Édition du 24 mai 2022

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Europe

La campagne des présidentielles comme analyseur social et politique : cinq premières leçons

Sur fond de guerre en Ukraine la campagne des présidentielles [ses thèmes privilégiés par les médias et la plupart des candidats, ses surenchères, ses banalisations de concepts empruntés à la matrice théorique fasciste, etc.], peut faire fonction d’analyseur de l’état de notre société et de l’amplification du vent mauvais qui souffle sur elle depuis plusieurs décennies. Sans être exhaustif, soulignons six traits significatifs révélés avec force par la campagne qui, en interaction entre eux, font système.

21 mars 2022 | tiré du blogue de Saïd Bouamama

Ce qui ressort de ce tableau général n’est rien d’autre qu’une société où le racisme d’en haut a fini par imbiber une partie non négligeable de la société, une banalisation d’un maccarthysme prenant la forme d’une multiplication des interdictions d’associations et de collectifs, une tendance lourde à la disparition du parlement comme un des lieux du débat démocratique, un paysage médiatique de plus en plus monopolistique, un traitement médiatique et politique de la guerre dominé par une logique de « va-t’en guerre », etc.

Un des traits marquant de la campagne est la présence de plusieurs candidats dits « d’extrême-droite » [nous mettons des guillemets par méfiance avec ce concept d’extrême-droite euphémisant la matrice fasciste de ces candidats] d’une part et la reprise par d’autres de concepts issus de cette même matrice d’autre part. Ces candidats présentent, bien entendu, leurs propositions racistes comme réponse aux préoccupations de la « France d’en bas » c’est-à-dire comme écho à un racisme d’en bas. Ce seraient ainsi les classes populaires et les couches moyennes qui seraient à l’origine du racisme et les candidats ne pourraient qu’en prendre acte et répondre aux préoccupations « légitimes » qu’il exprime. Nous sommes avec ce raisonnement tout simplement en présence d’une logique de l’inversion de l’ordre des causes et des conséquences. Ce n’est en effet pas un « racisme d’en bas » qui a suscité un « racisme d’en haut » mais l’inverse comme en témoignent les débats et polémiques de ces dernières décennies concernant le « foulard », la « laïcité », le « séparatisme », le « péril migratoire », l’« insécurité », etc. Ces multiples débats, polémiques et surenchères ont en effet pour caractéristique d’être dans une logique descendante. Ce sont le chef de l’État, des ministres, des leaders politiques, des émissions médiatiques, etc., qui ont initié ces thèmes et non des mouvements sociaux [exprimant eux d’autres préoccupations : pouvoir d’achat, redistribution, dégradation du système éducatif et du système de santé, etc.].

Marx soulignait déjà que l’idéologie est justement cette présentation inversée de la réalité sociale pour invisibiliser les causes réelles d’une situation. Comme dans une chambre noire, l’idéologie dominante donne une représentation « inversée » ou, à tout le moins distordue de la réalité reflétant les intérêts matériels de ceux qui la défendent. « Si, dans toute idéologie, explique-t-il, les hommes et leurs conditions apparaissent sens dessus dessous comme dans une camera obscura ce phénomène découle de leur procès de vie historique, tout comme l’inversion des objets sur la rétine provient de son processus de vie directement physique[i]. » Bien sûr l’idéologie n’est pas que cela mais est aussi cela. Il en est de même pour les liens de causalité qui relient le « racisme d’en bas » et le « racisme d’en haut ». Alors que c’est « le racisme d’en haut » qui suscite à la longue un « racisme d’en bas », l’ordre des causes et conséquences est inversé dans de très nombreux discours médiatiques et politiques. Pierre Bourdieu insistait sur la nécessité de prendre en compte ce « racisme d’en haut » qu’il appelait « racisme de l’intelligence » : « Le racisme de l’intelligence est un racisme de classe dominante […] Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme dit Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre social qu’ils dominent[ii]. » Dans la même direction Jacques Rancière rappelle comme suit la genèse de la redynamisation de l’opinion raciste de ces dernières décennies :

Le racisme d’aujourd’hui est donc d’abord une logique étatique et non une passion populaire. Et cette logique d’état est soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés mais par une bonne partie de l’élite intellectuelle. Les dernières campagnes racistes ne sont pas du tout le fait de l’extrême droite dite « populiste ». Elles ont été conduites par une intelligentsia qui se revendique comme intelligentsia de gauche, républicaine et laïque. La discrimination n’est plus fondée sur des arguments sur les races supérieures et inférieures. Elle s’argumente au nom de la lutte contre le « communautarisme », de l’universalité de la loi et de l’égalité de tous les citoyens au regard de la loi et de l’égalité des sexes[iii].

