Édition du 27 février 2024

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Asie/Proche-Orient

Iran-Débat. « La mobilisation face au pouvoir théocratique et la mutation de l’expression du sentiment national iranien »

Par une froide journée de l’hiver 1987, une de mes camarades de classe, Fatemeh, a appris que son frère aîné de 17 ans – un combattant volontaire de l’armée iranienne – avait été « martyrisé » [obtenu le statut de martyr] pendant la guerre avec l’Irak. Fatemeh était dévastée. C’est le deuxième frère qu’elle a perdu dans une guerre qui a duré huit ans.

Tiré d’À l’encontre.

Des dizaines d’élèves et d’enseignants l’ont escortée jusqu’à la maison. Devant la porte, sa mère se tient debout, forte et grande. « Pas de condoléances », a-t-elle insisté, un enregistrement du Coran jouant en fond sonore. « Vous pouvez nous féliciter pour son martyre. »

A l’époque, moins d’une décennie après la révolution islamique [de 1979], la position de la famille n’était pas exceptionnelle. De nombreux Iraniens s’étaient ralliés à l’idéologie de l’islam politique et pensaient que de tels décès contribueraient à créer une utopie. Se battre contre la tyrannie présumée des Etats-Unis et de leurs alliés [Irak ici] dans la région – et mourir pour cette cause – était le rêve de nombreux garçons.

Cette armée loyale s’est réduite au cours de plus de quatre décennies d’existence de la République islamique, mais les dirigeants iraniens comptent toujours sur les inconditionnels pour faire face aux menaces intérieures et internationales qui ne cessent de croître. Les politiciens de la ligne dure estiment que des politiques telles que le port obligatoire du voile islamique pour les femmes permettent de satisfaire ces partisans. Mais ils ont ignoré les revendications des jeunes manifestant·e·s, supposant que ces mécontents ne risqueraient jamais leur vie.

Mais les dernières manifestations en Iran suggèrent un changement : une idéologie moderne et laïque a émergé. Les jeunes ont juré de remplacer la théocratie par une démocratie laïque, quel qu’en soit le prix. Les sociologues iraniens affirment que depuis l’époque de Zoroastre jusqu’à aujourd’hui, il est sans précédent d’assister à un mouvement sans lien avec la religion.

Les familles de ceux qui ont perdu leurs proches lors des récentes manifestations contre la répression de l’Etat ont exprimé leur satisfaction quant à la portée de la mort de leurs enfants. « Quand je réfléchis profondément, je suis même heureuse que ma fille ait perdu la vie pour ses causes, a déclaré la mère de Nika Shakarami, 16 ans, au quotidien Etemad après la mort de son enfant lors des manifestations. Elle a déclaré que sa fille voulait être libre et qu’elle détestait le code vestimentaire islamique. D’autres parents ont fait preuve d’un courage similaire.

Les protestations ont été déclenchées à la mi-septembre 2022 et se sont poursuivies pendant plusieurs mois après la mort de Mahsa (Jina) Amini, 22 ans, en garde à vue. Elle avait été arrêtée pour ne pas avoir respecté correctement le code vestimentaire islamique. La répression a coûté la vie à plus de 300 personnes, dont 44 enfants, selon Amnesty International. Quatre manifestants ont été exécutés.

Pour l’instant, les manifestations de rue ont presque cessé, mais pratiquement aucun politicien « pro-réforme » ne pense que c’est la fin. Ni le régime ni les dissidents ne montrent d’appétit pour le compromis : c’est une impasse instable. Mais les médias sociaux restent un champ de bataille. Des vidéos de ceux qui sont morts, qui ont été pendus ou arrêtés circulent. Elles les montrent en train de danser, de chanter, de faire du sport et de profiter d’une vie normale.

Peu avant d’être conduit à la potence le mois dernier, Majidreza Rahnavard, un manifestant de 23 ans condamné pour avoir tué deux membres des forces de sécurité, a été montré à la télévision d’Etat. Les yeux bandés, il a calmement formulé sa requête funéraire « Pas de larmes, pas de récitation du Coran, pas de prières. Faites la fête ! », a-t-il lancé aux gens.

Mohsen Shahrnazdar, anthropologue, affirme que les valeurs et les objectifs de ce mouvement construisent une idéologie fondée sur la « dignité humaine » et les « libertés individuelles et sociales ». Les droits des femmes ont été le catalyseur, mais d’autres questions, comme les droits des minorités ethniques et religieuses, ont été englobés [les revendications sociales s’expriment, sous diverses formes, avec plus de force. Réd.].

Masha (Jina) Amini était issue d’une minorité ethnique et religieuse : une Kurde et une musulmane sunnite. Or, une nation dominée par les musulmans chiites et les Perses a pleuré sa mort. D’autres personnes qui ont perdu la vie appartenaient aux ethnies turque et baloutche. L’un des symboles des protestations a été la danse de Khodanour Lajei, de la province du Sistan et Baloutchistan, abattu en septembre.

Le nationalisme iranien a évolué, selon les analystes. La mère de Kian Pirfalak, un enfant de neuf ans abattu alors que sa famille passait en voiture devant les manifestations, a interdit les enregistrements du Coran lors des funérailles de son fils. De sa voix posée, elle s’est adressée à une foule de milliers de personnes : « Il m’a dit une fois, lorsque je l’ai puni pour avoir ignoré ses leçons de Coran à l’école : “Suis-je un Arabe ? Je suis Iranien.” »

Article publié dans le Financial Times, le 30 janvier 2023 ; traduction rédaction A l’Encontre.

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