Édition du 26 mai 2020

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Coronavirus

Éviter la crise après la crise : chantiers pour reconstruire l’économie

Depuis qu’un virus a bouleversé la vie de pratiquement l’ensemble de la planète, le retour à la normale se fait désespérément attendre. Mais depuis le début de cette crise, plusieurs ont aussi mis en évidence les nombreuses raisons pour lesquelles ce retour à la normale n’était pas une avenue souhaitable. C’est en partant de ce constat que la situation actuelle peut être vue comme une occasion de rebâtir les fondations érodées de notre société. Une opportunité de lancer une série de chantiers dont l’objectif est de remettre l’économie au service du bien-être individuel et collectif.

Tiré du blogue de l’IRIS.

Constat de départ : le statu quo est intenable

« Normal was a crisis ». C’est la formule-choc qu’a employée Naomi Klein pour souligner combien l’état normal des choses constituait déjà en soi une crise d’un point de vue social, économique et environnemental. Les sociétés capitalistes présentent en effet de profonds défauts et inégalités que tant la pandémie de COVID-19 que la récession économique qui se prépare ont participé à révéler de manière flagrante.

Parmi ceux-ci, on compte la fragilité du réseau de la santé et des services sociaux, où travaillent une majorité de femmes ; la sous-valorisation d’une panoplie d’emplois essentiels, à commencer par ceux des secteurs de la santé, des services sociaux et de l’alimentation, et qui s’exprime entre autres par la faiblesse de la rémunération des employés de ces branches ; la précarité financière d’un nombre important de ménages salariés, dont les ménages locataires ; leur niveau excessif d’endettement, dont dépendait pourtant la croissance de l’économie ; les piètres conditions dans lesquelles vivent de nombreux ménages à faible revenu, parmi lesquels les personnes racisées et les personnes autochtones sont surreprésentées ; l’iniquité persistante entre les hommes et les femmes, ces dernières étant encore aujourd’hui plus nombreuses à prendre en charge le travail domestique (ménage, repas, courses, soin des enfants et des proches âgés ou malades, etc.) ; les femmes en situation de risque homicidaire aujourd’hui confinées avec un conjoint violent ; et j’en passe.

En clair, l’état « normal » auquel nous avons été habitués en est un de permanente instabilité économique et insécurité sociale.

Premier chantier : reconstruire notre filet social

Comment alors instaurer une nouvelle normale qui soit soutenable à long terme ? La présente crise a le mérite de nous montrer que toute création de richesse au sens entendu par les économistes orthodoxes ne peut se contenter du génie d’un quelconque entrepreneur ; elle dépend d’abord et avant tout du travail de reproduction et de soin accompli dans la société. Ce travail de care, qui repose majoritairement sur les épaules des femmes, est le fondement de nos sociétés : il doit être reconnu et valorisé.

Concrètement, cela signifie qu’il faut refonder nos services publics et en étendre la portée pour redonner à l’État social les moyens des ambitions que nous lui avons jadis prêtées.

- Cela suppose, entre autres choses, de rehausser le financement du réseau de l’éducation pour faire face à la croissance des besoins, entre autres en cessant de subventionner les écoles privées ;

- des fonds doivent être réinjectés dans le réseau de la santé et des services sociaux, dont la gestion doit être décentralisée et démocratisée ;

- le réseau des centres de la petite enfance, où les services sont de meilleure qualité que dans le privé, doit être étendu pour répondre à la demande ;

- il faut aussi étendre l’offre de services à domicile, nécessaire notamment en contexte de vieillissement de la population ;

- il faudra enfin rémunérer adéquatement le personnel de ces services essentiels, en plus de procéder à des embauches massives.

Les mesures proposées ici constituent un minimum pour nous prémunir collectivement contre un ensemble de risques qui pèsent en temps normal sur les individus. Il s’agit aussi d’un moyen de combattre les inégalités qui, lorsque des crises sévissent, ne font qu’aggraver la situation. En somme, investir dans notre filet social constitue une mesure de santé publique qui ne peut plus être négligée.

Deuxième chantier : rebâtir l’économie sur de nouvelles bases

Le ralentissement de l’activité économique imposé par le combat contre la COVID-19 met en lumière deux caractéristiques fondamentales du système capitaliste qui constituent autant de contradictions à dépasser.

D’une part, plutôt que d’être guidée par l’impératif du profit comme c’est le cas actuellement, l’activité financière, industrielle et commerciale devrait être réorientée en fonction du critère de l’utilité sociale.

D’autre part, pour éviter l’épuisement des ressources et la destruction des écosystèmes, nos modes de production et de consommation doivent être repensés à l’aune du critère de la viabilité écologique.

