Édition du 14 avril 2026

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Europe

L’extrême droite européenne toujours plus vassalisée par Washington

Habituellement champions autoproclamés de l’intérêt national, les partis d’extrême droite européens affichent aujourd’hui un soutien inconditionnel à la nouvelle guerre menée par les États-Unis et Israël. Alors qu’ils choisissent la vassalité, ce sont les forces pacifistes qui se révèlent être les véritables défenseurs de la souveraineté.

29 mars 2026 | tiré de la lettre Le Vent se lève | Photo : Giorgia Meloni et Donald Trump à la Maison Blanche en 2025. © Governo italiano

Depuis des années, les partis d’extrême droite en pleine ascension à travers l’Europe se drapent dans le discours de la souveraineté. Brandissant les couleurs nationales, ils promettent de placer l’intérêt de leurs pays et son identité au-dessus de tout autre considération. Tout leur vocabulaire politique repose sur une affirmation centrale : eux seuls feraient réellement passer la nation avant toute autre considération, intérieure comme extérieure.

Le génocide à Gaza et la guerre que mènent actuellement les États-Unis et Israël contre l’Iran et le Liban révèlent au contraire à quel point ce discours a toujours été creux. Aux États-Unis, la guerre a une nouvelle fois brisé l’illusion selon laquelle la droite de Donald Trump serait, d’une manière ou d’une autre, moins impérialiste, moins militariste ou plus attachée à la paix que l’establishment libéral auquel elle prétend s’opposer. De même, en Europe, elle a révélé que lorsque Washington ou Tel-Aviv les appellent à la rescousse, les soi-disant souverainistes perdent soudainement tout intérêt pour la souveraineté.

Cette guerre a déjà causé des milliers de morts, un bilan effroyable, et embrase l’ensemble du Moyen‑Orient, avec des conséquences dévastatrices pour la région et bien au‑delà. Elle touche également les Européens : la flambée des prix de l’énergie s’accentue, l’instabilité économique se renforce, et un continent déjà éprouvé par les répercussions de la guerre en Ukraine se retrouve désormais confronté à la perspective d’un second conflit majeur à ses portes, avec tout ce que cela implique. Les sondages récents montrent d’ailleurs une opposition massive de l’opinion publique européenne à cette guerre. Si l’extrême droite européenne croyait vraiment à son propre discours sur l’intérêt national et l’indépendance, c’est le moment de le prouver. Au contraire, elle se range docilement sur la ligne officielle.

En Italie, cette subordination a pris une tournure presque tragicomique. Lorsque la guerre a éclaté, Guido Crosetto – ministre de la Défense du parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, qui adore afficher sa proximité avec Trump – se trouvait à Dubaï, apparemment pour des raisons familiales. Il ignorait que la guerre était sur le point de commencer car, comme il l’a admis, les États-Unis ne l’avaient pas informé de l’attaque imminente. Il s’est retrouvé bloqué à Dubaï, alors que les représailles iraniennes battaient leur plein et que l’espace aérien était fermé. Le tableau était presque trop parfait : un ministre de premier plan d’un gouvernement obsédé par la puissance et le prestige national, pris au piège d’une guerre régionale dont le calendrier et l’escalade avaient clairement été décidés ailleurs.

Même cette humiliation n’a pas empêché le gouvernement d’extrême droite de Meloni d’autoriser l’utilisation de bases américaines sur le sol italien pour la guerre contre l’Iran, tout en énonçant des réserves vagues et superficielles quant aux limites du soutien technique ou logistique. Ces événements se sont produits au moment même où le Parlement italien approuvait une nouvelle loi controversée assimilant de nombreuses critiques à l’égard d’Israël à de l’antisémitisme.

Une telle situation est d’autant plus frappante qu’elle contraste avec l’histoire même de l’Italie. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, malgré les contraintes imposées par la Guerre froide, l’Italie avait développé une politique étrangère fondée sur le dialogue et la coopération avec le Moyen-Orient, notamment avec la Palestine et l’Iran. Cette approche lui avait conféré une certaine souveraineté en matière de politique étrangère ainsi qu’un certain poids dans la région, deux atouts aujourd’hui perdus au profit d’une soumission de plus en plus profonde aux États-Unis et à Israël.

