Édition du 21 mai 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La révolution arabe

La crise en Libye et dans la région arabe : un défi pour l’internationalisme

La presse de droite au Venezuela et ailleurs dans le monde tire à boulets rouges sur le gouvernement d’Hugo Chavez pour son appui au régime Kadhafi. Le ministre des affaires extérieures du Venezuela, Nicolas Maduro, a déclaré que la répression était nécessaire en Libye au nom « de la paix et de l’unité nationale ». La même droite vénézuélienne rappelle qu’Hugo Chavez a souvent visité la Libye depuis 2001, y compris en octobre 2010 où ont agréés de nombreux accords dans le domaine du pétrole, de l’agriculture, des communications, de l’université.

Pour sa part, Fidel Castro souligne que la déstabilisation du régime Kadhafi fait partie d’une stratégie de l’OTAN pour occuper la Libye. En conséquence laisse-t-il sous-entendre, il faut appuyer le régime. Tout cela est gênant et rappelle de mauvais souvenirs.

Depuis quelques années, Hugo Chavez se plaît à renforcer la coopération avec des États dont la principale qualité à ses yeux est qu’ils s’opposent à l’hégémonisme états-unien (l’Iran, la Biélorussie, le Zimbabwe, etc.). En Iran en tout cas, le régime réactionnaire d’Ahmadinejad fait grand cas de l’affection du « frère » Hugo Chavez. Entre-temps, Fidel Castro a raison sur au moins une chose, l’impérialisme états-unien s’apprête à intervenir pour « sauver » la Libye comme il avait « sauvé » l’Irak et l’Afghanistan. Pour les mouvements anti-impérialistes et altermondialistes dans le monde, le dilemme n’est pas simple.

Entre l’arbre et l’écorce

Il est impossible d’endosser ces régimes réactionnaires sous le prétexte qu’ils s’opposent aux Etats-Unis. Il ne fait pas vraiment de doute qu’en Libye ou en Iran, des régimes autocratiques et prédateurs s’opposent aux aspirations populaires. La répression qui prend la forme de massacres de civils innocents ou de dénis de droits perpétuels (arrestations arbitraires, utilisation de la torture, etc.) n’a rien à voir avec l’« anti-américanisme » de pacotille des Kadhafi et des Ahmadinejad, mais relève plutôt d’une obsession de pouvoir qui ressemble à une véritable pathologie.

Pour autant, on a tout à fait raison de penser que la crise actuelle ouvre la porte à une intervention impérialiste qui prendra comme en Irak ou en Afghanistan le drapeau de l’« humanitaire ». On le sait, ce « sauvetage humanitaire » dans ces pays par l’impérialisme états-unien a créé encore plus de répression, encore plus de massacres. La destruction programmée de ces États et de leurs peuples par l’occupation états-unienne fait en sorte que Saddam Hussein et le Mollah Omar apparaissent rétroactivement comme de timides chefs de gangs.

Deux poids deux mesures

D’autre part, on ne peut trop souligner la totale hypocrisie des puissances occidentales qui s’« émeuvent » de la répression en Libye, tout en « ignorant » celle qui est pratiquée par leurs alliés israéliens, saoudiens, colombiens. Les puissances non seulement appuient ces dictatures sans foi ni loi, mais continuent les liens commerciaux et militaires avec les États « forts » dont le mérite est de maintenir la « stabilité ».

Doit-on rappeler que le même Kadhafi, aujourd’hui condamné par Washington et ses alliés, était il n’y a pas si longtemps un « partenaire » pour l’exploitation du pétrole et même dans la « guerre sans fin » des États-Unis contre le « terrorisme international » ? Mais où cela nous mène-t-il ? Doit-on appuyer l’ennemi de notre ennemi au dépends de la vérité et de la lutte pour la justice ?