Une des premières leçons de cette présidentielle est la mise en exergue qu’une partie non négligeable de la société française est désormais imbibée par ce racisme construit par en haut.

Une logique maccarthyste banalisée dans l’indifférence générale

La dissolution récente, en pleine campagne électorale, de deux nouveaux collectifs, le « Collectif Palestine Vaincra » de Toulouse et le « Comité Action Palestine » de Bordeaux, est venue souligner la tendance prohibitionniste du gouvernement actuel en matière de gestion de la contestation sociale et politique. Elles surviennent après celles du CCIF [Collectif Contre l’Islamophobie en France] et de l’ONG Baraka City à la fin de l’année 2020, celles de la CRI [Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie] et de la ligue de défense noire africaine en octobre 2021 et la fermeture administrative de plusieurs mosquées, la dernière en date étant celle de Pessac pour une durée de 6 mois, le 14 mars dernier. Si le gouvernement communique beaucoup sur ces dissolutions pour attester de sa détermination à lutter contre le « communautarisme » et/ou le « séparatisme », la logique prohibitionniste s’étend bien au-delà des questions liées à l’immigration ou à la Palestine. En témoignent d’autres dissolutions sur lesquelles la communication gouvernementale est moindre : Observatoire National de la Pauvreté en 2019, Observatoire de la laïcité en 2021, Collectif Nantes Révoltés en 2022, Groupe antifasciste la Gale-Lyon (en cours). Dans le même temps le « Contrat d’Engagement Républicain » prévu par la loi sur le « séparatisme » entre en vigueur à compter du 1er janvier 2022 pour toutes les « associations, fondations, ligues professionnelles, fédérations sportives agréées » et concerne les « demandes de subventions et d’agréments présentées à compter de la date d’entrée en vigueur de ce décret[iv] ». Pressions à bas bruit et répression ouverte se conjuguent désormais pour faire taire les voix discordantes.

Le plus grave est l’absence de réactions collectives à cette logique répressive. La peur d’être accusés de complicités et/ou de complaisance à l’égard de ces collectifs et associations présentées comme appelant « à la haine, à la violence et à la discrimination et provocation à des actes terroristes » a conduit soit à des communiqués de dénonciation de ces interdictions sans mobilisations, soit à des silences assourdissants. Répression directe pour certains sans s’encombrer de la moindre preuve d’une part et politique de la peur pour les autres, force est de constater que nous sommes en présence des deux axes essentiels du maccarthysme états-unien de la guerre froide. Certes l’ampleur des mesures dans ces deux séquences ne sont pas comparables mais la logique reste la même : une pseudo menace [hier communiste, aujourd’hui « islamiste » ou « extrémiste »] justifie la restriction des droits démocratiques sans avoir à avancer de preuves. En témoigne les arguments invoqués pour justifier les interdictions récentes. Ainsi le décret de dissolution du Comité Palestine Vaincra s’argumente entre-autre du soutien à la libération de Georges Ibrahim Abdallah : « Le CPV milite très régulièrement pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré en France depuis 1984 et membre d’honneur de ce collectif alors qu’il a été condamné pour complicité d’homicide volontaire d’un attaché militaire américain et d’un fonctionnaire israélien assassinés en 1982 à Paris ; qu’à titre d’illustration, entre novembre 2021 et janvier 2022, le CPV a mis en ligne sur sa page Facebook un message faisant la promotion du film « Fedayin. Le combat de Georges Abdallah » accompagné de l’hashtag « freeGeorgesAbdallah », … [v] » La jurisprudence ainsi constituée permet potentiellement de s’attaquer à des dizaines de collectifs et associations dénonçant le maintien en prison scandaleux du plus vieux prisonnier politique de l’histoire française contemporaine : le FUIQP, l’AFPS, certaines Unions départementales CGT, CAPJPO-EuroPalestine, etc.

