Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique latine

Colloque du CAPMO sur l’anniversaire du coup d’État au Chili

Il n’est plus possible d’accepter que les 10% de la population s’approprient 44% des revenus du Chili

Parler de Salvador Allende, ce n’est pas parler du passé, c’est aussi parler du présent et du futur. Sa pensée est d’une actualité planétaire, forte et rigoureuse. Les idées d’Allende ne sont pas que les idées de son époque. Ce sont des idées qui pointent vers une émancipation des peuples de l’Amérique latine. Hier, 11 septembre, marquait la quarantième année du matin où le président Salvador Allende est tombé dans un combat contre le coup d’État fasciste dirigé par Pinochet avec l’appui du président des États-Unis, Richard Nixon. Comme Allende, plus de 1 500 hommes et femmes ont perdu la vie ce jour-là et dans les semaines qui suivirent. On dénombre également 3 000 personnes disparues et 40 000 personnes torturées pendant les 17 années que dura la dictature.

Allende a toujours suivi le chemin de la démocratie dans le respect de la constitution. La personnalité et l’exemple du président Allende ont traversés ces dernières décennies comme un étendard qui est suivi aujourd’hui, au Chili et en Amérique latine, pour la validité de ses revendications de souveraineté, d’indépendance et d’auto-détermination des peuples en tant que postulats indispensables pour la construction d’une société juste pour l’immense majorité des citoyens et plus fondamentalement pour les travailleurs. Les réalisations du gouvernement Allende sont multiples. Son gouvernement a été capable de réaliser une redistribution effective des revenus qui s’est traduite par une augmentation importante du pouvoir d’achat des travailleurs.

Ainsi, dans la première année de son gouvernement, le produit intérieur brut a augmenté de 3% et le chômage a descendu à 4%. Sur le plan des politiques sociales, l’application des 40 premières mesures contenues dans le plan gouvernemental furent percutantes. Particulièrement, le demi-litre de lait distribué gratuitement à chaque enfant du Chili à chaque jour de l’année. Il en fut de même pour la distribution gratuite de livres de classe aux élèves du primaire et du secondaire. De l’accès à l’université pour les travailleurs en vertu de l’accord conclus entre la Centrale unique des travailleurs, CUT, et l’université technique de l’État. Et pour le peuple autochtone, du début de l’enseignement primaire dans la langue mapuche dans la zone de l’Araucanie. De plus, on a procédé à une réforme agraire qui a signifié la remise à des milliers de familles de paysans, des titres de propriété de leur terre.

Le gouvernement Allende a nationalisé toutes les banques étrangères et réorienté le crédit pour tenir compte de milliers d’hommes et de femmes qui auparavant ne pouvaient recevoir d’appui financier pour entreprendre des activités productives ou commerciales de petite ou moyenne envergure. En même temps, il a réduit les taux d’intérêts bancaires. Allende a aussi réalisé un plan de construction de maisons pour les familles modestes avec des versements mensuels fixes, c’est-à-dire, non ré-ajustables. 

Dès les premiers jours de son gouvernement, ses orientation en matière de politique étrangère ont marqué une orientation latino-américaine claire. Le salaire ainsi que des allocations mensuelles pour enfant et les pensions de retraite ont été revu à la hausse en tenant compte de l’augmentation du coût de la vie, plus 5%. La production a augmenté grâce à une meilleure utilisation de la capacité industrielle, ce qui a entrainé une hausse du pouvoir d’achat pour tous les travailleurs. La nationalisation des richesses naturelles, et plus particulièrement du cuivre, fut l’une des réalisations les plus significatives du gouvernement Allende.

Le Chili possède 40% des réserves mondiales de cuivre et il produit 50% du marché mondial, ce qui rapportait 60% du revenu national. Salvador Allende l’avait baptisé le salaire du Chili. À cette époque, les quatre principales compagnies étrangères qui exploitaient les gisements de cuivre avaient obtenu en 60 ans d’exploitation un bénéfice de 10,8 milliards de dollars, ce qui représentait à l’époque la patrimoine produit par le pays dans toute son histoire. Uniquement en nationalisant les entreprises minières du cuivre, il était possible d’obtenir les ressources nécessaires au développement économique et social indispensable au pays.

