Édition du 24 novembre 2020

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États-Unis

États-Unis : à la veille des élections, incertitudes et tensions grandissantes, faiblesse de la gauche

Cet article est rédigé alors que trois semaines nous séparent de l’élection présidentielle américaine, alors que le pays voit une aggravation de la pandémie, une crise économique continue, des menaces de violence armée de la droite et un président de plus en plus erratique.

Revue L’Anticapitaliste n°119 (octobre 2020)

Par Dan La Botz

Donald Trump semble de plus en plus se voir comme un surhomme, du fait de sa propre expérience avec le coronavirus, et peut-être aussi en raison d’effets secondaires de son traitement aux stéroïdes. Nancy Pelosi, présidente démocrate de la Chambre des représentants, a annoncé que la Chambre qu’elle préside créerait une commission pour enquêter sur la destitution du président en vertu du 25e amendement à la Constitution, car il est dans « un état modifié » et pourrait être incapable de remplir ses fonctions. Elle et d’autres législateurs croient apparemment que le président devient fou suite à ses remarques selon lesquelles il a survécu à la Covid parce qu’il est « un spécimen physique parfait », tout en attaquant ses plus proches alliés parmi lesquels les ministres nommés par lui et en prévoyant de reprendre la route pour faire campagne avant la fin de ses dix jours d’isolement.

Dans le même temps, Trump semble en passe de perdre les élections après sa performance désastreuse dans le débat présidentiel national avec Biden suivie par son infection par la Covid et son hospitalisation. La chute de Trump dans les sondages a commencé avec le premier débat présidentiel, le 29 septembre, qui a dégénéré dans le chaos lorsque le modérateur a perdu le contrôle et que Trump a interrompu à plusieurs reprises Biden. Alors que Biden a fait du coronavirus le problème central, le comportement d’intimidation de Trump a empêché les candidats de tenir une discussion. Trump le harcelant, Biden lui a répondu en le traitant de « clown » et en lui disant de « se taire ». En règle générale, les débats ont peu d’impact sur les sondages, mais dans ce cas, le débat été suivi par un recul du soutien à Trump.

Le candidat du Parti démocrate, Joseph Biden, est désormais en tête des sondages partout, y compris dans les États incertains tels que le Michigan, le Wisconsin, la Pennsylvanie et la Floride. Dans l’ensemble, Biden mène d’environ dix points. De nombreux électeurs âgés, des électeurs blancs de la classe ouvrière sans diplôme universitaire et des femmes des banlieue se sont détournés de Trump et tournés vers Biden.

Le danger d’extrême droite et la possibilité de violences le jour du scrutin sont devenus évidents le 8 octobre avec l’arrestation par le Federal Bureau of Investigation (FBI) de treize hommes, membres d’une milice armée illégale accusés d’avoir planifié l’enlèvement de la gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer et le renversement violent du gouvernement de cet État. Whitmer, une démocrate, qui a fait face à des manifestations répétées de protestataires armés qui l’ont qualifiée de « tyran » pour avoir imposé des restrictions sanitaires en raison de la pandémie. Whitmer a remercié le FBI pour son action mais a blâmé Trump d’avoir encouragé de tels groupes de droite et de suprématistes blancs, ce qui a amené Trump à l’attaquer comme ingrate.

Le complot du Michigan augmente la peur que le président utilise des agents fédéraux ou d’autres policiers ou troupes et mobilise ses partisans armés pour tenter de voler les élections, promouvoir la violence et peut-être même tenter de rester au pouvoir en contestant les résultats. Partout dans le pays, des groupes s’organisent pour assurer la sécurité des élections, protéger les bulletins de vote et le décompte et résister à un coup de force.

L’échec de Trump à gérer le virus

La principale cause du déclin du soutien à Trump est sa gestion désastreuse de la pandémie de coronavirus. Il a supervisé la pire crise sanitaire de l’histoire des États-Unis et la pire gestion de la pandémie dans le monde développé : 215 000 personnes sont mortes, et meurent encore à un rythme compris entre 900 et 1 000 par jour ; il y a environ 50 000 nouveaux cas chaque jour et 7,7 millions de personnes ont contracté la maladie qui continue à se propager. Le gouvernement américain n’a toujours pas de plan complet pour les tests, la recherche des contacts, l’isolement et la quarantaine. Trump a créé un groupe de travail sur les coronavirus, mais il a constamment contredit les experts de la santé publique, fourni de fausses informations, proposé des remèdes illusoires et ignoré de manière flagrante les bonnes pratiques sanitaires. Et nous sommes maintenant au bord de la deuxième vague.