La seconde leçon des présidentielles est l’affirmation d’un maccarthysme officiel décomplexé articulant la censure par la répression forte pour certains et politique de la menace visant à susciter l’autocensure pour les autres.

Diabolisation de la conflictualité démocratique et fascisation

La logique prohibitionniste s’inscrit elle-même dans une mutation plus large concernant l’idée même de débat démocratique. L’idée d’une « démocratie sans conflit » est promue par le président, ses ministres et ses relais idéologiques sous une multitude de formes : logique « ni de droite-ni de gauche » ou mythe de la troisième voie, dialogue social sans conflictualités ni rapports de force, discours de l’unité et du consensus national dépassant les clivages de classes et les autres clivages sociaux, etc. Tous ces thèmes communs à Macron, à l’extrême-droite, à la droite et à une partie de la « gauche » porte en implicite une racine commune : le refus de la conflictualité politique comme reflet de l’existence d’intérêts économiques contradictoires dans notre société. Certes cette approche a toujours existé mais elle était jusqu’à récemment tenue que par la seule « extrême-droite ».

Il s’agit désormais d’un discours public tenu par les plus haute autorité de l’état et se traduisant dans des décisions législatives. Ainsi depuis le débat au parlement sur l’opération Serval en 2013, la guerre au Mali n’avait plus été abordée dans l’hémicycle jusqu’à la dernière crise diplomatique à l’occasion de laquelle le premier ministre promit le 2 février dernier la tenue d’un prochain débat sur cette question. De même l’entrée de plusieurs dispositions de l’état d’urgence dans le droit commun mises en place par la loi « renforçant la lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure » d’octobre 2017 se traduit concrètement par l’affaiblissement des espaces de conflictualité judiciaires et parlementaires. Enfin la présidentielle actuelle se traduit par un refus assumé du débat contradictoire par l’actuel chef de l’État au prétexte de la guerre en Ukraine.

La négation de la conflictualité démocratique n’est rien d’autres qu’une volonté et une tentative de silenciation de celles et ceux qui ont intérêt à remettre en cause l’ordre des choses existant. Elle s’inscrit dans une logique corporatiste de négation des clivages sociaux réels pour les remplacer par un pseudo clivage entre d’une part les « producteurs » [salariés comme employeurs] et d’autres part les « profiteurs » [bénéficiaires des minimas sociaux, « sans-papiers », et dans certains discours les « patrons voyous »]. Plus largement, le discours « ni droite-ni gauche » [ou ce qui revient au même « à la fois de droite et de gauche »] loin d’être nouveau s’inscrit dans une vieille tradition fascisante. Silencier les voix dissonantes par la répression des manifestations de rue, par un maccarthysme de plus en plus prégnant banalisant la dissolution de collectifs militants, par un encadrement du droit d’expression sous la forme d’une politique de la menace afin de susciter l’autocensure, par la restriction du débat parlementaire, par la réduction des pouvoirs des espaces judiciaires contradictoires, etc., nous sommes bien en présence d’un processus de fascisation initié par en haut et non demandé par en bas, issu du pouvoir politique et non de « l’extrême-droite » même si cette dernière ne peut que l’encourager. Comme le souligne justement Ugo Palheta le processus de fascisation ne peut pas se réduire à l’infiltration de fascistes dans l’appareil d’état :

La fascisation de l’État ne doit donc en aucun cas être réduite, surtout dans la première phase qui précède la conquête par les fascistes du pouvoir politique, à l’intégration ou à l’ascension d’éléments fascistes reconnus comme tels dans les appareils de maintien de l’ordre (police, armée, justice, prisons). Elle fonctionne plutôt comme dialectique entre transformations endogènes de ces appareils, du fait de choix politiques effectués par les partis bourgeois depuis près de trois décennies (tous orientés vers la construction d’un « État pénal » sur les cendres de l’« État social », pour reprendre les catégories de Loïc Wacquant), et puissance politique – principalement électorale et idéologique à ce stade – de l’extrême droite organisée.

La troisième leçon des présidentielle est la confirmation du diagnostic de l’existence d’un processus de fascisation comme modalité de gestion d’une crise de légitimité du pouvoir politique sans précédent depuis de nombreuses décennies.

