Édition du 2 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

La conjoncture qui se dessine et les conditions d’un rebond pour Québec solidaire

Alors que se dessine une élection qui pourrait ouvrir un nouveau cycle politique au Québec, la reconfiguration des forces partisanes pèse lourdement dans la trajectoire possible de QS. Le gouvernement de la CAQ, fragilisé par une série de crises — échec du développement de la filière batterie, désinvestissement dans les services publics, promesses non tenues en santé en ce qui concerne l’accès à un médecin de famille ou l’accès à des chirurgies, incapacité à contenir le coût de la vie, crise du logement, autoritarisme et attaques aux libertés syndicales — s’achemine vers un effondrement presque certain. Dans plusieurs régions, notamment dans le Grand Montréal, l’Outaouais, l’Estrie et une partie de la Montérégie, la CAQ pourrait être reléguée à un rôle secondaire, voire marginal, ne conservant que quelques bastions.

Cet effondrement ouvre un espace pour une recomposition polarisée du champ politique. Le PQ, malgré une tendance lourde à la hausse depuis deux ans, montre dans les derniers sondages un léger recul : non pas un effritement massif, mais les premiers signes d’un plafonnement ou d’une tension interne entre la promesse référendaire rapide et les inquiétudes d’une partie de l’électorat quant aux conséquences économiques et politiques de la tenue d’un référendum. Le PQ demeure néanmoins en position de force, autour de 28–32 %, doté d’un capital symbolique renouvelé, mais vulnérable à une polarisation trop rapide sur l’axe souverainiste/fédéraliste.

Le PLQ, quant à lui, connaît une remontée relative, mais demeure extrêmement faible dans les comtés à majorité francophone. Sa progression repose surtout sur l’Ouest de Montréal, sur une partie de l’Outaouais, sur la communauté anglophone et sur certains milieux d’affaires anxieux devant l’éventualité d’un référendum. Dans un contexte de forte polarisation autour de la question nationale, le PLQ pourrait toutefois connaître un regain : il deviendrait alors l’expression d’un « vote refuge » fédéraliste, concentré et donc capable de multiplier les victoires électorales, et pourrait reprendre du terrain dans les milieux francophones qui valorisent la stabilité institutionnelle. Mais ce scénario ne se matérialise que si la question référendaire devient dominante et si le PQ semble en mesure réelle d’obtenir un mandat fort.

Le Parti conservateur du Québec, pour sa part, se maintient autour de 12–14 %, mais son implantation reste essentiellement régionale : Capitale-Nationale, Beauce, Chaudière-Appalaches, une partie des Laurentides. Le PCQ, en l’absence de la CAQ comme pôle de rechange, deviendrait le principal véhicule du mécontentement anti-élites et du nationalisme identitaire conservateur. Dans un contexte de polarisation référendaire, il pourrait dépasser la CAQ dans plusieurs comtés, incarnant l’opposition dure au PQ. Sa croissance ne viendrait pas tant d’une vague provinciale que d’une mobilisation dans certaines régions qui constituent ses bases actuelles.

Dans un contexte où le PQ domine la scène souverainiste, où le PLQ pourrait devenir le pôle fédéraliste principal, où le PCQ capte le vote protestataire et où la CAQ se désintègre, QS se retrouve face à une possibilité réelle de reconstituer un espace stratégique… ou de s’effacer partiellement de la carte politique. Dans une élection marquée par la lutte nationale, QS doit se battre pour ne pas être simplement une variable d’ajustement, mais un acteur structurant.

Enfin, si QS continue sur sa lancée actuelle et ne parvient pas à sortir d’un électoralisme qui ne lui permet pas de se présenter comme une véritable alternative, l’électorat progressiste nationaliste se tourne massivement vers le PQ par vote stratégique, l’électorat social sans ancrage nationaliste glisse vers le PLQ, et certaines régions laissées pour compte basculent vers le PCQ. QS, écarté du cœur des débats, sera menacé dans plusieurs de ses bastions historiques et sa députation risque de se réduire considérablement.