En plus de tout cela, Trump – qui a refusé de porter un masque et méprisé ceux qui l’ont fait – a organisé une série d’initiatives sans masque, sans distanciation physique ; certains de ces évènements, tenus à l’intérieur, ont été super-propagateurs menant à l’infection de Trump lui-même, d’environ vingt conseillers de la Maison Blanche, d’un amiral et de trois sénateurs. Au total, depuis mars, vingt sénateurs et représentants sont tombés malades du coronavirus ainsi que 123 employés du Capitole (parlement). La violation flagrante par Trump des normes de santé de sa propre administration a conduit à sa propre infection et à une hospitalisation.

Après sa brève hospitalisation de trois jours, toujours malade de la Covid et traité avec du remdesivir, du regénéron et de la dexaméthasone stéroïde, Trump est retourné à la Maison Blanche. Il est apparu ostensiblement sur le balcon entre des drapeaux américains et, toujours à bout de souffle, a enlevé son masque. Il a refusé de rester en quarantaine dans ses appartements de la Maison Blanche et s’est rendu dans le bureau ovale présidentiel pour travailler avec ses conseillers. Il a tweeté : « Je me sens vraiment bien ! N’ayez pas peur de Covid. Ne le laissez pas dominer votre vie. Nous avons développé, sous l’administration Trump, de très bons médicaments et connaissances. Je me sens mieux qu’il y a 20 ans ! » Les médecins et les autorités de santé publique ont été consternés qu’il ait laissé entendre que la maladie n’était pas à craindre. Et beaucoup ont critiqué le président pour avoir omis de mentionner ses partisans infectés et les 200 000 morts. C’est exactement ce genre de comportement qui fait maintenant baisser Trump dans les sondages.

Les États-Unis semblent maintenant être au bord d’une deuxième vague du coronavirus, car les cas enregistrés dans de nombreux États ressemblent à la situation de mars dernier. On s’attend à ce que la fin de l’automne et les mois d’hiver conduisent à plus de cas de Covid parce que plus d’activités devront se dérouler à l’intérieur. Le coronavirus coïncidera également avec la grippe saisonnière qui cause environ 34 000 décès chaque année. Aucun vaccin n’est attendu avant l’année prochaine et sa distribution peut ensuite prendre six mois, de sorte que le soulagement ne pourra venir avant l’été prochain.
La crise économique américaine

L’incapacité de Trump à gérer efficacement le coronavirus a approfondi la crise économique aux États-Unis devenue aussi grave que la Grande Dépression des années 1930. Depuis le 15 mars, 62 millions d’individus au total ont déposé des demandes de chômage et environ 900 000 continuent de demander des prestations de chômage chaque semaine. Certaines personnes sont retournées au travail, mais le département américain du Travail a rapporté en septembre que 13,6 millions (8,4 % des actifs) demeurent sans emploi. En fait, le taux réel de chômage pourrait dépasser 11 %.

La pandémie a touché les travailleurs de manière très inégale. De nombreux cols blancs peuvent travailler sur leur ordinateur depuis leur domicile. Les travailleurs des activités essentielles – hôpitaux, garde d’enfants, agriculture, transformation des aliments, commerces alimentaires, eau et déchets, énergie, transports et quelques autres secteurs — ont été plus exposés et ont souffert plus de la maladie et ont enregistré plus de décès. Beaucoup de ces travailleurs sont des femmes, des Noirs, des Latinos et des immigrés, avec ou sans papiers. La crise économique a également provoqué une crise fiscale entraînant des coupes budgétaires dans les États et les villes, une réduction des services et des licenciements de fonctionnaires.

Le 27 mars, le Congrès avait adopté la loi CARES, un projet de loi de stimulation économique de 2 200 milliards de dollars qui a fourni un soutien financier aux entreprises, aux gouvernements des États et des villes, ainsi qu’aux travailleurs. La Loi CARES prévoyait un paiement unique de 1 200 $ à chaque chômeur et les familles recevraient en plus 500 $ par enfant. Étaient également mis en place des paiements hebdomadaires supplémentaires (c’est-à-dire s’ajoutant aux allocations chômage payés par les Etats) de 600 $ aux chômeurs, mais ceux-ci ont pris fin le 31 juillet.

