Édition du 19 octobre 2021

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États-Unis

Etats-Unis. « Limiter les conditions susceptibles d’entraîner d’éventuelles peurs de guerre »

Au cours des cinq dernières décennies, les Etats-Unis ont connu des expériences dangereuses en matière de « peur de la guerre ». Il convient donc d’évaluer les options permettant de réduire la possibilité d’une peur de la guerre qui pourrait déboucher sur une guerre réelle, en particulier à l’ère nucléaire. Les exercices militaires des Etats-Unis et des alliés sont particulièrement dangereux car la doctrine militaire, notamment dans les « Etats communistes », soutient que les exercices militaires sont un moyen efficace de dissimuler une opération de première frappe réelle.

21 septembre 2021 | tiré du site alencontre.org

L’imbroglio actuel concernant la nécessité pour le chef d’Etat-Major des armées des Etats-Unis, le général Mark Milley, de passer deux appels à son homologue chinois, le général Li Zoucheng, marque une rupture dans la chaîne de commandement civilo-militaire. Dans les faits, le chef d’Etat-Major des armées des Etats-Unis ne fait pas partie de la chaîne de commandement pour les décisions nucléaires. Toutefois Mark Milley et d’autres membres de haut rang de l’équipe de sécurité nationale de Donald Trump étaient tellement préoccupés par la détérioration mentale évidente du président que ces appels étaient essentiels. Des renseignements sensibles nous ont informés, avant même l’élection de 2020, que les dirigeants chinois étaient devenus particulièrement préoccupés par la rhétorique anti-chinoise de Trump et les exercices militaires des Etats-Unis de plus en plus agressifs en mer de Chine méridionale.

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En 1974, le conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger s’était tellement alarmé de la détérioration mentale du président Richard Nixon provoquée par une combinaison d’alcool et d’antidépresseurs que Kissinger avait informé le secrétaire à la défense, James Schlesinger, de bloquer toute décision de recours à la force communiquée par la Maison Blanche. Heureusement, Nixon était tellement accablé par la menace d’une mise en accusation (impeachment) qu’il n’avait ni l’envie ni le temps de se préoccuper de l’utilisation de la force militaire pour distraire le public étatsunien, ce que l’on appelle le syndrome du « mettre la charrue devant les bœufs ».

En 1983, l’Union soviétique est dans une spirale descendante marquée par le bourbier en Afghanistan, les revers politiques et militaires dans tout le tiers-monde et le coût accru de la concurrence face aux plus fortes augmentations, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et en temps de paix, du budget de la défense des Etats-Unis. Le Kremlin était convaincu que le gouvernement des Etats-Unis était aux mains d’une dangereuse clique antisoviétique (le secrétaire à la Défense Caspar Weinberger, le directeur de la CIA William Casey), animée par les chants de l’« empire du mal » du président Ronald Reagan. Le nouveau secrétaire général du Parti communiste, Yuri Andropov, ancien chef du KGB, estimait que Reagan était fou et menteur, comparant le président américain à Adolf Hitler. La diabolisation des dirigeants soviétiques par Reagan était tout aussi contre-productive que la diabolisation du président russe Vladimir Poutine par le président Barack Obama et que la diabolisation du dirigeant chinois Xi Jinping par Trump.

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Il est grand temps que les dirigeants américains reconnaissent le dangereux précédent des attaques surprises, qui ont concerné la Chine (l’attaque japonaise de 1937), la Russie (l’attaque allemande de 1941) et, bien sûr, les Etats-Unis (Pearl Harbor ainsi que le 11 septembre). Tout au long de la guerre froide, le Pentagone a effectué des sondages dangereux des frontières soviétiques avec des moyens navals et aériens. En 1983, l’exercice annuel de mobilisation (« Able Archer ») a été mené de manière provocatrice avec, pour la première fois, une participation de haut niveau, dont Reagan, le vice-président George H.W. Bush et le secrétaire à la défense Weinberger. « Able Archer » était particulièrement menaçant car il testait les procédures de commandement et de communication pour le déclenchement et l’utilisation d’armes nucléaires en cas de guerre.

