Édition du 31 mars 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Négociations du secteur public

Renouvellement des conventions collectives dans le secteur public québécois

Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages

« Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages », c’est là une expression qu’on utilise parfois et qui signifie qu’il ne faut pas prendre le commun des mortels pour des canards sauvages, c’est-à-dire pour des imbéciles ou pire encore pour d’innocentes cibles sur lesquels on peut se permettre de tirer au fusil sans grands états d’âme. Eh bien, en s’arrêtant à l’entente signée par les hauts représentants des instances syndicales du Front commun et le gouvernement libéral de Philippe Couillard en décembre dernier, c’est vraiment l’impression que l’on a eue : les quelques 550 000 syndiqués de la fonction publique ou para-publique du Québec ont été pris pour de véritables "canards sauvages" ! Avec tout ce qu’un tel constat peut avoir de dramatique en termes de conditions de vie et de travail à venir.

Bien sûr, on n’a pas oublié de rappeler en haut lieu –les grands médias aidant— que c’était là, dans les conditions économiques difficiles que l’on connaissait, une entente historique. Ou tout au moins qu’on avait pu couper la poire en deux, permettant d’un côté aux syndiqués de ne pas s’appauvrir, et de l’autre au gouvernement de ne pas sortir trop de ses paramètres budgétaires pré-établis. Et il n’a pas manqué de voix apaisantes, tant du côté des hautes instances syndicales que du côté du gouvernement pour vanter une entente qui à mi chemin du 3,5% initial proposé par le gouvernement et du 15% demandé par les syndiqués, paraissait offrir une augmentation de près de 10% à tous et toutes.

Sauf que cette vision des choses est une véritable escroquerie et tient plutôt de l’esbroufe médiatique que de la réalité empiriquement mesurable, tant on a tout fait pour brouiller habilement les cartes et induire en erreur le grand public, notamment en jouant subrepticement sur la durée du contrat de travail conventionné passant de 3 à 5 ans, et surtout en introduisant dans le dossier des conventions collectives, un autre dossier qui n’a rien à y voir, celui de la relativité salariale.

Résultats : plutôt qu’une augmentation de près de 10%, ainsi qu’on le faisait miroiter dans les médias, c’est seulement une augmentation de 5, 25% sur 5 ans qui a été consentie par le gouvernement à laquelle il faut ajouter un forfait hors échelle de 500 $ la première année et de 250$ la dernière année. Forfait ne modifiant donc pas les échelles salariales et paraissant pour une bonne part correspondre aux montants économisés par le gouvernement lors des jours "grévés". Ce qui, quoiqu’il en soit, ne correspond pas à une protection contre l’inflation estimée pour les années futures par les experts à environ 2%, ni non plus ne répond à l’objectif d’appauvrissement zéro soudainement revendiqué (mais sans aucune consultation préalable cependant (?!)) en novembre 2015 par les chefs syndicaux.

Quant à la relativité salariale (qui renvoie à une obligation légale à laquelle doit se plier le gouvernement et qui ne s’appliquera qu’à partir de 2019), en plus d’avoir été introduite en pleine négo, pour donner l’impression d’augmentations plus grandes, on sait qu’elle ne touche pas de manière uniforme les syndiqués, défavorisant dans le cas de cet exercice-ci les bas-salariés et par conséquent les postes de travail occupés majoritairement par les femmes.

On est donc loin du compte, surtout quand on sait en plus que les syndiqués ont dû accepter une hausse de l’âge de la retraite d’une année en dehors de toute nécessité actuarielle, ouvrant ainsi une brèche dans le principe de pouvoir accéder à une retraite digne de ce nom dès 60 ans. Et là encore, on ne parle pas du fait qu’il existe déjà un écart moyen de près de 8% à la baisse entre la rémunération des syndiqués du public et ceux du privé. Ni non plus que les politiques d’austérité du gouvernement touchent d’abord et avant tout le secteur public de la santé et de l’éducation déjà passablement mis à mal par les années passées. Le tout, alors que le gouvernement ne s’est pas gêné pour accorder récemment de substantielles augmentations aux médecins, ou encore d’importantes subventions à l’entreprise privée Bombardier. Faisant bien voir par là, que ce n’est pas, contrairement aux affirmations gouvernementales, l’argent qui manque mais la volonté de le répartir en direction de ceux et celles qui en ont le plus besoin et qui pourtant jouent un rôle central dans la qualité des soins de santé et d’éducation dispensés au Québec.

On le voit, cette entente est donc loin de la panacée, et l’on comprend la grogne et les hésitations qui se sont emparés de nombre syndiqués qui doivent bientôt dans leurs assemblées respectives l’avaliser ou au contraire la rejeter. Sans parler bien sûr de ces fédérations aussi puissantes que la FSSS de la CSN ou encore la FAE qui se sont d’ores et déjà prononcées à son encontre.

Ce que l’on comprend moins cependant c’est l’empressement des hautes instances syndicales à cautionner de toute leur autorité une telle entente qui dessert si manifestement les intérêts de leurs membres les plus démunis. Ont-ils oublié –au nom d’une soif de concertation frileuse et sans principe— quel devait être leur rôle premier : celui de renforcer par la lutte et la mobilisation collective, le pouvoir de négociation de leurs membres les plus en butte aux politiques d’austérité ?

N’est-ce pas ainsi et seulement ainsi qu’on finira par ne plus prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages ?

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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