Kaveh Boveiri
Le 20 octobre 1968 marque un grand tournant dans la lutte de la classe ouvrière québécoise. Ce jour-là, Marcel Pepin, président de la CSN, livre son discours « Le deuxième front » aux membres de la confédération. Les enjeux immédiats de la lutte de la classe ouvrière étant, entre d’autres, le salaire, les conditions du travail, toutes formes d’assurance, le deuxième front est lié aux éléments qui dépassent cette immédiateté. La grève sociale, la grève solidaire, la solidarité internationale, les droits de minorités, les droits de femmes, les enjeux environnementaux, les enjeux d’ethnicités, toutes les formes de la prise de décision politique se trouvent dans cette catégorie. Cette dichotomie de la lutte de classe étant apparemment valide, le discours de Pepin vise à démontrer qu’une telle dichotomie n’est ni valide ni prometteuse !
Ainsi, Pepin se distingue de syndicats dirigés par ce qui en anglais est exprimé péjorativement Porkchoppers. Ce terme définit un syndicat ou un dirigeant syndical emprisonné dans sa myopie de l’amélioration immédiate de sa vie. Que le coltan dans son cellulaire soit exploité par les enfants de La République démocratique du Congo, que la récolte de son café quotidien soit le résultat de travail des femmes qui subissent un harcèlement sexuel quotidien pour un salaire de quelques dollars par jour, que les entreprises canadiennes jouent un rôle important dans le génocide à Gaza , n’intéressent pas aux Porkchoppers.
Malgré l’appui verbal, mais aussi pratique de l’importance des enjeux qui ne sont pas immédiatement liés à la vie syndicale de la part du lu Conseil Central du Montréal Métropolitain, ce n’est pas toujours facile pour un syndicat local de se mobiliser pour un tel enjeu.
Le vendredi 20 février, le Syndicat des chargées et chargés de cours de l’Université de Montréal (SCCCUM) démontre la possibilité d’une telle mobilisation. Ce jour-là, Yves-Marie Abraham, professeur du département de Management de HEC Montréal, a livré sa présentation sur la décroissance.
Une quarantaine de personnes ont été présentes à cet événement auCafé Bar étudiant La Brunante. Les membres du syndicat, les étudiants, mais aussi les membres de grand public, par hasard présents à l’endroit, écoutaient la présentation.
Le titre de présentation étant « La décroissance OU la lutte de classe », le conférencier vise à développer une thèse diamétralement différente : « la décroissance est la lutte de classe ». Plus précisément, selon Yves-Marie Abraham, la lutte de classe peut être canalisée d’une manière la plus prometteuse dans le cadre général de la lutte décroissanciste. Une question s’impose : comment un tel projet peut-il être concrètement réalisé ? La réponse est donnée par un slogan trinitaire où ces éléments doivent être considérés comme les composants indissociables : « produire moins, partager plus, décider ensemble ».
Le premier volet de slogan, « Produire moins », vise à la dénotation immédiate du terme « décroissance ». Il faut mettre fin à « l’augmentation de la quantité de biens et de services (ayant une valeur monétaire) produits et vendus d’une année sur l’autre par la collectivité ». Articulée, plus brièvement, on peut dire : la croissance est infinie alors que le monde et ses forces sont finis. Un effort pour concilier les deux plans, écologique et économique croissanciste, pour maintenir cette « entreprise monde », est un effort pour concilier un cercle vertueux. Une distinction mérite d’être soulignée : ce slogan n’est pas synonyme ni réductible au « consommer moins ». Ce dernier hyperindividualise un enjeu social et transfère la responsabilité aux individus qui répondent, par la consommation, à leurs besoins.
Le deuxième aspect, « Partager plus », est étroitement lié au premier. Au lieu de continuer la production croissanciste, on peut aussi envisager l’utilisation commune de matériels déjà produits. Ainsi, un volet intersubjectif de l’être humain est également renforcé.
Pour le troisième composant, la décision commune, une transformation sociopolitique s’impose. Les exemples de communs, déjà existants, sont suggérés comme un point de départ prometteur.
Sans prétendre que tout est déjà clair, le conférencier avoue modestement que plusieurs aspects de la décroissance comme une alternative seront clairs à travers la lutte.
Une vingtaine de questions et de commentaires de la part de l’auditoire montre déjà le succès de cet événement.
Pour se familiariser davantage avec l’approche de ce conférencier, la personne lectrice est invitée à lire le livre du conférencier Guérir du mal de l’infini : produire moins, partager plus, décider ensemble (Ecosociété, 2020).
Les initiatives semblables de celle du SCCCUM peuvent nous aider à réaliser la position brillamment dépeinte par Marcel Pepin il y a 58 ans : la dichotomie entre le premier et le deuxième front de la lutte de classes n’est qu’une fiction.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :





Un message, un commentaire ?