Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

Inde : Comment le Kerala a réussi à aplatir la courbe épidémique du coronavirus

Nombre de pays ont été loués, au niveau international, pour avoir sauvé des centaines de milliers de vies grâce à leur réponse au coronavirus rapide, efficace et décisive : Taïwan, le Vietnam, le Ghana, le Sénégal et la Corée du Sud, entre autres. Mais en Inde, l’état méridional du Kerala a mis en œuvre une stratégie qui pourrait devenir la référence mondiale dans la lutte contre la pire pandémie en près de 100 ans.

Tiré de Equal Times.

Alors que l’État du Kerala compte une population d’environ 35 millions d’habitants, à la date du 20 mai, on n’y avait recensé que 526 cas positifs de COVID-19 recevant un traitement, et seulement sept décès sur les 4.531 dus à la COVID-19 enregistrés dans l’ensemble du pays. En comparaison, le Royaume-Uni, qui a une population d’environ 67 millions d’habitants, déplore le deuxième nombre de décès dans le monde dus à la maladie : plus de 35.000.

Cela aurait pu être très différent : avec plus d’un million de touristes étrangers tous les ans, des centaines d’étudiants qui se rendent en Chine pour y suivre leurs études, quatre millions de travailleurs migrants internes vivant au Kerala et jusqu’à un sixième de sa population travaillant à l’étranger (surtout dans les pays du Golfe), cet État aurait pu être dévasté par le virus. Mais son gouvernement communiste a très vite adopté des mesures résolues qui visaient à « aplatir la courbe ». La ministre de la santé de l’État du Kerala, K.K. Shailaja, a convoqué dès le 24 janvier, trois jours après avoir appris l’existence en Chine d’une flambée épidémique provoquée par un nouveau virus, une réunion d’urgence sur la COVID-19.

Des lignes directrices exhaustives furent publiées deux jours plus tard, des équipes d’intervention rapide constituées dans tous les districts de l’État, auxquelles participaient tous les acteurs y compris les syndicats, les étudiants et la société civile, et des plans d’action élaborés sur toutes les questions pertinentes, de la surveillance aux tests en passant par les dispositions en matière de santé mentale.

Au moment où la première personne contaminée par le coronavirus atterrissait au Kerala, le 27 janvier, les pouvoirs publics de cet État avaient déjà mis en place les contrôles aux aéroports et dans les gares afin de détecter l’introduction du virus, et organisé des centres d’accueil temporaires pour placer en quarantaine les touristes et les non-résidents. Ces premières actions ont été suivies d’une campagne agressive de tests et de traçage des contacts, puis d’un système de surveillance communautaire, de mesures obligatoires de distanciation physique, de longues périodes de quarantaine, de la mise en place de postes de lavage des mains dans les lieux publics, et d’un confinement strict qui a été rendu supportable grâce à la livraison à domicile des courses ou de repas préparés pour les plus démunis, outre la mise à disposition de denrées alimentaires et de logements pour certains des travailleurs migrants qui n’avaient pas pu retourner chez eux.

Le Kerala a été le siège du premier gouvernement communiste démocratiquement élu. En 1957 le parti communiste indien remportait les élections dans cet État et depuis lors le pouvoir a alterné entre deux coalitions de gauche. Si le Kerala a été en mesure de détecter la menace posée par le coronavirus et d’y répondre si rapidement, c’est le résultat des politiques progressistes et des stratégie de développement égalitaire mises en œuvre depuis des décennies, ce que l’on a appelé « le modèle du Kerala », qui s’est traduit par le taux d’alphabétisation de plus élevé de l’Inde, la plus haute espérance de vie, le plus faible taux de mortalité infantile et la présence d’un centre de santé primaire dans chaque village. C’est également au Kerala qu’est né le Kudumbashree, plus grand projet au monde d’autonomisation de la femme. À l’heure actuelle il aide près de cinq millions de femmes à s’extraire de la pauvreté, et durant la crise liée au corona ce projet a fabriqué des millions de masques et de gels hydroalcooliques, et a organisé des soupes populaires dans différentes communautés du Kerala.

La capacité de réaction rapide à l’urgence sanitaire démontrée par le Kerala vient également des enseignements tirés dans le sillage de la flambée de virus Nipah en 2018, plus meurtrier encore que la COVID-19 et pour lequel il n’existe encore ni traitement ni vaccin. Cette flambée épidémique avait fait trembler le système sanitaire de l’État, pourtant habituellement résistant, et entraîné la mort de 17 personnes en l’espace d’un mois. En conséquence, le gouvernement local a mis en œuvre diverses mesures et protocoles (tels que le traçage des contacts), ouvrant la voie à la réaction impressionnante du Kerala face à la pandémie actuelle.

Bien qu’ayant réussi à aplatir la courbe et à contrôler, pour l’instant, la propagation du virus, le Kerala souffre, comme le reste de l’Inde, des conséquences socioéconomiques du confinement. Certaines mesures ont déjà été assouplies de manière à permettre la reprise des activités économiques, mais l’État reste vigilant et a mis en place des protocoles en vue de prévenir toute hausse du nombre d’infections due au retour des milliers de travailleurs migrants coincés à l’étranger ou dans d’autres États indiens. Il est difficile de dire ce que réserve l’avenir ; ce qui est clair en revanche, c’est que grâce aux politiques sociales mises en œuvre au cours des cinquante dernières années, le Kerala sera en mesure de traverser la tempête avec confiance.