La construction du variant Zemmour

La candidature Zemmour campe un champ politique caractérisé par deux candidats « d’extrême-droite » aux scores non négligeables (18 % pour Marine Le Pen et Éric Zemmour à 11.6 % au 19 mars)[vi]. Elle signifie surtout la construction médiatique d’un candidat en deux temps : le lancement de celui-ci par Bolloré et sa promotion par le champ médiatique tant sous la forme du temps d’antenne accordé que sous celle de la reprise de ses thèmes et analyses. La première phase révèle la monopolisation croissante du champ médiatique et la seconde ce que la journaliste Pauline Perrenot nomme la « spectacularisation de l’information » et la « chasse aux parts d’audience » :

Aux trousses d’Éric Zemmour depuis deux décennies, les grands médias n’avaient encore jamais égalé la performance qu’ils ont livrée en septembre 2021. Sans doute l’idée selon laquelle Éric Zemmour est fait par et pour les médias n’a-t-elle jamais été plus vraie qu’aujourd’hui. […] Point de complot là-dedans ! Suffisent (entre autres) : des pratiques journalistiques moutonnières ; un traitement de l’actualité politique et des élections présidentielles uniformisé dans l’ensemble des médias (sous la forme de match de catch et d’une course de petits chevaux) ; une dépendance accrue et délétère aux sondages et au commentaire artificiel, tous deux prompts à faire exister le rien (rappelons que Zemmour n’a pas déclaré de candidature) ; et last but not least, une normalisation générale de l’extrême droite, processus désormais largement abouti dans les médias dominants. [vii]

La quatrième leçon de la campagne est la mise en exergue du pouvoir pris dans la presse par les « puissances de l’argent » pour reprendre une expression du conseil national de la résistance en 1944 qui s’exprimait comme suit sur les conditions d’une presse démocratique dans son programme « les jours heureux » : « la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression, la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères, la liberté d’association, de réunion et de manifestation[viii] ».

Une logique va-t’en guerre

La guerre en Ukraine est venue percuter la campagne des présidentielles. Elle a mis en exergue la prédominance des « va-t’en guerre » dans les champs politiques et médiatiques. Toute interrogation critique sur les causes de la guerre, sur les sanctions, sur la politique à promouvoir pour sortir du conflit, etc., ont immédiatement été réduites à une défense de la politique Russe et à une posture pro-Poutine. Tout rappel de la politique de l’OTAN dans la région, de la situation en Ukraine depuis 2014, de la stratégie des groupes fascistes ukrainien ont été caricaturés comme approbation de l’entrée des troupes russes en Ukraine. Alors qu’au niveau international quasiment tous les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont refusé l’adoption des sanctions contre la Russie et ont appelé à une démarche de cessez-le-feu et de désescalade, ces sanctions ont été présentées politiquement et médiatiquement comme reflétant l’opinion publique mondiale. Immédiatement investie par le candidat Macron comme une aubaine électorale d’une part et comme une arme idéale pour occulter les difficultés de l’impérialisme français en Afrique d’autre part, cette guerre et la propagande de guerre qui l’accompagne, souligne la dangereuse dépendance des choix internationaux français et européens à l’égard des stratégies internationales des États-Unis.

La cinquième leçon des présidentielles est l’acceptation par notre classe dominante de la stratégie de la tension ne pouvant à terme que déboucher sur de nouvelles guerres à motivations économiques et géopolitiques.

[i] Karl Marx, Idéologie Allemande, La Pléiade, tome 3, Gallimard, Paris, 1982, p. 1056.

[ii] Pierre Bourdieu, Le racisme de l’intelligence, in Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p.264

[iii] Jacques Rancière, Une passion d’en haut, Lignes, n° 34, 2011/1, p. 121.

[iv] Décret n° 2021-1947 du 31 décembre 2021, JO du 1er janvier 2022.
[v] Décret du 9 mars 2022 portant dissolution d’un groupement de fait, journal officiel du 10 mars 2022.

[vi] Alexandre Boudet, Tous les sondages de tous les candidats à la présidentielle 2022 au 19 mars, Huffpost du 19 mars, consultable sur le site https://www.huffingtonpost.fr

[vii] Pauline Perrenot Zemmour : un artefact médiatique à la une, Acrimed du 5 octobre 2021, consultable sur le site https://www.acrimed.org

[viii] « Les jours heureux », CNR- 15 mars 1944, consultable sur le site http://les-jours-heureux.fr

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