18 novembre 2025 | tiré d’Europe solidaire sans frontières | Photo : Photo : Letzte Generation
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77139
« Elle est au service de qui, votre politique, chancelier Scholz ? »Une question qui se pose encore plus avec le chancelier Merz : manifestation de Letzte Generation en 2023 sur l’île des riches de Sylt.
Guido Speckmann : Au moment de la publication de cette interview, la 30e Conférence mondiale sur le climat ne sera pas encore terminée. Les deux dernières conférences à Bakou et Dubaï ont été dénoncées comme des réunions de groupes de pression de l’industrie fossile. Attends-tu quelque chose de la COP30 ?
Lisa Poettinger : Honnêtement, rien du tout. Certes, la conférence se tient dans la forêt tropicale, l’hôte est un président plutôt de gauche, et un plus grand nombre de communautés autochtones directement touchées par la crise climatique pourront manifester et faire pression. Pour elles, la COP30 peut être une tribune importante pour diffuser leurs messages, à condition que la presse en parle. Mais je n’attends rien de la part de ceux et celles dont la participation à cette conférence est déterminante et qui détiennent le pouvoir. On ne peut qu’espérer que ce spectacle sera l’occasion de renouer des alliances à la base et de créer de nouveaux réseaux.
Quel rôle joue la Conférence mondiale sur le climat dans le mouvement climatique ? Est-ce un sujet important ?
Oui c’est le cas pour de nombreux groupes, comme Debt for Climate, qui a une perspective anticolonialiste mondiale et milite pour l’annulation de la dette. Dans mon propre groupe, l’Offene Antikapitalistische Klimatreffen (Réunion anticapitaliste ouverte sur le climat) à Munich, la COP n’a pas d’importance.
Le groupe agit au niveau local, est relativement petit et a pour objectif principal de mettre en relation des personnes ayant des idées anticapitalistes et de leur apporter des savoir-faire en matière d’organisation.
Le mouvement pour le climat semble actuellement assez désorienté. Ou perçois-tu les choses autrement ?
Actuellement, il y a beaucoup d’activistes du mouvement climatique qui s’engagent dans l’action Antifa, ou contre la militarisation et contre le génocide dans la bande de Gaza. Ils y apportent les compétences qu’ils ont acquises dans le mouvement pour le climat. Chez nous, à la Klimatreffen, nous continuons d’enregistrer un afflux de nouveaux membres. De nouveaux jeunes viennent régulièrement à nos réunions bihebdomadaires. Bien sûr, certains repartent aussi. La question climatique touche certes beaucoup de gens, mais le sentiment d’impuissance est actuellement très fort. Cela tient aussi au fait que le mouvement climatique dans son ensemble n’a pas de perspective de classe.
Le fait que les Verts faisaient partie du gouvernement de coalition a-t-il également joué un rôle ?
Oui, sous le gouvernement de coalition, le mouvement était paralysé parce que les Verts, considérés comme un parti allié par de nombreux groupes du mouvement climatique, faisaient partie du gouvernement. Et ils ont beaucoup nui à la cause. Pourtant, le mouvement climatique se refusait à les dénoncer. Cela lui a fait perdre toute capacité d’action. De plus, la protection du climat est devenue de moins en moins populaire sous le gouvernement « feu tricolore », car elle était associée à une augmentation des prix due à la taxe sur le CO2, sans qu’aucune compensation sociale ne soit mise en place.
Lisa Poettinger s’est fait connaître en tant que co-organisatrice du mouvement « manifs contre l’extrême droite » début 2024 ; elle a alors subi de leur part un flot de calomnies et de propos agressifs. Elle a été active au sein d’Extinction Rebellion et milite actuellement à « Rencontre anticapitaliste ouverte sur le climat » à Munich. Au début de l’année, l’État libre de Bavière lui a refusé le statut d’enseignante stagiaire en raison de ses positions anticapitalistes.