Ainsi, l’avenir de QS est indissociable de la recomposition globale du système partisan québécois : effondrement caquiste, montée péquiste, repositionnement fédéraliste, consolidation conservatrice. La lutte nationale à venir ne se jouera pas uniquement sur la question référendaire : elle se jouera sur la capacité des forces politiques à définir quel Québec souverain — social, écologique, démocratique ou conservateur — émergera. Et c’est précisément dans cet espace que QS doit choisir : survivre, stagner ou redevenir un acteur politique significatif. Dans ce paysage politique, Québec solidaire se retrouve face à une alternative tranchée : redevenir une force structurante ou basculer dans la marginalité.

QS n’est pas en position de répondre à cette question s’il demeure enfermé dans une logique institutionnelle où l’horizon politique se limite à « ce que nous ferions une fois élus ». Cette orientation, imposée par la direction à son dernier congrès, constitue le degré zéro de la stratégie. Les débats ont été recentrés sur un projet de gouvernement abstrait plutôt que sur la construction des rapports de force nécessaires pour y parvenir. Les propositions ambitieuses — nationaliser l’énergie, socialiser les mines et les forêts, reprendre le contrôle collectif de nos richesses — ont été rejetées non parce qu’elles sont irréalistes, mais parce qu’elles excèdent le périmètre d’une gauche devenue frileuse face au conflit social. La direction a préféré une ligne de simplification programmatique, de gestion prévisible, de prudence idéologique. C’est ainsi que QS a commencé à perdre son ancrage populaire : en parlant comme un gouvernement avant même d’être une force dans la rue.

Pour redevenir une force politique qui compte, QS ne doit pas se contenter de définir une stratégie électorale qui se contente de répéter ce que ferait un gouvernement solidaire. La stratégie politique de QS doit définir ce que QS doit faire dès maintenant pour modifier le rapport de force en faveur des classes ouvrières et populaires.

Comment Québec solidaire peut-il prendre sa place dans cette conjoncture complexe ?

Dans le cycle politique qui s’annonce, Québec solidaire se trouve confronté à une conjoncture paradoxale : jamais depuis sa fondation il n’a disposé d’un espace politique aussi important pour imposer une lecture sociale et écologique de la question nationale, mais jamais non plus les rapports de force ne lui ont été aussi défavorables en termes de dynamisme électoral. La montée du Parti québécois structure la scène politique, l’effondrement de la CAQ libère des électorats sans orientation claire, le PLQ tente de redevenir le pôle fédéraliste utile, et le Parti conservateur occupe un espace réactionnaire croissant. Dans ce contexte, l’intervention de QS dans ce champ politique doit être conçue comme une bataille pour la lisibilité de son projet politique, pour la reconquête d’un rôle stratégique pour contrer l’offensive des patrons et des gouvernements, et pour la reconstitution d’un lien avec les classes populaires et les mouvements sociaux dans la perspective d’une véritable émancipation nationale et sociale.

La première tâche de QS est de sortir de la répétition des grands principes pour redevenir la voix de celles et ceux qui vivent les crises du quotidien et élaborer un programme d’action et des revendications précises pour faire face aux problèmes qui affectent la majorité de la population. Les enjeux du logement, de l’inflation, de la détérioration des services publics, des restrictions aux libertés démocratiques et du chaos écologique constituent aujourd’hui les préoccupations principales. Le PQ se présente comme le parti du pays ; QS doit devenir le parti qui répond aux urgences sociales de la population face aux enjeux mentionnés. Cela implique de mettre en avant une série de mesures concrètes et immédiatement compréhensibles : gel des loyers, construction publique de logements sociaux pour faire face, entre autres, à la montée de l’itinérance ; extension de la gratuité des transports ; réinvestissements massifs dans les secteurs de la santé et de l’éducation pour mettre fin à la privatisation ; investissements dans la lutte aux changements climatiques ; refus de la croissance des dépenses militaires ; réforme fiscale progressive ; offensive industrielle dans le secteur du matériel roulant pour le transport public ; soutien renforcé aux régions. QS doit montrer qu’il est le seul parti à disposer d’un projet cohérent pour protéger les gens ici et maintenant. Son discours doit dire : l’indépendance ne vaut rien si elle ne transforme pas la vie de la majorité populaire. Le PQ promet un pays ; QS promet une véritable libération nationale s’appuyant sur l’élargissement de la souveraineté populaire et l’amélioration des conditions d’existence du peuple.