Ces mesures font partie du programme de surveillance communautaire mis en place par les pouvoirs publics de l’État, qui permet de retrouver les traces de quiconque aurait été à proximité d’une personne infectée par le coronavirus. Une fois détectées, ces personnes devront rester en quarantaine chez elles pendant 28 jours, aux cours desquels on les appellera au téléphone deux fois par jour pour faire le suivi de leurs symptômes. Si l’une des personnes en quarantaine déclare un symptôme quel qu’il soit, on la présume infectée et on la transfère dans un centre de confinement médicalisé, où elle sera testée. Si le résultat de ce test est négatif, elle pourra retourner chez elle. Si le résultat est positif, le cycle recommence, on retrace ses pas pour identifier toutes les personnes avec lesquelles elle a été en contact au cours des 14 jours précédant l’apparition des symptômes, personnes qui à leur tour devront entrer en quarantaine à leur domicile avec un suivi téléphonique.

Le 16 mars, la ministre de la santé du Kerala, K.K. Shailaja, lançait une campagne intitulée « Rompre la chaîne » en vue de sensibiliser l’opinion publique à l’importance de l’hygiène publique et personnelle pour lutter contre la COVID-19. Des points d’eau assortis de distributeurs de savon ont été installés dans des lieux publics tels qu’arrêts de bus, gares ferroviaires et marchés, accompagnés d’affiches pour informer la population de la manière correcte de se laver les mains. L’État a également commencé à produire du gel hydroalcoolique, qu’il vend à un prix subventionné. Et la population a été exhortée à pratiquer la distanciation physique et à porter des masques réutilisables ; toute infraction est passible d’une amende de 200 roupies (2,40 euros).

En 2019, le Kerala a accueilli 1,96 million de touristes, une hausse de près de 17,2 % depuis 1996, mais cette année on s’attend à un effondrement, les organismes du secteur comptabilisant déjà des pertes de revenus qui se chiffrent en millions de dollars. Bien qu’il ne pense pas retrouver le nombre de touristes prévus initialement pour 2020, le Kerala pourrait se tourner vers le tourisme national, proposant des remises sur les chambres d’hôtel et mettant l’accent sur le tourisme d’aventure, qui se prête à la distanciation physique.

Des images choquantes ont montré des dizaines de milliers de journaliers dans toute l’Inde fuyant les grandes villes dès l’annonce du confinement, pour éviter de succomber à la famine ; elles ont illustré de manière déterminante la pandémie mondiale. L’on estime à 470 millions le nombre de migrants internes en Inde qui se sont retrouvés coincés loin de chez eux et sans le moindre moyen de subsistance. Pourtant, dans le Kerala ces scènes de détresse ont pu être évitées dans l’ensemble grâce à la mise à disposition par les pouvoirs publics locaux de colis alimentaires, d’abris et d’un accès à des soins médicaux pour les travailleurs migrants qui, sans cela, auraient été dans le dénuement le plus total. On est cependant loin de la perfection. D’après une enquête réalisée en 2017 par le site d’information First Post, le Kerala compte près de 3 millions de travailleurs migrants ; 60 % sont employés dans le secteur de la construction, et bon nombre vit dans des camps de travail surpeuplés, aux installations sanitaires inexistantes, où il est impossible de maintenir la distanciation physique. Mais au moins, durant le confinement les pouvoirs publics ont déployé de grands efforts pour proposer des services à ceux qui en ont besoin.

Durant le confinement, les magasins et les étals de vente de produits alimentaires étaient parmi les rares services dont l’ouverture demeurait autorisée. Les rues sont restées désertes, les magasins clos, pendant les premières semaines du confinement, les plus strictes, mais désormais elles commencent à retrouver leur activité : le transport public fonctionne à 50 % de sa capacité de sièges ; les barbiers, salons de coiffure et de beauté ont le droit d’ouvrir mais sans allumer l’air conditionné ; et les centres commerciaux sont eux aussi ouverts, mais pratiquent une ouverture alternée de la moitié des magasins. La population doit toujours se couvrir le visage et prendre les précautions qui s’imposent pour garantir le respect de la distanciation physique.

Les liaisons par ferry ont repris le 20 mai, après presque deux mois d’interruption pendant le confinement pour cause de COVID-19. Les bateaux naviguent de 7 heures du matin à 7 heures du soir, sans horaire permanent ; ils ne peuvent être qu’à moitié remplis pour garantir le respect des règles de distanciation physique. Le ferry est surtout utilisé par les populations locales de Fort Cochin et de Mattancheri qui travaillent dans des magasins ou des bureaux de la ville.

Cet article a été traduit de l’anglais.

Oscar Espinosa

Oscar Espinosa est un journaliste photographe indépendant qui s’occupe essentiellement de sujets environnementaux et sociaux, et qui prend part au @AmalgamaProject aux côtés de la journaliste Laura Fornell.

Twitter : @_OscarEspinosa

https://www.equaltimes.org/oscar-espinosa

Laura Fornell

Laura Fornell, journaliste indépendante, prend part au @AmalgamaProject aux côtés du photoreporteur Oscar Espinosa et porte un intérêt particulier aux thématiques sociales et environnementales.

Twitter : @Laura_Fornell

https://www.equaltimes.org/laura-fornell

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Asie/Proche-Orient

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...