En août, elle a publié chez Oekom-Verlag le livre « Klimakollaps und soziale Kämpfe. Über Klimaschutz in einer ungerechten Welt » (Effondrement climatique et luttes sociales. De la protection du climat rans u monde injuste 212 pages, 18 euros). Il en reste encore des exemplaires disponibles gratuitement. Commandes à : info@oekom.de.
Selon ma perception, le mouvement de préparation solidaire à l’effondrement "autour de Tadzio Müller a beaucoup marqué les discussions ces derniers mois. Partages-tu cet avis ?
Oui et non. Tadzio est bien sûr une personnalité très médiatique, qui a maintenant constitué un groupe et coorganisé un camp de l’effondrement qui a très un grand succès. Mais à Munich, ce courant et ses discours ne jouent pratiquement aucun rôle. Je ne sais donc pas vraiment dans quelle mesure le mouvement de l’effondrement est le fruit d’un bon travail de relations publiques et dans quelle mesure il faut le compter comme partie intégrante du mouvement réel.
Et que penses-tu du contenu des thèses des effondristes ?
Je trouve important de réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler une gestion solidaire de la crise climatique. Cela ne doit toutefois pas se substituer à des changements de la société dans son ensemble.
Tu te définis comme marxiste. Que penses-tu de l’argument de Müller selon lequel on ne peut pas supprimer le capitalisme parce qu’il n’a pas un centre qui, une fois conquis, permettrait de le supprimer ?
Je l’admets : il est difficile d’imaginer le dépassement du capitalisme. Il faudrait que quelque chose se passe sur tellement de fronts, que tellement de personnes dans le monde entier se soulèvent contre lui. Mais fondamentalement, je crois que la mise en place d’une alternative sociale au capitalisme est possible. Et tant que cela sera le cas, cela vaut la peine de se battre pour. Il est toutefois peu probable que nous assistions à la fin du capitalisme à une échéance assez raisonnable pour répondre à la crise climatique, ce qui est catastrophique.
Nous avons avant tout besoin de changements structurels, et pas seulement de la suppression des SUV, des jets privés et des yachts.
Comment peut-on évaluer le virage social du mouvement pour la justice climatique et le virage climatique du mouvement syndical ?
Nous avons mené pendant un certain temps la campagne « Wir fahren zusammen » (Nous roulons ensemble), dans le cadre de laquelle nous avons soutenu les employé.e.s des transports publics dans leur lutte politique. En Bavière, cette campagne est actuellement un peu en sommeil, car la convention collective est valable beaucoup plus longtemps que dans les autres Länder. D’une manière générale, il est actuellement très difficile de mobiliser sur le thème du climat des personnes qui ne sont pas directement concernées, à l’exception des gens qui se trouvent dans la bulle de la bourgeoisie intellectuelle. Il faut un point de départ concret, comme une négociation collective ou le projet de BMW de construire une nouvelle autoroute à travers le quartier pauvre de Hasenbergl. Nous n’avons pas cela pour le moment. C’est pourquoi nous participons actuellement à une campagne contre le nouveau service militaire obligatoire. Dans ce domaine aussi, il est possible de sensibiliser les jeunes à la lutte anticapitaliste pour le climat.
Que penses-tu de ce que l’on appelle le populisme climatique, qui met l’accent sur une répartition équitable, car les super-riches émettent beaucoup plus de gaz à effet de serre que les personnes ayant des revenus moyens ?
La haine de classe peut nous faire avancer, mais cela ne suffit pas. Nous avons surtout besoin de changements à caractère structurel, et pas seulement de la suppression des SUV, des jets privés et des yachts. Mais cette approche est bonne, car elle peut sortir les gens de ce sentiment de honte dans lequel les a plongés la critique de la consommation, et leur dire « Hé, nous ne nous battons pas contre vous, mais contre ceux qui se permettent tout et ont tout intérêt à préserver le système. »
Depuis une perspective de décroissance, voilà ce qu’on peut dire au populisme climatique : très bien si on enlève leurs yachts aux riches et qu’ils ne peuvent plus voyager autant en jet privé. Mais globalement, la consommation d’énergie et de matières doit être réduite. Et là, une répartition plus juste de ce qui est produit n’est d’aucune aide.