La deuxième tâche est de réaffirmer l’identité politique de QS autour d’un axe clair : l’indépendance comme projet d’émancipation sociale. Tant que l’indépendance sera perçue comme un référendum technique — rapide, juridique, institutionnel — le PQ conservera l’initiative. QS ne peut pas rivaliser sur ce terrain. Mais il peut renverser le cadre : faire de l’indépendance un processus démocratique qui s’inscrit dans la durée, populaire, profondément enraciné dans les enjeux de la vie quotidienne. Cela signifie prendre des initiatives permettant de concrétiser ce que serait un processus constituant, non comme un mécanisme institutionnel lointain impliquant la prise du pouvoir, mais comme un processus d’expression d’un pouvoir citoyen. Les interventions de QS doivent faire vivre, dès maintenant, l’idée d’une souveraineté qui transforme : assemblées locales sur la démocratie ; ateliers constituants ouverts dans les cégeps pour l’égalité dans l’école québécoise contre une école à trois vitesses ; rencontres avec les syndicats et les groupes populaires pour définir ce que serait une constitution sociale du Québec défendant les droits syndicaux. L’indépendance n’a de sens que si elle permet de reprendre le pouvoir sur l’énergie, les mines, les forêts, l’eau et les choix de production. En articulant souveraineté, démocratie et transformation sociale, QS peut redevenir la force qui donne un sens, une direction et une profondeur à l’indépendance. Québec solidaire ne peut se contenter d’une indépendance cadenassée dans l’ordre géopolitique nord-américain, conforme aux attentes de Washington. Lorsque le chef du PQ affirme qu’un Québec indépendant ne remettrait pas en cause les cadres imposés par les États-Unis, QS doit marquer une distance claire.

QS doit également se repositionner organisationnellement pour redevenir un parti lié aux différents mouvements sociaux. Sa force historique vient de sa proximité avec les syndicats combatifs, les mouvements écologistes, les groupes de locataires, les organisations féministes et antiracistes. Or, depuis quelques années, ce lien s’est affaibli. Les interventions concrètes de QS doivent servir d’occasion pour reconstruire cette alliance sociale. Cela implique une présence systématique dans les grèves, dans les manifestations environnementales, dans les mobilisations étudiantes et dans les initiatives de défense des services publics. Une campagne électorale victorieuse n’est jamais qu’une campagne électorale : c’est une campagne sociale et politique permanente. QS doit redevenir visible d’abord dans la rue et dans les milieux populaires avant d’être visible dans les médias.

La communication de QS doit également être clarifiée. Trop souvent ces dernières années, QS a donné l’impression d’hésiter entre être un parti de gouvernement et un parti de rupture. Cette ambiguïté nuit à sa crédibilité. La solution n’est pas de choisir entre rupture et gouvernance, mais de montrer comment un parti de rupture devient crédible : par la cohérence, par le travail rigoureux, par des propositions chiffrées et réalistes, par une vision institutionnelle solide, par une discipline stratégique dans les messages.

L’objectif n’est pas de se démarquer du PQ pour se démarquer, mais de montrer que l’indépendance a besoin d’une gauche forte pour être véritablement émancipatrice. QS doit dire ouvertement : nous voulons un pays, mais pas n’importe lequel. Un pays où l’économie sert le bien commun ; où les richesses collectives sont partagées ; où les Premiers Peuples participent à une refondation plurinationale du pays ; où la transition écologique n’est pas un supplément d’âme mais le cœur du projet national ; où la souveraineté énergétique, alimentaire et industrielle libère le Québec de la dépendance envers les multinationales et l’ordre impérial nord-américain. Cette démarcation ne doit pas être présentée d’abord comme une opposition frontale au PQ, mais comme une orientation stratégique indispensable à une indépendance réelle, à une véritable libération nationale.

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Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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