https://spectrejournal.com/beyond-roe-v-wade/
(Traduit de l’anglais par JM).

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