Les avancées du mouvement social

À une époque pas si lointaine, une certaine logique manichéenne prenait des formes caricaturales. Les mouvements de gauche dans le monde étaient sommés d’appuyer l’Union soviétique, la Chine (ou l’Albanie !). On se disait, « le monde est divisé en deux et il faut choisir son camp, envers et contre tout » ! De sales couleuvres ont dû être avalées lors des invasions brutales de l’URSS en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Afghanistan.

Des partis d’extrême-gauche écervelés ont défendu le gouvernement chinois qui appuyait la répression au Chili et au Soudan, ou qui envahissait le Vietnam, sous prétexte de s’opposer à « l’hégémonisme soviétique ». Cette ancienne culture politique qui a fait tant de tort à la gauche s’est cependant étiolée après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de cette monstruosité qui s’appelait le « mouvement communiste international ». Par après, des mobilisations et des mouvements sans précédent se sont mis en marche un peu partout dans le monde, surtout en Amérique latine, « débarrassés » si on peut dire de cette vision morbide.

On n’avait plus à endosser le « grand frère » soviétique qui n’existait d’ailleurs. On n’avait pas peur de se retrouver avec le peuple chinois sur la Place Tien-an-Mein. On ne craignait pas de condamner les dictatures dont celles de Khomeiny en Iran et de Saddam Hussein en Irak, sans aucune complaisance envers l’impérialisme « humanitaire » des États-Unis. Ainsi, le mouvement social a renforcé sa légitimité en réaffirmant des principes qui doivent rester durs comme un diamant, à commencer par le soutien aux peuples en lutte contre les prédateurs quelqu’ils soient !

De nouvelles menaces

Aujourd’hui, les choses deviennent un peu plus compliquées. L’impérialisme états-unien est à la fois en déroute et en offensive. Il a prouvé son incapacité de mener la « guerre sans fin » dans le cadre du rêve insensé d’une « réingénierie du monde ». Il n’a pas été défait stratégiquement par contre et poursuit, sous Obama, la même stratégie quitte à changer la tactique.

Au centre de ce dispositif se situe la volonté des États-Unis, avec leurs subalternes de l’Union européenne, du Japon et du Canada, d’établir une suprématie sans partage sur le monde. Les adversaires réels de ce projet sont la Chine et la Russie, notamment, dans une logique de compétition qui est au cœur du capitalisme et de l’impérialisme. Mais comme ces États sont puissants, on ne peut les prendre de front et aussi, la tactique est de les miner par des conflits sur des fronts « secondaires », en visant des États faibles ou fragiles qui refusent la subordination à l’Empire.

C’était le cas de Saddam, c’est aujourd’hui le cas d’Ahmadinejad. On constate que cette offensive contre les « États voyous » définis comme tels par Washington fait partie d’une stratégie à long terme, pour assurer leur suprématie et empêcher les adversaires réels et potentiels de prendre trop de place. Évidemment en empêchant ces « compétiteurs » de se renforcer, on se trouve du même souffle à consolider les pratiques capitalistes et impérialistes qui pèsent sur les peuples.

L’épicentre de la crise

Dans la phase actuelle, l’épicentre de la crise se trouve dans ce vaste arc qui traverse l’Asie et l’Afrique à travers le Moyen-Orient, où sont localisées les principales ressources énergétiques et où subsiste une culture de la résistance et de l’anti-impérialisme qui a secoué l’hégémonie états-unienne à plusieurs reprises, et d’où émergent les mouvements de rébellion actuels. Certes pour les États-Unis comme pour leur partenaire stratégique israélien, les prisons, la torture, les tueries sont acceptables tant et aussi longtemps que les dictatures restent « efficaces ». Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pour autant, la bataille n’est pas terminée. Pour Washington, il faut restabiliser la situation et assurer une « transition » ordonnée, ce qui veut dire en clair préserver l’essentiel des politiques déchues.