Les allocations-chômage versées par les États varient considérablement, de la Floride, qui ne paie que 275 $ par semaine, au Massachusetts, qui paie 803 $. Les droits de certains chômeurs vont être épuisés et certains travailleurs qui étaient payés sous la table n’ont jamais reçu de telles prestations. Ainsi de nombreux travailleurs sans papiers n’ont rien reçu. Et la récession continue : United Airlines et American Airlines licencient 30 000 travailleurs, Walt Disney en licencie 28 000 dans ses parcs à thème et Allstate Insurance renvoie 3 800 travailleurs. Le Congrès débat actuellement d’un autre projet de loi de relance similaire à la loi CARES, mais il est bloqué.

La pandémie et la dépression ont frappé le peuple américain. Des dizaines de millions de personnes étaient confrontées à l’expulsion de leur logement, mais une loi fédérale temporaire, puis un ordre des Centers for Disease Control (administration sanitaire), et certaines lois des États ont empêché beaucoup d’expulsions. Les propriétaires ont cependant encore expulsé certains locataires et dans tous les cas le loyer dû continue de s’accumuler. Lorsque la pandémie prendra fin et que les moratoires de loyers seront levés, des dizaines de millions de personnes devront des dizaines de milliers de dollars de loyer.

L’assurance maladie, qui aux États-Unis est généralement perçue par l’intermédiaire de son employeur, est également un problème. Lorsque les travailleurs sont licenciés, ils perdent leur assurance maladie. Selon une estimation préliminaire, jusqu’à 27 millions de personnes ont perdu leur assurance maladie. Beaucoup de gens n’ont plus les moyens de consulter un médecin ou un dentiste.

Enfin, l’insécurité alimentaire est un problème grandissant. Avec la Covid, on estime qu’une famille sur quatre manque de la nourriture adéquate et une famille avec enfants sur trois en a trop peu. L’insécurité alimentaire est plus importante dans les ménages noirs et latinos : avant même la Covid, elle était respectivement de 19 % et 17 %, contre 7 % dans les ménages blancs. Les organismes de bienfaisance fournissent maintenant de la nourriture à des millions de personnes.

La crise climatique

Le changement climatique a également eu un impact désastreux sur les États-Unis avec d’énormes incendies de forêt en Californie, en Oregon et dans d’autres États de l’ouest et des ouragans et des tempêtes tropicales dans les États du golfe du Mexique. Dans le sud de la Californie, les températures ont atteint 51 degrés et la chaleur s’est accompagnée de vents violents. Dans ces conditions, les incendies, principalement causés par la foudre, ont brûlé plus de 2 millions hectares, détruit des milliers de maisons et fait 34 morts. Les incendies ont également entrainé une qualité de l’air dangereuse pour des millions de personnes sur la côte ouest.

Nous avons eu deux douzaines de tempêtes tropicales cette année ; dont huit sont des ouragans. Il y a eu au moins 16 000 milliards de dollars de dommages matériels, de nombreuses maisons et entreprises sont en ruines et 125 vies ont été perdues. Des millions de personnes ont dû être évacuées en raison d’incendies ou d’inondations, et les activités économiques ont été perturbées. Tout cela contribue au sentiment d’une catastrophe nationale.
Les luttes sociales et la gauche

La pandémie de coronavirus et la crise économique qui l’accompagne ont fermé les lieux de travail et les écoles, rendant possible le plus grand mouvement de protestation sociale contre le racisme de l’histoire américaine. Avec le meurtre de George Floyd à Minneapolis le 25 mai, entre 15 et 26 millions de personnes ont participé aux mois de protestation. Le meurtre par la police de Breonna Taylor à Louisville et plusieurs autres cas ont également alimenté l’indignation. Sous la bannière Black Lives Matter, les manifestations dirigées par les Noirs ont impliqué principalement des jeunes de toutes “races” et religions. Les participants étaient généralement masqués, ils n’ont donc pas conduit à de nouvelles flambées de Covid.

La police a amené la violence dans les manifestations avec son utilisation abusive de matraques, de gaz lacrymogène, de sprays au poivre et de “flash grenades” (éblouissantes et assourdissantes). En riposte, certains dans la foule ont jeté des bouteilles d’eau en plastique ou retourné les cartouches de gaz lacrymogène et certains « gauchistes » ont détruit des biens. Ailleurs, des militants nationalistes blancs ont infiltré les foules et encouragé la violence, dans l’espoir de générer une guerre raciale. Là où des morts sont survenues, comme à Kenosha et à Portland, c’est là où les manifestants de droite ou plus rarement de gauche étaient armés. Pourtant, malgré les provocations policières, 90% des manifestations étaient pacifiques.