Nous avons besoin de décroissance dans de nombreux domaines de la société, mais je ne pense pas qu’il faille la présenter comme une question de renoncement, car beaucoup de gens doivent déjà renoncer à énormément de choses et sont touchés par la pauvreté. Par contre, réduire considérablement l’industrie automobile et développer les transports publics, c’est certainement la bonne chose à faire.
Nous assistons depuis quelque temps à une fascisation de la société : quel est le rapport avec l’effondrement climatique ?
Les fascistes ont toujours prétendu que nous n’avions pas assez de ressources et que nous devions donc exclure, voire assassiner, certains groupes de personnes afin de réserver ces ressources à leur propre groupe. La crise climatique entraîne une raréfaction des ressources mondiales. Cela éloigne encore davantage le socialisme, qui repose sur la promesse d’une richesse matérielle répartie de manière équitable et juste afin de répondre aux besoins des gens. C’est une évolution extrêmement inquiétante, car elle débouche en fin de compte sur la « loi du plus fort ». Et les fascistes sont bien sûr depuis longtemps les ennemis des militants pour le climat. Nous avons une perspective globale et progressiste, exactement le contraire de ce que veulent les fascistes. Le glissement vers la droite nous touche également personnellement, nous les militan.e.s pour la justice climatique. Des militant.e.s de Letzte Generation se font attaquer, mais ce sont ces personnes qui sont placé.e.s en détention préventive par l’État bavarois. Depuis 2022, j’ai obtenu officiellement que la communication de mon adresse soit bloquée parce que je reçois des menaces de mort en provenance de l’extrême droite. L’interdiction professionnelle dont je fais l’objet s’inscrit dans le contexte d’un virage autoritaire. La situation est donc très préoccupante, de plus en plus de personnes n’ont plus une vision humaniste du monde.
Quand on entend cela et qu’on suit l’évolution de la politique climatique, on peut sombrer dans la dépression...
Ou dans le cynisme.
Oui, aussi. Comment fais-tu pour éviter cela ?
Pour être honnête, je suis aussi un peu cynique. Avant de m’engager politiquement, je ressentais une profonde mélancolie, une grande tristesse et un sentiment de désespoir. M’engager politiquement m’a redonné de la force. Je n’ai toutefois pas d’espoir face aux énormes défis qui nous attendent, mais plutôt de la colère et de la détermination, et cela fait bouger les choses.
Qu’est-ce qui a concrètement changé ?
Nous avons par exemple sauvé la forêt protégée de Planegg, près de Munich, de la destruction par une gravière. En juillet, un tribunal a confirmé que l’autorisation de déboisement était illégale. La forêt protégée remplit une fonction importante en cette période de crise climatique. Il y a eu quelques déclarations d’intention, qui ont parfois été traduites en réformes. Bien sûr, tout cela n’est pas suffisant. Ce qui nous empêche vraiment d’abandonner et de sombrer dans la résignation – ce que les entreprises fossiles aimeraient tant –, c’est le regard que l’on porte sur l’histoire. Par exemple, le mouvement féministe, qui a finalement obtenu le droit de vote pour les femmes, mais cela a pris des décennies. Beaucoup de ces femmes n’ont pas vécu assez longtemps pour voir ce résultat, mais elles ont laissé un héritage sur lequel nous continuons de nous appuyer aujourd’hui. Elles ont fait en sorte que nous, les femmes, puissions aujourd’hui vivre un peu mieux dans de nombreux pays. Je trouve important de se rappeler que les mouvements sociaux ont besoin de beaucoup de persévérance pour aboutir.
Dernière question : où en est ton procès contre l’État libre de Bavière ?
Il ne se passe rien. Peut-être devrions-nous intenter une action en justice pour inaction.
Guido Speckmann
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro
Source - Analyse & Kritik (Akweb),18 novembre 2025 :
https://www.akweb.de/bewegung/klassenhass-kann-die-klimabewegung-weiterbringen-lisa-poettinger-ueber-strategien-gegen-den-klimakollaps/
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