Il faut pour ce faire prendre appui sur les appareils de répression quitte à les moderniser tout en les maintenant sous la coupe du dispositif militaire états-unien. Il s’agit aussi de séduire une partie des classes dites « moyennes » qui ont acquis des privilèges, mais qui veulent aussi se débarrasser d’autocraties archaïques et désuètes, quitte à mettre en place des « démocraties libérales » qui auront comme mandat de maintenir les politiques néolibérales et de verrouiller la région au bénéfice des États-Unis contre leurs ennemis multiples. L’opération est risquée mais tout à fait possible, comme cela a été fait en Indonésie, aux Philippines et ailleurs.

Humanitarisme « militarisé »

Dans cette « gestion de crise », il peut être également très tentant d’occuper des États en tout ou en partie, à la fois pour installer de nouveaux centres de commandement militaires, à la fois pour se débarrasser d’« atomes libres » et incontrôlables comme Kadhafi (ou Saddam Hussein à l’époque).

Cela pourrait être le cas également au Yémen, au Soudan et ailleurs où subsistent des régimes répressifs qui chacun à leur heure se sont affrontés aux États-Unis et qui tentent maintenant de se faire « oublier » pour prendre leur place au soleil de la « pax americana ». Si ce projet se concrétise, cela aura des conséquences épouvantables et catastrophiques pour les peuples. En tout cas la Libye aux mains des impérialistes serait une réelle menace pour les luttes d’émancipation dans toute la région.

L’histoire continue

Entre-temps sur le terrain, la révolte populaire continue. En Égypte, en Tunisie, les classes populaires, et pas seulement les couches moyennes, commencent à prendre le goût de la liberté et elles s’(auto)organisent. À chaque jour de nouvelles organisations populaires sont mises en place dans les usines et les quartiers. Le peuple continue d’occuper la rue en rappelant aux dictatures « relookées » qu’ils n’acceptent pas des subterfuges.

La tâche de ce nouveau mouvement populaire est gigantesque, d’autant plus que pendant des années, les dictatures avec leurs supporteurs occidentaux ont tout réprimé. Des milliers de militants ont été tués, emprisonnés, exilés. Les oppositions ont été cassées ou cooptées, surtout lorsqu’elles ont accepté de « jouer le jeu », tel le mouvement islamiste en Égypte qui se contentait d’occuper des espaces subalternes et de collaborer avec le régime. On comprend donc qu’aujourd’hui, les multitudes prolétarisées se cherchent de nouveaux outils, de nouvelles identités. Cela ne peut se construire en un jour.

La route d’Helwan et de Gafsa

Il est juste et justifiable de se démarquer de l’hypocrisie occidentale, mais il ne l’est pas de présenter les dictateurs « anti-impérialistes » comme des alliés de la « cause ». Dans ce sens, la politique du gouvernement Chavez n’est pas acceptable. Pire encore, elle risque de délégitimer cet État qui a eu le courage d’imposer de nouvelles priorités en réponse aux attentes populaires au Venezuela.

Il faudra trouver le moyen de dire cela, sans être instrumentalisés par le discours de l’impérialisme « humanitaire ». Mais en fin de compte, la plus grande priorité n’est pas là. Il faut sérieusement et systématiquement appuyer nos réels alliés des mouvements populaires. À un premier niveau, ils manquent de tout, y compris des ressources indispensables, lesquelles sont monopolisées par les couches moyennes relativement peu soucieuses de faciliter l’organisation des masses. Alors voilà où des mobilisations internationalistes peuvent avoir un impact.

Prenons la route d’Helwan, de Gafsa et des multiples lieux de la mobilisation populaire dont on entend si peu parler et voyons ce que nous pouvons faire pour aider concrètement et immédiatement. À un deuxième niveau, il faut inclure et intégrer nos camarades dans la construction du mouvement social mondial, où ils peuvent et veulent contribuer, et où on peut aussi les exposer aux dynamiques populaires un peu partout dans le monde. Dans ce sens, le Forum social mondial devrait réaligner ses priorités pour 2011 et 2012 et concentrer ses efforts sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

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