Bien que les manifestations antiracistes aient été énormes et combatives, leur impact a été limité. Les manifestations ont certes fait prendre conscience du racisme en Amérique. Les journaux ont publié des articles éducatifs, la télévision et la radio et les médias sociaux ont diffusé des vidéos sur la situation des Noirs. Les universités, les agences gouvernementales et même les entreprises privées ont organisé des discussions sur le racisme. Mais le mouvement n’avait ni organisation nationale ni parti politique pour parler en son nom et ses revendications politiques étaient assez soit limitées soit irréalistes.

La revendication la plus importante du mouvement était de « defund the police », une demande que certains comprennent comme une réduction du budget de la police et le transfert de ces fonds aux services sociaux, tandis que d’autres l’interprètent comme un appel à abolir la police. Bien que les gens veuillent mettre fin au racisme et à la violence de la police, peu veulent l’abolition de la police, en particulier dans les quartiers noirs, latinos et blancs les plus pauvres où les taux de criminalité sont plus élevés. Seule l’extrême gauche appelle à l’abolition de la police avec peu d’écho dans la société en général. Quelques villes, peu nombreuses, ont réduit le budget de la police ou réaffecté des crédits aux services sociaux, mais pas beaucoup.

Il y a également eu des manifestations de travailleurs, en particulier des travailleurs de la santé, mais aussi parmi les travailleurs des transports publics, les employés des hôtels et restaurants et autres. Les syndicats d’infirmières et leurs membres ont convoqué des actions de protestation dans les hôpitaux, les cliniques et les maisons de retraite. De nombreux travailleurs de diverses industries se sont livrés à de courtes interruptions de travail ou grèves. Cependant, les dirigeants de la plupart des syndicats nationaux n’ont pas soutenu ces mouvements ; ils n’ont pas défendu l’organisation de protestations ou de grèves. Les dirigeants syndicaux comptent sur l’élection d’un président et d’un congrès démocrates plutôt que sur la mobilisation de leurs adhérents. Aussi, malgré les nombreuses actions locales, il n’y a eu aucune perspective de réponse nationale de la classe ouvrière à la crise sanitaire ou à la crise économique.

La gauche politique a grandi. Le plus visible et le plus quantifiable est l’expansion des Socialiste démocrates d’Amérique, DSA, qui compte désormais 70 000 membres. D’autres groupes de gauche – socialistes et anarchistes – se développent également et produisent de nouveaux sites Internet, journaux et vidéos. Si la gauche s’est développée, elle reste trop petite pour avoir une influence significative sur les grands événements politiques et sociaux qui se déroulent. Les militants ont participé aux manifestations antiracistes massives, mais ont eu peu d’impact sur elles. Certains groupes de gauche sont présents dans les syndicats, mais la plupart sont trop faibles pour prendre de nombreuses initiatives. Globalement, le niveau de lutte des classes reste bas et la gauche petite.

Le Parti vert reste le parti le plus important à gauche et son candidat à la présidentielle Howie Hawkins et sa colistière Angela Walker sont tous deux ouvertement socialistes, mais le parti n’a jamais remporté plus de 2 % des voix. DSA, le plus grand groupe socialiste, montre peu de confiance dans le Parti Vert et ne soutient pas ses candidats. La vraie confrontation politique cette année est entre Trump et Biden.

Alors que les élections risquent d’être volées, des groupes tels que Protect the Results (protégeons les résultats), Defend Democracy (défendre la démocratie), Fight Back Table (Riposte), Working Families Party (parti des familles de travailleurs), Movement for Black Lives (mouvement pour les vies noires) et Majority Rising (la majorité se lève) travaillent à protéger le processus de vote et le décompte. Ils devront peut-être aussi aider à arrêter un coup de force. Trump pourrait, par exemple, envoyer des agents fédéraux pour saisir les bulletins de vote et revendiquer la victoire. La période entre les élections du 3 novembre et l’installation du président le 20 janvier pourrait être chaotique, violente, et décisive pour le système politique américain.

Dan La Botz

L’auteur est un professeur d’université américain et un militant de l’organisation socialiste Solidarity.

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