Pour ce faire – et je m’inspire ici de plusieurs auteur·e·s dont le journaliste et analyste américain Doug Henwood – certains secteurs économiques stratégiques devront être démocratisés, que ce soit en nationalisant certaines grandes entreprises, en créant des entreprises publiques ou encore en aidant les entreprises coopératives à investir ces secteurs.

On pense au secteur pharmaceutique, par ailleurs déjà généreusement subventionné ; à la production d’équipement médical ; au secteur agroalimentaire ; aux services de livraison et de transport de personnes ; au secteur de l’aéronautique, lui aussi largement subventionné ; et enfin au secteur de l’énergie.

Plusieurs de ces industries sont dominées par de grandes entreprises dont les pratiques, tant sur le plan des conditions de travail que des mesures environnementales ou fiscales, sont nuisibles. C’est le cas par exemple de l’industrie pétrolière et gazière, que le fédéral s’apprête à soutenir financièrement afin de l’aider à traverser la crise. Pourquoi ne pas plutôt utiliser ces fonds publics pour amorcer une transition énergétique ? Il s’agit après tout d’une des conditions fondamentales pour atteindre nos cibles de réduction de gaz à effet de serre.

L’idée n’est pas de faire passer la production de tous les biens et services utiles sous le contrôle de l’État, mais plutôt d’utiliser l’État comme levier pour orienter l’économie en fonction de nouveaux critères dans des domaines jugés névralgiques. C’est d’ailleurs bien une de ses capacités que la présente crise nous fait découvrir.

Certes, on ne modifie pas la structure industrielle d’un pays ou d’une province en un claquement de doigts, mais la situation actuelle nous rappelle aussi que les entreprises sont capables d’ajuster leur production ou leur offre de services en fonction des besoins (voir par exemple les initiatives de Bauer, Pur Vodka, LVMH, GM, et d’autres).

Il serait toutefois naïf de croire que, une fois que la pandémie sera derrière nous, des entreprises délaisseront volontairement la production de marchandises non essentielles pour répondre aux besoins les plus pressants. C’est pourquoi l’État doit prendre l’initiative de cet ambitieux programme économique. Un tel chantier nous permettra en outre de développer l’économie sur une base plus locale et d’ainsi accroître notre souveraineté tout en diminuant notre empreinte écologique.

Troisième chantier : mettre la finance au service de l’économie

À ces secteurs industriels stratégiques s’en rajoute un qui pèse lourd dans l’équation. Les institutions financières remplissent une fonction cruciale dans l’économie, entre autres parce que l’offre de prêt des banques a une influence déterminante sur les décisions d’affaires des entreprises et les choix de consommation des particuliers. Ni les individus ni les entreprises ne peuvent se passer de services financiers, et c’est pourquoi il s’agit d’un secteur pour lequel il faudra aussi développer une alternative qui soit publique.

Il est d’autant plus pressant d’explorer cette voie que le gouvernement du Canada apporte déjà son aide aux institutions financières afin qu’elles aussi traversent la crise sans heurt – comme il l’avait fait d’ailleurs dans la foulée de la crise économique de 2008. Si certaines banques sont « trop grosses pour faire faillite » et que leur modèle repose sur la certitude que l’État pourra en dernier recours les sauver, elles ne devraient peut-être tout simplement pas demeurer des entités privées.

Conclusion : une stratégie de sortie de crise à revoir

Face à la crise inédite que nous vivons, certains se consoleront en se disant que la situation est pire ailleurs et que l’heure n’est pas à la remise en cause du modèle québécois. Ce serait pourtant rater une occasion de s’attaquer dès maintenant à des problèmes qui ne pourront éternellement être pelletés en avant, et ce en se donnant dès aujourd’hui les moyens de construire une économie au service du plus grand nombre.

À ce propos, François Legault aurait mis sur pied une « escouade » dédiée à la relance économique, laquelle serait composée des ministres Pierre Fitzgibbon (Économie), Éric Girard (Finances), Christian Dubé (Conseil du Trésor) et Jean Boulet (Travail). Le fait que le ministre de l’Environnement et la ministre de la Santé et des Services sociaux ne fassent pas d’emblée partie de ce groupe en dit long sur la vision de l’économie qui anime le gouvernement de la CAQ.

On ne peut plus limiter notre compréhension de l’économie aux variations du PIB, ni s’en tenir à la volonté de quelques dirigeants d’entreprises pour répondre à nos besoins essentiels. L’après-crise ne sera viable que si l’on se donne aujourd’hui les moyens de rebâtir l’économie et la société en les fondant sur la solidarité et la démocratie.

Julia Posca

Doctorante en sociologie à l’UQAM et chercheuse associée à l’IRIS

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