Allende a remporté les élections du 4 septembre 1970 avec la majorité des voix, mais sans le pourcentage de voix requis pour devenir président tout de suite. Conformément à la constitution chilienne, le congrès devait décidé entre les deux candidats qui avaient obtenu le plus grand nombre de voix et la tradition indiquait que le congrès choisirait Allende. À noter qu’avant les élections du 04 septembre, Richard Nixon avait donné l’ordre de préparer les conditions pour l’avènement d’un coup d’État au Chili. La documentation déclassifiée de l’époque, la commission d’enquête du sénat des États-Unis signale avec force et détails les dix points écrits par William Colby, chef adjoint de la CIA, qui résumaient les ordres données par Nixon pour se débarrasser d’Allende. Dans les notes de Colby, l’ordre de Nixon était explicite :

1– Faire exploser l’économie du Chili.

2—Plus de commerce avec le Chili, même pas une vis.

3— Autorisation de 10 millions de dollars, ou plus si nécessaire, pour l’opération déstabilisation.

Au Chili, le coup d’État civico-militaire parce qu’il y avait aussi des civils d’impliquer, fut coordonné entre les présidents d’entreprises, les propriétaires des médias de communication, le journal El Mercurio en tête, qui ont réalisé des campagnes de presse et fomenter des grèves afin de déstabiliser le gouvernement d’Allende. Le plus grave fut l’organisation d’attentats terroristes contre les infrastructures économique du pays, ce qui a entrainé la mort d’une grande quantité de personnes. Ils ont fait sauter des ponts dans plusieurs provinces, des chemins de fer, des tours de lignes de haute-tension électrique, etc.

L’opération en vue de fermer le chemin d’Allende vers la présidence s’est poursuivie le 22 octobre 1970, lorsqu’un commando d’extrême-droite a essayé de séquestrer le commandant en chef de l’armée, le général René Schneider. L’intention était de faire réagir l’armée en prétendant que les auteurs étaient des groupes de gauche. Le général s’est défendu avec son arme de service et le commando l’a mitraillé. Schneider est décédé à l’hôpital militaire trois jours plus tard. L’adjoint militaire des États-Unis à Santiago à ce moment-là, le capitaine Ray E. David, a reconnu avoir fait entrer par valise diplomatique les armes utilisées par le commando d’extrême-droite qui ont servi à l’assassinat de René Schneider. L’ordre, a-t-il dit, venait de Kissinger. Tout ceci ressort clairement dans l’entrevue que l’on peut voir dans le documentaire : « Le dernier combat d’Allende », du cinéaste chilien Patricio Enriques.

La Cour suprême du Chili a demandé l’extradition de Ray accusé de l’assassinat, au début de la dictature de Pinochet, de deux journalistes américains. Tout cela a été raconté dans le film « Missing » de Costa Gravas. Tout le pays a compris la manœuvre de la droite et le congrès a procédé le 24 octobre à la ratification de la victoire électorale d’Allende par 153 votes contre 35 pour le candidat de la Démocratie chrétienne. Les suites démontrent que la dictature a procédé d’abord en terrorisant la population et ensuite en imposant, à feu et à sang, une théorie de choc qui a transformé le Chili en laboratoire mondial des thèses économiques de Milton Friedman qui a donné naissance au néolibéralisme. La dictature a envoyé à Chicago de nombreux jeunes professionnels fidèles au régime pour y étudier avec Friedman. À leur retour, plusieurs d’entre eux sont devenus ministres de l’économie ou bien professeurs d’université chargés de former de nouveaux cadres dans ce secteur. Le processus de dénationalisation du cuivre a signifié que des 100% que le gouvernement du Chili détenait dans ces grandes mines de cuivre sous Allende, il ne reste que 29% appartenant toujours à la société d’État Codelco (De part la constitution, 10% des redevances minières du pays sont allouées d’office au budget de forces armées.) Les 71% qui reste est de nouveau exploité par des compagnies multinationales qui continuent d’en tirer profit. Voici la véritable raison du coup d’État. 

Il faut dire que si le gouvernement actuel de Sébastien Pinera, de droite, a présenté un plan contesté de 4 milliards de dollars pour l’éducation, les grandes entreprises du cuivre ont retiré de leur exploitation un bénéfice de 25 milliards de dollars annuel. Selon une étude de l’économiste Orlando Caputo, cette année les entreprises étrangères tireront un profit de 34 milliards de dollars, ce qui équivaut à sept fois le budget du ministère de la santé et onze fois celui de l’éducation. On peut remarquer que ce processus de récupération des grandes mines de cuivre par les compagnies multinationales, s’est déroulé dans un contexte mondial d’internationalisation des forces productives de l’humanité. L’ampleur des capitaux concernés et décentralisés signifie qu’à elles seules les 200 multinationales les plus grandes égalent le produit interne de 150 pays de la planète. 

