Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

G8, croissance, gaz de schiste et « sécurité énergétique »

Sans doute trop obnubilés par les mains serrées et les premiers pas à l’étranger de François Hollande, très rares sont les médias à avoir analysé le contenu de la déclaration du G8 au delà de quelques références à la « croissance ».

Pas grand monde pour s’interroger sur « quelle croissance ? », « pour servir quels besoins ? », « au service de qui ? », « comment ? », « avec quelles conséquences environnementales ? », etc. Il faut dire que chercher à répondre à l’ensemble de ces questions à partir d’une simple déclaration du G8 – celle-ci compte une quarantaine de points pour à peine 6 pages – pourrait être une gageure tant ce genre de déclarations comportent de formules plus ou moins convenues qui ne veulent plus rien dire.

Ainsi en est-il du terme « sustainable » (traduit en français par soutenable ou durable) qui est mis à toutes les sauces. Il qualifie parfois la fameuse « croissance » mais aussi « le cadre macroéconomique », les « politiques de consolidation fiscales », « l’énergie », le « développement », la « croissance de la productivité agricole », et même « l’économie Afghane » et le « développement économique de l’Afghanistan ». Bref, au G8, tout et n’importe quoi peut-être « sustainable ».

Cela ne pouvait qu’inciter notre curiosité à regarder de plus prêt le chapitre « Energie et changement climatique », placé en deuxième, et voir comment il était articulé au premier chapitre, celui de l’« Economie globale » promouvant cette fameuse « croissance ». Et ce d’autant plus que quelques jours avant le G8, Fatih Birol, l’économiste en chef de l’Agence Internationale de l’Energie s’était inquiété de voir « définitivement refermée la porte pour limiter le réchauffement climatique à 2°C ». Rappelons ici que 2°C est la limite au delà de laquelle les scientifiques considèrent que les conséquences des dérèglements climatiques seront non maîtrisables. Nombre sont d’ailleurs ceux qui considèrent qu’il ne faudrait pas dépasser 1,5°C.

Que propose donc le G8 sur le chapitre « Energie et changement climatique » ? Partant du constat que les « économies [du G8] sont en croissance » (ne nous a-t-on pas expliqué que ce n’est pourtant pas le cas, ou pas assez ?), les pays du G8 reconnaissent « l’importance de répondre [aux] besoins énergétiques à partir d’un large éventail de sources allant de combustibles traditionnels aux énergies renouvelables, à d’autres technologies propres ». Certes. En quelle proportion ? Avec quels objectifs de long terme ? Personne ne le saura, si ce n’est que deux paragraphes plus bas, l’objectif de 2°C est réaffirmé.

Discernement et clairvoyance auraient alors dû conduire les pays du G8 à s’appuyer sur les résultats d’une étude du très sérieux Postdam Institute for Climate Impact Research à partir de laquelle on peut démontrer que l’humanité ne doit pas émettre plus de 565 gigatonnes de CO2 ou équivalents CO2 d’ici 2050 pour ne pas dépasser ces fameux 2°C d’augmentation de la température globale. Ces 565 gigatonnes de CO2 représentent 5 fois moins que ce que produirait la combustion de toutes les réserves prouvées de pétrole, charbon et gaz de la planète. Dit autrement, 80 % de ces réserves ne doivent donc pas être extraites si l’on veut respecter les préconisations des scientifiques du climat. Voilà une préconisation sérieuse avec des objectifs clairs pour les trente prochaines années. Objectifs discutables, mais fondés sur une étude scientifique. Pas sur des formules toutes faites.

Rien de tout cela dans la déclaration du G8. Au contraire, il y est dit que les membres du G8 s’engagent « à établir et partager de bonnes pratiques en matière de production énergétique, incluant l’exploration des zones extrêmes et l’utilisation de technologies telle que le forage offshore à très grande profondeur et la fracturation hydraulique ». Même en précisant « là où elles sont autorisées » après « fracturation hydraulique » qui est la seule technique permettant d’extraire les gaz et pétrole de schiste, cela signifie que le G8 promeut les techniques qui ont conduit aux catastrophes écologiques de Deepwater Horizon et des gaz de schiste. Et que le G8 encourage d’aller forer toujours plus loin, toujours plus profond et de façon toujours plus dangereuse pour trouver quelques gouttes de pétrole ou quelques bouffées de gaz supplémentaires. A notre connaissance, la promotion de la fracturation hydraulique une première au sein du G8 (voir http://www.g8.utoronto.ca/). Le tout pour permettre, dans la suite de la phrase, « le développement sécurisé de ressources énergétiques ».

Et voilà le nœud du problème, à savoir ce qu’ils appellent la « sécurité énergétique ». A laquelle on aimerait qu’il soit adjoint la « sécurité climatique ». Mais ce n’est pas le cas. Pour eux, la sécurité énergétique consiste à poursuivre la production d’énergies fossiles, et à assurer l’accès et l’approvisionnement de leurs économies quel qu’en soit le coût ! Pour cela, il faut développer les sources d’énergie, les interconnecter avec des marchés intégrés, y compris financiers, et des méga-infrastructures qui permettent le transfert d’énergie entre les pays. Lire cette interview (http://alter-echos.org/extractivisme-ressources-naturelles/energie-en-europe-sortir-des-logiques-basees-sur-les-marches/) pour comprendre comment l’UE promeut la sécurité énergétique en Europe.

Est-ce soutenable ? Certainement pas. Est-ce sécurisant ? Non plus si l’on en croit les scientifiques du climat qui annoncent des dérèglements climatiques sans précédent qui toucheront en premier lieu les populations les plus démunies. Bref, leur fameuse « croissance », c’est de l’insécurité énergétique et de l’insoutenabilité écologique. Les deux étant socialement inacceptables. CQFD.

Aller au delà des formules creuses d’un G8, c’est toucher le fond du problème. Et se rendre compte que le G8 n’est pas à la hauteur des enjeux. En plus de ne pas être légitime. Définitivement, François Hollande, le changement, c’était sortir du G8, maintenant ! Raté.

Maxime Combes est membre d’Attac France et de l’Aitec, engagé dans le projet Echo des Alternatives (http://www.alter-echos.org/).

La déclaration du G8 : http://www.state.gov/e/eb/rls/othr/2012g8/190396.htm

Maxime Combes

Economiste de formation, je suis engagé depuis la fin des années 1990 dans le mouvement altermondialiste, à travers Attac France notamment. Avec d’autres j’ai contribué à animer la coalition Urgence Climatique Justice Sociale en France et le réseau Climate Justice Now ! à l’échelle internationale. J’ai depuis contribué à la mise sur pied de la Coalition climat 21. Outre ce blog, je contribue au site d’Informations Basta ! (bastamag.net) Je viens de publier : Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Seuil, Anthropocène Et je suis le coauteur de : - La nature n’a pas de prix (Attac, Paris, LLL, 2012) - Les naufragés du libre-échange, de l’OMC à Tafta (Attac, Paris, LLL, 2015) - Crime climatique stop ! (Seuil, « Anthropocène », août 2015). - Le Climat est notre affaire (Attac, Paris, LLL, 2015)

Son blogue sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/maxime-combes

Sur le même thème : Le Monde

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...