On observe le même phénomène ailleurs. Aux Pays-Bas, le leader d’extrême droite Geert Wilders a félicité le génocidaire israélien Benjamin Netanyahou d’avoir rendu le monde plus sûr en bombardant Téhéran, allant jusqu’à réaffirmer qu’il méritait le prix Nobel de la paix, et a critiqué le gouvernement néerlandais pour ne pas avoir soutenu les États-Unis et Israël avec suffisamment de diligence et de rapidité ! En Grande-Bretagne, Nigel Farage, politicien anti-immigration, a accusé le Premier ministre Keir Starmer de mettre en péril la « relation spéciale » avec Washington en faisant preuve d’une certaine hésitation initiale dans son soutien, avertissant que sans les États-Unis, la Grande-Bretagne serait « sans défense ». En Espagne, Santiago Abascal, du parti ultranationaliste Vox, a déploré que le gouvernement espagnol ait « entravé » les frappes aériennes et provoqué la colère de Trump. Encore et encore, les partis qui prétendent faire passer la « nation avant tout » se sont révélés les plus prompts à trahir les intérêts de leur propre peuple afin d’apaiser Trump et Netanyahou.

Dans ce contexte, l’extrême droite s’est de plus en plus rapprochée de l’establishment libéral-conservateur qui dirige les institutions européennes. Le fossé qui les séparait ne cesse de se résorber d’année en année, et cette guerre a rendu cette convergence encore plus évidente. Depuis le début de la guerre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, n’a cessé de qualifier chaque attaque iranienne dans la région d’« imprudente », d’« injustifiable » et d’« aveugle ». Elle s’exprime avec désinvolture, comme s’il ne s’agissait pas d’actes de représailles en réponse aux frappes américano-israéliennes, qui ne sont pratiquement jamais mentionnées et jamais condamnées. Elle a même salué la perspective de voir la guerre offrir « un regain d’espoir au peuple iranien qui souffre depuis si longtemps »…

On ne peut manquer de remarquer ici le double standard moral des institutions de l’Union européenne. En réaction à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elles n’ont cessé d’invoquer l’opposition entre « l’agresseur et l’agressé », ainsi que le caractère sacré du droit international. Or, cette position a désormais été complètement abandonnée, d’abord face au génocide à Gaza, et aujourd’hui face à la guerre contre l’Iran.

Pourtant, dans ce paysage assombri, une position souveraine s’est faite entendre. Elle n’est pas venue de la droite nationaliste, mais de la gauche. Le gouvernement social‑démocrate espagnol de Pedro Sánchez, allié à son partenaire de coalition Sumar (gauche radicale, ndlr), s’est ouvertement opposé à la guerre. Il a qualifié l’attaque contre l’Iran d’illégale et d’injuste, a mis en garde contre les coûts économiques et politiques considérables pour l’Europe, et a refusé d’autoriser les États‑Unis à utiliser les bases militaires situées sur le territoire espagnol. Sans surprise, cette position a suscité la colère de Donald Trump et, dans son sillage, celle de l’extrême droite espagnole.

Rappelons cependant que Sánchez a tout de même été critiqué par la gauche de son parti pour ne pas avoir tiré toutes les conclusions qu’imposent une telle position pacifiste, notamment en ce qui concerne l’adhésion de l’Espagne à l’OTAN. Mais il faut aussi comprendre l’isolement dans lequel se trouve actuellement l’Espagne au sein de l’Europe sur cette question. À l’heure où presque tous les grandes puissances se sont rangées du côté de la guerre, la position de l’Espagne marque un pas dans la bonne direction, nous rappelant ce qu’est une véritable posture souveraine : non pas un nationalisme théâtral, mais la volonté de dire non à l’escalade impérialiste, même face à une pression considérable.

En définitive, c’est bien là la leçon que l’on peut tirer de la crise actuelle. Pour la gauche, la souveraineté n’a jamais signifié la stigmatisation des migrants, le militarisme ou la quête illusoire d’une homogénéité ethnique et culturelle. Elle renvoie à la souveraineté populaire – et donc au respect de la préférence clairement exprimée par les citoyens européens pour la paix – ainsi qu’à la souveraineté de l’État, pour son propre pays comme pour les autres. Une souveraineté conçue comme un fondement de la paix, de la coopération et du droit international. C’est cette conception, et elle seule, qui mérite véritablement le nom de souveraineté.

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin, traduit par Alexandra Knez.

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