Même Reagan a reconnu que l’exercice était un « scénario pour une séquence d’événements qui pourrait conduire à la fin de la civilisation telle que nous la connaissons ». L’année suivante, après avoir admis que la « peur de la guerre » au Kremlin était réelle, Reagan a lancé un avertissement radio devant un micro-ouvert : « J’ai signé une loi qui mettra la Russie hors la loi pour toujours. Nous commençons à bombarder dans cinq minutes. » Ceux d’entre nous à la CIA qui ont travaillé pour convaincre le directeur de la CIA Casey que la « peur de la guerre » de 1983 était réelle ont été totalement sidérés.

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Au lieu de débattre de la question de savoir si le général Milley est sorti de son champ d’action en téléphonant à son homologue chinois, nous devrions débattre de ce qui pourrait être fait pour réduire le risque de guerre accidentelle ainsi que les craintes de guerre. Les principaux Etats dotés d’armes nucléaires doivent entamer un dialogue afin de renforcer le régime de non-prolifération, de recourir davantage à des exercices militaires théoriques, de cesser de contester les eaux territoriales et l’espace aérien et de signer un engagement de « non-utilisation en premier » concernant l’utilisation des armes nucléaires. La Chine est le seul grand Etat doté d’armes nucléaires à avoir pris un tel engagement inconditionnel.

La prolifération continue de la technologie nucléaire, telle que la décision des Etats-Unis de partager la technologie des sous-marins nucléaires avec l’Australie, est une raison majeure pour renforcer le régime de non-prolifération. La décision des Etats-Unis de partager la technologie des sous-marins nucléaires avec l’Australie est la première mesure de ce type depuis la décision de 1958 de partager la technologie avec la Grande-Bretagne. Les réacteurs nucléaires qui alimentent les sous-marins américains et britanniques utilisent de l’uranium hautement enrichi de qualité militaire, ce qui rend l’accord avec l’Australie contraire à la politique américaine antérieure visant à éliminer les réacteurs utilisant du combustible de qualité militaire.

La Corée du Nord et la Corée du Sud ont toutes deux testé des missiles de croisière sophistiqués la semaine dernière, ce qui constitue un autre développement inquiétant. Les Coréens du Nord testent généralement leurs missiles dans le sillage des exercices militaires américano-sud-coréens ; ces exercices militaires agressifs menacent régulièrement la Corée du Nord. Les essais de missiles de la Corée du Sud feront de ce pays le septième au monde à lancer des missiles balistiques depuis des sous-marins. Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, s’est montré particulièrement critique à l’égard des exercices militaires américano-sud-coréens.

L’administration Biden doit déclarer qu’elle n’utilisera pas d’armes nucléaires contre une cible qui pourrait être détruite par des moyens conventionnels. Les Etats-Unis doivent également renoncer à tout ciblage intentionnel de populations civiles ou de cibles civiles.

Le moment n’a jamais été aussi impérieux pour l’instauration d’un dialogue entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine en vue de réduire les armes nucléaires, de restreindre les exercices militaires et de limiter les conditions susceptibles d’entraîner d’éventuelles « peurs de guerre ». La marine des Etats-Unis joue déjà trop souvent au chat et à la souris avec les marines russe et chinoise en mer Noire et dans l’océan Pacifique, respectivement. Si les Etats-Unis ont le moindre espoir de réduire les tensions entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, la Chine doit faire partie de ce dialogue essentiel. Le président Biden a eu une conversation de 90 minutes avec Xi Jinping la semaine dernière ; espérons que les questions nucléaires et le problème des « peurs de la guerre » étaient à l’ordre du jour. (Article publié sur le site Counterpunch le 20 septembre 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Melvin A. Goodman est membre senior du Center for International Policy et professeur à l’Université Johns Hopkins. Ancien analyste de la CIA, Goodman est l’auteur de nombreux ouvrages.

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