Ces jours-ci, à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de Salvador Allende, les hommages se multiplient dans le monde entier. Des activités sont organisées dans presque toutes les capitales des cinq continents, au Chili, au Mexique, en France, en Suède, lors de séminaires de plusieurs jours où on aborde différents sujets qui touchent l’expérience du gouvernement populaire de Salvador Allende. Au Chili, se déroule actuellement un séminaire qui couvre plusieurs aspects qui ont caractérisé le gouvernement de Salvador Allende.

Au Mexique, en ce moment, se déroule le même genre de séminaire. Au Canada auront lieu plusieurs activités, notamment à Montréal, Toronto, Vancouver et d’autres villes. Des centaines de lieux et de parcs dans des villes du monde entier portent le nom de Salvador Allende en hommage aux réalisations de son gouvernement et pour souligner le courage de cet homme qui a donné sa vie pour défendre le programme qu’il avait promis au peuple chilien. Apparemment, ces multiples hommages constituent un phénomène unique en ce qui a trait à un homme politique. À m connaissance, il n’y a aucun un autre personnage historique qui possède un aussi grand nombre de lieux en son hommage. C’est aussi le cas pour Pablo Neruda et le chanteur populaire Victor Jarra. Le nom de ce chanteur a été attribué à une petite planète découverte en 1973 par l’astrophysicien soviétique Nicolaï Stefanovic.

De nos jours, se livrent encore au Chili d’importantes luttes populaires ayant un rôle déterminant pour résoudre les problèmes concrets que vivent les différentes communautés chiliennes. Pensons aux luttes qui ont été livrées dans la ville de Puerto Mont dans la province de Magallanes, au sud du Chili, dans la ville de Calama au nord, aux grandes mobilisation des travailleurs du cuivre, aux luttes dans le centre du pays pour empêcher l’installation d’une centrale thermoélectrique très polluante. Mentionnons qu’une grande tâche a été accomplie dans les luttes menées par l’Association des détenus disparus et l’Association des prisonniers politiques assassinés. Il convient aussi de souligner l’immense mouvement étudiant qui a secoué le pays et a mis de l’avant la nécessité impérieuse d’une éducation de qualité, gratuite et sans but lucratif. À ces organisations étudiantes, s’est joint une grande quantité d’organisation de travailleurs, de professeurs, de femmes, de paysans et des organisations populaires, qui ont transformé cette revendication en une cause sociale et populaire appuyée par 80% de la population chilienne. 

Lors des différentes marches organisées par le mouvement en question, les photos d’Allende étaient omniprésentes et affichées par des jeunes qui n’étaient même pas nés à l’époque de l’Unité Populaire, avec des slogans tels que : « Renationalisons le cuivre. »

Le monde a changé, et le Chili a changé pendant ces quarante ans. La tendance structurelle du système capitaliste mondial consiste en la concentration des capitaux, chaque fois au sein d’un nombre plus petit d’entreprises multinationales. Selon les organisations internationales, l’appauvrissement constant des peuples constitue une tendance propre au système. La moitié de la population mondiale vivrait avec deux dollars ou moins par jour, par personne. Et de celle-ci, la moitié vivrait ou plutôt survivrait avec un dollar ou moins par jour par personne. À cet égard, on se rappellera les paroles du poète Pablo Neruda lançant un appel pour « Lutter contre l’organisation de la misère et contre le système qui répartit la faim. »

Le Chili vit sans doute aujourd’hui une nouvelle étape historique et les exigences des peuples ont gagné les rues. L’immense majorité de la population rejette le néolibéralisme dont la matrice fondamentale est que tout doit être objet de négoces, que tout doit se faire en fonction du profit, ce qui atteint la population dans ses intérêts les plus importants : l’éducation, l’eau, la santé, les pensions de vieillesse, les salaires. Le phénomène d’empowerment ou prise de pouvoir des organisations est le seul moyen d’assurer le progrès des millions de personnes pauvres. Il n’est plus possible d’accepter que les 10% de la population s’approprient 44% des revenus du Chili. Les temps qui viennent seront des temps de luttes. Comme a dit Allende dans son ultime message du 11 septembre 1973 : « D’autres hommes ouvriront les grandes avenues, on arrête par les processus sociaux ni avec le crime, ni avec la force. L’histoire est à nous et ce sont les peuples qui la font. »

Victor Diaz

Centre Pablo Neruda

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